FablesParte 22 de 26
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LE MARCHAND, LE GENTILHOMME, LE PATRE ET LE FILS DE ROI.
XVI
LE MARCHAND, LE GENTILHOMME, LE PATRE ET LE FILS DE ROI.
Quatre chercheurs de nouveaux mondes, Presque nus, échappés à la fureur des ondes, Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi, Réduits au sort de Bélisaire, Demandoient aux passants de quoi Pouvoir soulager leur misère. De raconter quel sort les avoit assemblés, Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés, C’est un récit de longue haleine. Ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine: Là, le conseil se tint entre les pauvres gens. Le prince s’étendit sur le malheur des grands. Le pâtre fut d’avis qu’éloignant la pensée De leur aventure passée Chacun fît de son mieux, et s’appliquât au soin De pourvoir au commun besoin. La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme? Travaillons: c’est de quoi nous mener jusqu’à Rome. Un pâtre ainsi parler! Ainsi parler? croit-on Que le ciel n’ait donné qu’aux têtes couronnées De l’esprit et de la raison, Et que de tout berger, comme de tout mouton, Les connoissances soient bornées? L’avis de celui-ci fut d’abord trouvé bon Par les trois échoués aux bords de l’Amérique. L’un, c’étoit le marchand, savoit l’arithmétique: A tant par mois, dit-il, j’en donnerai leçon. J’enseignerai la politique, Reprit le fils de roi. Le noble poursuivit: Moi, je sais le blason; j’en veux tenir école: Comme si, devers l’Inde, on eût eu dans l’esprit La sotte vanité de ce jargon frivole! Le pâtre dit: Amis, vous parlez bien; mais quoi! Le mois a trente jours: jusqu’à cette échéance Jeûnerons-nous, par votre foi? Vous me donnez une espérance Belle, mais éloignée; et cependant j’ai faim. Qui pourvoira de nous au dîner de demain? Ou plutôt sur quelle assurance Fondez-vous, dites-moi, le souper d’aujourd’hui? Avant tout autre, c’est celui Dont il s’agit. Votre science Est courte là-dessus: ma main y suppléera. A ces mots, le pâtre s’en va Dans un bois: il y fit des fagots, dont la vente, Pendant cette journée et pendant la suivante, Empêcha qu’un long jeûne à la fin ne fît tant Qu’ils allassent là-bas exercer leur talent.
Je conclus de cette aventure Qu’il ne faut pas tant d’art pour conserver ses jours; Et, grâce aux dons de la nature, La main est le plus sûr et le plus prompt secours.
FIN DU LIVRE DIXIÈME.
LE LION.
I
LE LION.
Sultan léopard autrefois Eut, ce dit-on, par mainte aubaine, Force bœufs dans ses prés, force cerfs dans ses bois, Force moutons parmi la plaine. Il naquit un lion dans la forêt prochaine. Après les compliments et d’une et d’autre part, Comme entre grands il se pratique, Le sultan fit venir son vizir le renard, Vieux routier et bon politique. Tu crains, ce lui dit-il, lionceau mon voisin: Son père est mort, que peut-il faire? Plains plutôt le pauvre orphelin; Il a chez lui plus d’une affaire, Et devra beaucoup au Destin, S’il garde ce qu’il a sans tenter de conquête. Le renard dit, branlant la tête: Tels orphelins, seigneur, ne me font point pitié; Il faut de celui-ci conserver l’amitié, Ou s’efforcer de le détruire Avant que la griffe et la dent Lui soit crue, et qu’il soit en état de nous nuire. N’y perdez pas un seul moment. J’ai fait son horoscope: il croîtra par la guerre; Ce sera le meilleur lion Pour ses amis qui soit sur terre; Tâchez donc d’en être; sinon Tâchez de l’affoiblir. La harangue fut vaine. Le sultan dormoit lors; et dedans son domaine Chacun dormoit aussi, bêtes, gens: tant qu’enfin Le lionceau devint vrai lion. Le tocsin Sonne aussitôt sur lui; l’alarme se promène De toutes parts; et le vizir, Consulté là-dessus, dit avec un soupir: Pourquoi l’irritez-vous? La chose est sans remède. En vain nous appelons mille gens à notre aide: Plus ils sont, plus il coûte; et je ne les tiens bons Qu’à manger leur part des moutons. Apaisez le lion: seul il passe en puissance Ce monde d’alliés vivant sur notre bien. Le lion en a trois qui ne lui coûtent rien, Son courage, sa force, avec sa vigilance. Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton; S’il n’en est pas content, jetez-en davantage; Joignez-y quelque bœuf; choisissez, pour ce don, Tout le plus gras du pâturage. Sauvez le reste ainsi. Ce conseil ne plut pas. Il en prit mal; et force États Voisins du sultan en pâtirent: Nul n’y gagna, tous y perdirent. Quoi que fît ce monde ennemi, Celui qu’ils craignoient fut le maître.
