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FablesParte 5 de 26

Jean de La Fontaine

Original em francês · tradução para inglês


SIMONIDE PRÉSERVÉ PAR LES DIEUX.

XIV

SIMONIDES SIMONIDE PRESERVED BY THE GODS. PRÉSERVÉ PAR LES DIEUX.

One cannot praise too much On ne peut trop louer three kinds of people: trois sortes de personnes: The gods, Les dieux, his mistress sa maîtresse and his king. et son roi. Malherbe Malherbe said it: le disoit: I subscribe to it, j’y souscris, as for me; quant à moi; These are maxims Ce sont maximes always good. toujours bonnes. Praise tickles La louange chatouille and wins over minds: et gagne les esprits: The favors of a beauty Les faveurs d’une belle are often its price. en sont souvent le prix. Let us see how the gods Voyons comment les dieux have sometimes paid it. l’ont quelquefois payée.

Simonides had undertaken Simonide avoit entrepris The eulogy of an athlete; L’éloge d’un athlète; and, the matter attempted, et, la chose essayée, He found his subject Il trouva son sujet full of bare accounts. plein de récits tout nus. The athlete's parents Les parents de l’athlète were unknown people, étoient gens inconnus, His father, a good bourgeois; Son père, un bon bourgeois; he, without other merit: lui, sans autre mérite: Infertile matter Matière infertile and small. et petite. The poet at first Le poëte d’abord spoke of his hero. parla de son héros. After having said of him Après en avoir dit what he could say of him, ce qu’il en pouvoit dire, He throws himself aside, Il se jette à côté, takes up the subject se met sur le propos Of Castor and Pollux; De Castor et Pollux; does not fail to write ne manque pas d’écrire That their example was Que leur exemple étoit glorious to wrestlers; aux lutteurs glorieux; Raises their combats, Élève leurs combats, specifying the places spécifiant les lieux Where these brothers had distinguished themselves more: Où ces frères s’étoient signalés davantage: Finally the eulogy of these gods Enfin l’éloge de ces dieux Made up two thirds Faisoit les deux tiers of the work. de l’ouvrage. The athlete had promised L’athlète avoit promis to pay a talent for it: d’en payer un talent: But, when he saw it, Mais, quand il le vit, the gallant le galant Gave only a third of it, N’en donna que le tiers, and said very frankly et dit fort franchement That Castor and Pollux Que Castor et Pollux should pay the rest. acquittassent le reste. Have yourselves satisfied Faites-vous contenter by this celestial couple. par ce couple céleste. I want to treat you however: Je vous veux traiter cependant: Come sup at my house; Venez souper chez moi; we will have a good time. nous ferons bonne vie. The guests are chosen people, Les conviés sont gens choisis, My relatives, Mes parents, my best friends; mes meilleurs amis; Be therefore Soyez donc of the company. de la compagnie. Simonides promised. Simonide promit. Perhaps he was afraid Peut-être qu’il eut peur To lose, De perdre, besides his due, outre son dû, the favor le gré of de his praise. sa louange. He Il comes: vient: they l’on feast, festine, they l’on eat. mange. Each one Chacun being étant in en good humor, belle humeur, A servant Un domestique runs up, accourt, warns him l’avertit that at the door qu’à la porte Two men Deux hommes were asking demandoient to see him à le voir promptly. promptement. He Il leaves the table; sort de table; and et the cohort la cohorte Does not lose N’en perd pas a single bite from it. un seul coup de dent. These two men Ces deux hommes were étoient the twins les gémeaux of the eulogy. de l’éloge. Both Tous deux thank him; lui rendent grâce; and, et, as a price for his verses, pour prix de ses vers, They Ils warn him l’avertissent that he should leave, qu’il déloge, And that Et que this house cette maison is going to fall va tomber upside down. à l’envers. The prediction La prédiction of it en was true. fut vraie. A pillar Un pilier is missing; manque; and et the ceiling, le plafonds, Finding nothing more Ne trouvant plus rien to qui support it, l’étaie, Falls Tombe on the feast, sur le festin, breaks brise plates and flasks, plats et flacons, Does no less N’en fait pas moins to the cupbearers. aux échansons. That was not Ce ne fut pas the worst: le pis: for, car, to make complete pour rendre complète The vengeance La vengeance due due to the poet, au poëte, A beam Une poutre broke cassa the athlete's legs, les jambes à l’athlète, And Et sent away renvoya the guests les conviés For the most part Pour la plupart crippled. estropiés. Fame La renommée took care eut soin to publicize de publier the matter. l’affaire. Everyone Chacun cried: cria: Miracle! Miracle! They doubled On doubla the salary le salaire That Que méritoient the verses les vers of a man d’un homme loved aimé by the gods deserved. des dieux. There was no Il n’étoit son fils of a good mother de bonne mère Who, Qui, paying them les payant vying with each other, à qui mieux mieux, For Pour his ancestors ses ancêtres would not have some made. n’en fît faire.