Proposez-vous d’avoir le lion pour ami, Si vous voulez le laisser craître.
LES DIEUX VOULANT INSTRUIRE UN FILS DE JUPITER.
II
LES DIEUX VOULANT INSTRUIRE UN FILS DE JUPITER.
POUR MONSEIGNEUR LE DUC DU MAINE
Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu Dont il tiroit son origine, Avoit l’âme toute divine. L’enfance n’aime rien: celle du jeune dieu Faisoit sa principale affaire Des doux soins d’aimer et de plaire. En lui l’amour et la raison Devancèrent le temps, dont les ailes légères N’amènent que trop tôt, hélas! chaque saison. Flore aux regards riants, aux charmantes manières, Toucha d’abord le cœur du jeune Olympien. Ce que la passion peut inspirer d’adresse, Sentiments délicats et remplis de tendresse, Pleurs, soupirs, tout en fut: bref, il n’oublia rien. Le fils de Jupiter devoit, par sa naissance, Avoir un autre esprit et d’autres dons des cieux Que les enfants des autres dieux: Il sembloit qu’il n’agît que par réminiscence, Et qu’il eût autrefois fait le métier d’amant, Tant il le fit parfaitement! Jupiter cependant voulut le faire instruire. Il assembla les dieux, et dit: J’ai su conduire, Seul et sans compagnon, jusqu’ici l’univers; Mais il est des emplois divers Qu’aux nouveaux dieux je distribue. Sur cet enfant chéri j’ai donc jeté la vue: C’est mon sang; tout est plein déjà de ses autels. Afin de mériter le rang des immortels, Il faut qu’il sache tout. Le maître du tonnerre Eut à peine achevé, que chacun applaudit. Pour savoir tout, l’enfant n’avoit que trop d’esprit. Je veux, dit le dieu de la guerre, Lui montrer moi-même cet art Par qui maints héros ont eu part Aux honneurs de l’Olympe, et grossi cet empire.— Je serai son maître de lyre, Dit le blond et docte Apollon. Et moi, reprit Hercule à la peau de lion, Son maître à surmonter les vices, A dompter les transports, monstres empoisonneurs, Comme hydres renaissants sans cesse dans les cœurs: Ennemi des molles délices, Il apprendra de moi les sentiers peu battus Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus. Quand ce vint au dieu de Cythère, Il dit qu’il lui montreroit tout.
L’Amour avoit raison. De quoi ne vient à bout L’esprit joint au désir de plaire?
LE FERMIER, LE CHIEN ET LE RENARD.
III
LE FERMIER, LE CHIEN ET LE RENARD.