I return Je reviens to my text: à mon texte: and et say firstly, dis premièrement, That one cannot Qu’on ne sauroit fail manquer to praise de louer amply largement The gods Les dieux and their like; et leurs pareils; moreover, de plus, that Melpomene que Melpomène Often, Souvent, without derogating, sans déroger, trades trafique her toil; de sa peine; Finally, Enfin, that one must qu’on doit hold tenir our art notre art in some esteem. en quelque prix. The great Les grands do themselves honor se font honneur as soon as they dès lors qu’ils grant us favor: nous font grâce: Formerly Jadis Olympus l’Olympe and et Parnassus le Parnasse Were Étoient brothers frères and et good friends. bons amis.


LA MORT ET LE MALHEUREUX.

XV

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LA MORT ET LE MALHEUREUX.

Un malheureux appeloit tous les jours La Mort à son secours. O Mort! lui disoit-il, que tu me sembles belle! Viens vite, viens finir ma fortune cruelle! La Mort crut, en venant, l’obliger en effet. Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre. Que vois-je! cria-t-il: ôtez-moi cet objet! Qu’il est hideux! que sa rencontre Me cause d’horreur et d’effroi! N’approche pas, ô Mort! ô Mort, retire-toi! Mécénas fut un galant homme; Il a dit quelque part: Qu’on me rende impotent, Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu’en somme Je vive, c’est assez, je suis plus que content. Ne viens jamais, ô Mort! on t’en dit tout autant.

Ce sujet a été traité d’une autre façon par Ésope, comme la fable suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignoit de rendre la chose ainsi générale. Mais quelqu’un me fit connoître que j’eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et que je laissois passer un des plus beaux traits qui fût dans Ésope. Cela m’obligea d’y avoir recours. Nous ne saurions aller plus avant que les anciens: ils ne nous ont laissé pour notre part que la gloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma fable à celle d’Ésope, non que la mienne le mérite, mais à cause du mot de Mécénas, que j’y fais entrer, et qui est si beau et si à propos, que je n’ai pas cru le devoir omettre.


LA MORT ET LE BUCHERON.

XVI

LA MORT ET LE BUCHERON.

Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée, Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé, marchoit à pas pesants, Et tâchoit de gagner sa chaumine enfumée. Enfin, n’en pouvant plus d’efforts et de douleur, Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde? En est-il un plus pauvre en la machine ronde? Point de pain quelquefois, et jamais de repos: Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, Le créancier et la corvée, Lui font d’un malheureux la peinture achevée. Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder, Lui demande ce qu’il faut faire. C’est, dit-il, afin de m’aider A recharger ce bois; tu ne tarderas guère.

Le trépas vient tout guérir, Mais ne bougeons d’où nous sommes: Plutôt souffrir que mourir, C’est la devise des hommes.


L’HOMME ENTRE DEUX AGES ET SES DEUX MAITRESSES.

XVII

L’HOMME ENTRE DEUX AGES ET SES DEUX MAITRESSES.

Un homme de moyen âge, Et tirant sur le grison, Jugea qu’il étoit saison De songer au mariage. Il avoit du comptant, Et partant De quoi choisir; toutes vouloient lui plaire: En quoi notre amoureux ne se pressoit pas tant: Bien adresser n’est pas petite affaire. Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part: L’une encore verte; et l’autre un peu bien mûre, Mais qui réparoit par son art Ce qu’avoit détruit la nature. Ces deux veuves, en badinant, En riant, en lui faisant fête, L’alloient quelquefois têtonnant, C’est-à-dire ajustant sa tête. La vieille, à tous moments, de sa part emportoit Un peu du poil noir qui restoit, Afin que son amant en fût plus à sa guise. La jeune saccageoit les poils blancs à son tour. Toutes deux firent tant, que notre tête grise Demeura sans cheveux, et se douta du tour. Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les belles, Qui m’avez si bien tondu. J’ai plus gagné que perdu. Car d’hymen point de nouvelles. Celle que je prendrois voudroit qu’à sa façon Je vécusse, et non à la mienne. Il n’est tête chauve qui tienne: Je vous suis obligé, belles, de la leçon.


LE RENARD ET LA CIGOGNE.

XVIII

LE RENARD ET LA CIGOGNE.

Compère le renard se mit un jour en frais, Et retint à dîner commère la cigogne. Le régal fut petit, et sans beaucoup d’apprêts: Le galant, pour toute besogne, Avoit un brouet clair: il vivoit chichement. Ce brouet fut par lui servi sur une assiette: La cigogne au long bec n’en put attraper miette, Et le drôle eut lapé le tout en un moment. Pour se venger de cette tromperie, A quelque temps de là, la cigogne le prie. Volontiers, lui dit-il; car avec mes amis Je ne fais point cérémonie. A l’heure dite, il courut au logis De la cigogne son hôtesse; Loua très-fort sa politesse, Trouva le dîner cuit à point: Bon appétit surtout; renards n’en manquent point. Il se réjouissoit à l’odeur de la viande Mise en menus morceaux, et qu’il croyoit friande. On servit, pour l’embarrasser, En un vase à long col et d’étroite embouchure. Le bec de la cigogne y pouvoit bien passer; Mais le museau du sire étoit d’autre mesure. Il lui fallut à jeun retourner au logis Honteux comme un renard qu’une poule auroit pris, Serrant la queue et portant bas l’oreille.

Trompeurs, c’est pour vous que j’écris: Attendez-vous à la pareille.


L’ENFANT ET LE MAITRE D’ÉCOLE.

XIX

L’ENFANT ET LE MAITRE D’ÉCOLE.

Dans ce récit je prétends faire voir D’un certain sot la remontrance vaine.

Un jeune enfant dans l’eau se laissa choir, En badinant sur les bords de la Seine. Le Ciel permit qu’un saule se trouva, Dont le branchage, après Dieu, le sauva. S’étant pris, dis-je, aux branches de ce saule, Par cet endroit passe un maître d’école; L’enfant lui crie: Au secours! je péris. Le magister, se tournant à ses cris, D’un ton fort grave à contre-temps s’avise De le tancer: Ah! le petit babouin! Voyez, dit-il, où l’a mis sa sottise! Et puis prenez de tels fripons le soin! Que les parents sont malheureux qu’il faille Toujours veiller à semblable canaille! Qu’ils ont de maux! et que je plains leur sort! Ayant tout dit, il mit l’enfant à bord.

Je blâme ici plus de gens qu’on ne pense. Tout babillard, tout censeur, tout pédant, Se peut connoître au discours que j’avance. Chacun des trois fait un peuple fort grand: Le Créateur en a béni l’engeance. En toute affaire, ils ne font que songer Au moyen d’exercer leur langue. Eh! mon ami, tire-moi de danger; Tu feras après ta harangue.


LE COQ ET LA PERLE.

XX

LE COQ ET LA PERLE.

Un jour un coq détourna Une perle, qu’il donna Au beau premier lapidaire. Je la crois fine, dit-il; Mais le moindre grain de mil Seroit bien mieux mon affaire.