Le loup et le renard sont d’étranges voisins: Je ne bâtirai point autour de leur demeure. Ce dernier guettoit à toute heure Les poules d’un fermier; et, quoique des plus fins, Il n’avoit pu donner d’atteinte à la volaille. D’une part l’appétit, de l’autre le danger, N’étoient pas au compère un embarras léger. Hé quoi! dit-il, cette canaille Se moque impunément de moi! Je vais, je viens, je me travaille, J’imagine cent tours; le rustre, en paix chez soi, Vous fait argent de tout, convertit en monnoie Ses chapons, sa poulaille; il en a même au croc; Et moi, maître passé, quand j’attrape un vieux coq, Je suis au comble de la joie! Pourquoi sire Jupin m’a-t-il donc appelé Au métier de renard? Je jure les puissances De l’Olympe et du Styx, il en sera parlé. Roulant en son cœur ces vengeances, Il choisit une nuit libérale en pavots: Chacun étoit plongé dans un profond repos; Le maître du logis, les valets, le chien même, Poules, poulets, chapons, tout dormoit. Le fermier, Laissant ouvert son poulailler, Commit une sottise extrême. Le voleur tourne tant, qu’il entre au lieu guetté, Le dépeuple, remplit de meurtres la cité. Les marques de sa cruauté Parurent avec l’aube: on vit un étalage De corps sanglants et de carnage. Peu s’en fallut que le soleil Ne rebroussât d’horreur vers le manoir liquide. Tel, et d’un spectacle pareil, Apollon, irrité contre le fier Atride, Joncha son camp de morts; on vit presque détruit L’ost des Grecs; et ce fut l’ouvrage d’une nuit. Tel encore autour de sa tente Ajax, à l’âme impatiente, De moutons et de boucs fit un vaste débris, Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse, Et les auteurs de l’injustice Par qui l’autre emporta le prix. Le renard, autre Ajax aux volailles funeste, Emporte ce qu’il peut, laisse étendu le reste. Le maître ne trouva de recours qu’à crier Contre ses gens, son chien: c’est l’ordinaire usage. Ah! maudit animal, qui n’es bon qu’à noyer, Que n’avertissois-tu dès l’abord du carnage?— Que ne l’évitiez-vous? c’eût été plus tôt fait: Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait, Dormez sans avoir soin que la porte soit close, Voulez-vous que moi, chien, qui n’ai rien à la chose, Sans aucun intérêt je perde le repos? Ce chien parloit très à propos Son raisonnement pouvoit être Fort bon dans la bouche d’un maître; Mais, n’étant que d’un simple chien, On trouva qu’il ne valoit rien: On vous sangla le pauvre drille.
Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille (Et je ne t’ai jamais envié cet honneur), T’attendre aux yeux d’autrui quand tu dors, c’est erreur. Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte. Que si quelque affaire t’importe, Ne la fais point par procureur.
LE SONGE D’UN HABITANT DU MOGOL.
IV
LE SONGE D’UN HABITANT DU MOGOL.
Jadis certain Mogol vit en songe un vizir Aux champs élysiens possesseur d’un plaisir Aussi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée: Le même songeur vit en une autre contrée Un ermite entouré de feux, Qui touchoit de pitié même les malheureux. Le cas parut étrange et contre l’ordinaire: Minos en ces deux morts sembloit s’être mépris. Le dormeur s’éveilla, tant il en fut surpris. Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère, Il se fit expliquer l’affaire. L’interprète lui dit: Ne vous étonnez point; Votre songe a du sens; et si j’ai sur ce point Acquis tant soit peu d’habitude, C’est un avis des dieux. Pendant l’humain séjour Ce vizir quelquefois cherchoit la solitude; Cet ermite aux vizirs alloit faire sa cour.
Si j’osois ajouter au mot de l’interprète, J’inspirerois ici l’amour de la retraite: Elle offre à ses amants des biens sans embarras, Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas. Solitude, où je trouve une douceur secrète, Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais, Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais? Oh! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles! Quand pourront les neufs sœurs, loin des cours et des villes, M’occuper tout entier, et m’apprendre des cieux Les divers mouvements inconnus à nos yeux, Les noms et les vertus de ces clartés errantes Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes! Que si je ne suis né pour de si grands projets, Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets! Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie! La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie, Je ne dormirai point sous de riches lambris: Mais voit-on que le somme en perde de son prix? En est-il moins profond, et moins plein de délices? Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices. Quand le moment viendra d’aller trouver les morts, J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.
LE LION, LE SINGE ET LES DEUX ANES.
V
LE LION, LE SINGE ET LES DEUX ANES.