Un ignorant hérita D’un manuscrit, qu’il porta Chez son voisin le libraire. Je crois, dit-il, qu’il est bon; Mais le moindre ducaton Seroit bien mieux mon affaire.


LES FRELONS ET LES MOUCHES A MIEL.

XXI

LES FRELONS ET LES MOUCHES A MIEL.

A l’œuvre on connoît l’artisan.

Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent: Des frelons les réclamèrent; Des abeilles s’opposant, Devant certaine guêpe on traduisit la cause. Il étoit malaisé de décider la chose: Les témoins déposoient qu’autour de ces rayons Des animaux ailés, bourdonnants, un peu longs, De couleur fort tannée, et tels que les abeilles, Avoient longtemps paru. Mais quoi! dans les frelons Ces enseignes étoient pareilles. La guêpe, ne sachant que dire à ces raisons, Fit enquête nouvelle, et, pour plus de lumière, Entendit une fourmilière. Le point n’en put être éclairci. De grâce, à quoi bon tout ceci? Dit une abeille fort prudente. Depuis tantôt six mois que la cause est pendante, Nous voici comme aux premiers jours. Pendant cela le miel se gâte. Il est temps désormais que le juge se hâte: N’a-t-il point assez léché l’ours? Sans tant de contredits et d’interlocutoires, Et de fatras et de grimoires, Travaillons, les frelons et nous: On verra qui sait faire, avec un suc si doux, Des cellules si bien bâties. Le refus des frelons fit voir Que cet art passoit leur savoir; Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties.

Plût à Dieu qu’on réglât ainsi tous les procès! Que des Turcs en cela l’on suivît la méthode! Le simple sens commun nous tiendroit lieu de code: Il ne faudroit point tant de frais, Au lieu qu’on nous mange, on nous gruge; On nous mine par des longueurs; On fait tant, à la fin, que l’huître est pour le juge, Les écailles pour les plaideurs.


LE CHÊNE ET LE ROSEAU.

XXII

LE CHÊNE ET LE ROSEAU.

Le chêne un jour dit au roseau: Vous avez bien sujet d’accuser la nature; Un roitelet pour vous est un pesant fardeau; Le moindre vent qui d’aventure Fait rider la face de l’eau Vous oblige à baisser la tête, Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d’arrêter les rayons du soleil, Brave l’effort de la tempête. Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n’auriez pas tant à souffrir: Je vous défendrois de l’orage; Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent. La nature envers vous me semble bien injuste.— Votre compassion, lui répondit l’arbuste, Part d’un bon naturel; mais quittez ce souci; Les vents me sont moins qu’à vous redoutables: Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos; Mais attendons la fin. Comme il disoit ces mots, Du bout de l’horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L’arbre tient bon, le roseau plie. Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu’il déracine Celui de qui la tête au ciel étoit voisine, Et dont les pieds touchoient à l’empire des morts.

FIN DU LIVRE PREMIER.



CONTRE CEUX QUI ONT LE GOUT DIFFICILE.

I

CONTRE CEUX QUI ONT LE GOUT DIFFICILE.

Quand j’aurois en naissant reçu de Calliope Les dons qu’à ses amants cette muse a promis, Je les consacrerois aux mensonges d’Ésope: Le mensonge et les vers de tout temps sont amis. Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse Que de savoir orner toutes ces fictions. On peut donner du lustre à leurs inventions: On le peut, je l’essaie; un plus savant le fasse. Cependant jusqu’ici d’un langage nouveau J’ai fait parler le loup et répondre l’agneau: J’ai passé plus avant: les arbres et les plantes Sont devenus chez moi créatures parlantes. Qui ne prendroit ceci pour un enchantement? Vraiment, me diront nos critiques, Vous parlez magnifiquement De cinq ou six contes d’enfant. Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques, Et d’un style plus haut? En voici. Les Troyens, Après dix ans de guerre autour de leurs murailles, Avoient lassé les Grecs, qui par mille moyens, Par mille assauts, par cent batailles, N’avoient pu mettre à bout cette fière cité; Quand un cheval de bois par Minerve inventé, D’un rare et nouvel artifice, Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse, Le vaillant Diomède, Ajax l’impétueux, Que ce colosse monstrueux Avec leurs escadrons devoit porter dans Troie, Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie: Stratagème inouï, qui des fabricateurs Paya la constance et la peine...— C’est assez, me dira quelqu’un de nos auteurs: La période est longue, il faut reprendre haleine; Et puis votre cheval de bois, Vos héros avec leurs phalanges, Ce sont des contes plus étranges Qu’un renard qui cajole un corbeau sur sa voix: De plus, il vous sied mal d’écrire en si haut style. Eh bien! baissons d’un ton. La jalouse Amarylle Songeoit à son Alcippe, et croyoit de ses soins N’avoir que ses moutons et son chien pour témoins. Tircis, qui l’aperçut, se glisse entre les saules; Il entend la bergère adressant ces paroles Au doux zéphyr, et le priant De les porter à son amant... Je vous arrête à cette rime, Dira mon censeur à l’instant; Je ne la tiens pas légitime, Ni d’une assez grande vertu: Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte... Maudit censeur, te tairas-tu? Ne saurois-je achever mon conte? C’est un dessein très-dangereux Que d’entreprendre de te plaire.

Les délicats sont malheureux: Rien ne sauroit les satisfaire.


CONSEIL TENU PAR LES RATS.

II

CONSEIL TENU PAR LES RATS.

Un chat nommé Rodilardus Faisoit de rats telle déconfiture, Que l’on n’en voyoit presque plus, Tant il en avoit mis dedans la sépulture. Le peu qu’il en restoit, n’osant quitter son trou, Ne trouvoit à manger que le quart de son soûl; Et Rodilard passoit, chez la gent misérable, Non pour un chat, mais pour un diable. Or, un jour qu’au haut et au loin Le galant alla chercher femme, Pendant tout le sabbat qu’il fit avec sa dame, Le demeurant des rats tint chapitre en un coin Sur la nécessité présente. Dès l’abord leur doyen, personne fort prudente, Opina qu’il falloit, et plus tôt que plus tard, Attacher un grelot au cou de Rodilard; Qu’ainsi, quand il iroit en guerre, De sa marche avertis, ils s’enfuiroient sous terre; Qu’il n’y savoit que ce moyen. Chacun fut de l’avis de monsieur le doyen: Chose ne leur parut à tous plus salutaire. La difficulté fut d’attacher le grelot. L’un dit: Je n’y vas point, je ne suis pas si sot; L’autre: Je ne saurois. Si bien que sans rien faire On se quitta. J’ai maints chapitres vus, Qui pour néant se sont ainsi tenus; Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines, Voire chapitres de chanoines.

Ne faut-il que délibérer? La cour en conseillers foisonne: Est-il besoin d’exécuter? L’on ne rencontre plus personne.


LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE RENARD PAR-DEVANT LE SINGE.

III

LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE RENARD PAR-DEVANT LE SINGE.

Un loup disoit que l’on l’avoit volé: Un renard, son voisin, d’assez mauvaise vie, Pour ce prétendu vol par lui fut appelé. Devant le singe il fut plaidé, Non point par avocats, mais par chaque partie. Thémis n’avoit point travaillé, De mémoire de singe, à fait plus embrouillé. Le magistrat suoit en son lit de justice. Après qu’on eut bien contesté, Répliqué, crié, tempêté, Le juge instruit de leur malice, Leur dit: Je vous connois de longtemps, mes amis; Et tous deux vous paîrez l’amende: Car toi, loup, tu te plains, quoiqu’on ne t’ait rien pris; Et toi, renard, as pris ce que l’on te demande.

Le juge prétendoit qu’à tort et à travers On ne sauroit manquer, condamnant un pervers.

Quelques personnes de bon sens ont cru que l’impossibilité et la contradiction qui est dans le jugement de ce singe étoient une chose à censurer: mais je ne m’en suis servi qu’après Phèdre, et c’est en cela que consiste le bon mot, selon mon avis.