Le lion, pour bien gouverner, Voulant apprendre la morale, Se fit, un beau jour, amener Le singe, maître ès-arts chez la gent animale. La première leçon que donna le régent Fut celle-ci: Grand roi, pour régner sagement, Il faut que tout prince préfère Le zèle de l’État à certain mouvement Qu’on appelle communément Amour-propre; car c’est le père, C’est l’auteur de tous les défauts Que l’on remarque aux animaux. Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte, Ce n’est pas chose si petite Qu’on en vienne à bout en un jour: C’est beaucoup de pouvoir modérer cet amour. Par là votre personne auguste N’admettra jamais rien en soi De ridicule ni d’injuste.— Donne-moi, repartit le roi, Des exemples de l’un et l’autre.— Toute espèce, dit le docteur, Et je commence par la nôtre, Toute profession s’estime dans son cœur, Traite les autres d’ignorantes, Les qualifie impertinentes; Et semblables discours qui ne nous coûtent rien. L’amour-propre, au rebours, fait qu’au degré suprême On porte ses pareils; car c’est un bon moyen De s’élever aussi soi-même. De tout ce que dessus j’argumente très-bien Qu’ici-bas maint talent n’est que pure grimace, Cabale, et certain art de se faire valoir, Mieux su des ignorants que des gens de savoir.
L’autre jour, suivant à la trace Deux ânes qui, prenant tour à tour l’encensoir, Se louoient tour à tour, comme c’est la manière, J’ouïs que l’un des deux disoit à son confrère: Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot L’homme, cet animal si parfait? Il profane Notre auguste nom, traitant d’âne Quiconque est ignorant, d’esprit lourd, idiot: Il abuse encore d’un mot, Et traite notre rire et nos discours de braire. Les humains sont plaisants de prétendre exceller Par-dessus nous. Non, non; c’est à vous de parler, A leurs orateurs de se taire: Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens: Vous m’entendez, je vous entends; Il suffit. Et quant aux merveilles Dont votre divin chant vient frapper les oreilles, Philomèle est, au prix, novice dans cet art; Vous surpassez Lambert. L’autre baudet repart: Seigneur, j’admire en vous des qualités pareilles. Ces ânes, non contents de s’être ainsi grattés, S’en allèrent dans les cités L’un l’autre se prôner: chacun d’eux croyoit faire, En prisant ses pareils, une fort bonne affaire, Prétendant que l’honneur en reviendroit sur lui.
J’en connois beaucoup aujourd’hui, Non parmi les baudets, mais parmi les puissances, Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés, Qui changeroient entre eux les simples excellences, S’ils osoient, en des majestés. J’en dis peut-être plus qu’il ne faut, et suppose Que votre majesté gardera le secret. Elle avoit souhaité d’apprendre quelque trait Qui lui fît voir, entre autre chose, L’amour-propre donnant du ridicule aux gens. L’injuste aura son tour: il y faut plus de temps. Ainsi parla ce singe. On ne m’a pas su dire S’il traita l’autre point, car il est délicat; Et notre maître ès-arts, qui n’étoit pas un fat, Regardoit ce lion comme un terrible sire.
LE LOUP ET LE RENARD.
VI
LE LOUP ET LE RENARD.
Mais d’où vient qu’au renard Esope accorde un point, C’est d’exceller en tours pleins de matoiserie? J’en cherche la raison, et ne la trouve point. Quand le loup a besoin de défendre sa vie, Ou d’attaquer celle d’autrui, N’en sait-il pas autant que lui? Je crois qu’il en sait plus, et j’oserois peut-être Avec quelque raison contredire mon maître. Voici pourtant un cas où tout l’honneur échut A l’hôte des terriers. Un soir il aperçut La lune au fond d’un puits: l’orbiculaire image Lui parut un ample fromage. Deux seaux alternativement Puisoient le liquide élément: Notre renard, pressé par une faim canine, S’accommode en celui qu’au haut de la machine L’autre seau tenoit suspendu. Voilà l’animal descendu, Tiré d’erreur, mais fort en peine, Et voyant sa perte prochaine: Car comment remonter, si quelque autre affamé, De la même image charmé, Et succédant à sa misère, Par le même chemin ne le tiroit d’affaire? Deux jours s’étoient passés sans qu’aucun vînt au puits. Le temps, qui toujours marche, avoit pendant deux nuits Échancré, selon l’ordinaire, De l’astre au front d’argent la face circulaire. Sire renard étoit désespéré. Compère loup, le gosier altéré, Passe par là. L’autre dit: Camarade, Je vous veux régaler: voyez-vous cet objet? C’est un fromage exquis. Le dieu Faune l’a fait: La vache Io donna le lait. Jupiter, s’il étoit malade, Reprendroit l’appétit en tâtant d’un tel mets. J’en ai mangé cette échancrure; Le reste vous sera suffisante pâture. Descendez dans un seau que j’ai là mis exprès. Bien qu’au moins mal qu’il pût il ajustât l’histoire, Le loup fut un sot de le croire: Il descend; et son poids, emportant l’autre part, Reguinde en haut maître renard.
Ne nous en moquons point: nous nous laissons séduire Sur aussi peu de fondement; Et chacun croit fort aisément Ce qu’il craint et ce qu’il désire.
LE PAYSAN DU DANUBE.
VII
LE PAYSAN DU DANUBE.
Il ne faut point juger les gens sur l’apparence. Le conseil en est bon; mais il n’est pas nouveau. Jadis l’erreur du souriceau Me servit à prouver le discours que j’avance; J’ai, pour le fonder à présent, Le bon Socrate, Ésope, et certain paysan Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle Nous fait un portrait fort fidèle. On connoît les premiers: quant à l’autre, voici Le personnage en raccourci. Son menton nourrissoit une barbe touffue; Toute sa personne velue Représentoit un ours, mais un ours mal léché; Sous un sourcil épais il avoit l’œil caché; Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre, Portoit sayon de poil de chèvre, Et ceinture de joncs marins. Cet homme ainsi bâti fut député des villes Que lave le Danube. Il n’étoit point d’asiles Où l’avarice des Romains Ne pénétrât alors, et ne portât les mains. Le député vint donc, et fit cette harangue: Romains, et vous, sénat, assis pour m’écouter: Je supplie avant tout les dieux de m’assister: Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue, Que je ne dise rien qui doive être repris. Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits Que tout mal et toute injustice: Faute d’y recourir, on viole leurs lois. Témoin nous que punit la romaine avarice: Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits, L’instrument de notre supplice. Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour Ne transporte chez vous les pleurs et la misère; Et mettant en nos mains, par un juste retour, Les armes dont se sert sa vengeance sévère, Il ne vous fasse en sa colère, Nos esclaves à votre tour. Et pourquoi sommes-nous les vôtres? Qu’on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers. Quel droit vous a rendus maîtres de l’univers? Pourquoi venir troubler une innocente vie? Nous cultivions en paix d’heureux champs; et nos mains Étoient propres aux arts, ainsi qu’au labourage. Qu’avez-vous appris aux Germains? Ils ont l’adresse et le courage: S’ils avoient eu l’avidité, Comme vous, et la violence, Peut-être en votre place ils auroient la puissance, Et sauroient en user sans inhumanité. Celle que vos préteurs ont sur nous exercée N’entre qu’à peine en la pensée. La majesté de vos autels Elle-même en est offensée; Car sachez que les immortels Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples, Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur, De mépris d’eux et de leurs temples, D’avarice qui va jusques à la fureur. Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome: La terre et le travail de l’homme Font pour les assouvir des efforts superflus. Retirez-les: on ne veut plus Cultiver pour eux les campagnes. Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes; Nous laissons nos chères compagnes; Nous ne conversons plus qu’avec des ours affreux, Découragés de mettre au jour des malheureux, Et de peupler pour Rome un pays qu’elle opprime. Quant à nos enfants déjà nés, Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés: Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime. Retirez-les; ils ne nous apprendront Que la mollesse et que le vice; Les Germains comme eux deviendront Gens de rapine et d’avarice. C’est tout ce que j’ai vu dans Rome à mon abord. N’a-t-on point de présent à faire, Point de pourpre à donner; c’est en vain qu’on espère Quelque refuge aux lois: encor leur ministère A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort, Doit commencer à vous déplaire. Je finis, punissez de mort Une plainte un peu trop sincère. A ces mots, il se couche; et chacun étonné Admire le grand cœur, le bon sens, l’éloquence Du sauvage ainsi prosterné. On le créa patrice; et ce fut la vengeance Qu’on crut qu’un tel discours méritoit. On choisit D’autres préteurs; et par écrit Le sénat demanda ce qu’avoit dit cet homme, Pour servir de modèle aux parleurs à venir. On ne sut pas longtemps à Rome Cette éloquence entretenir.