FablesParte 16 de 26
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LE RIEUR ET LES POISSONS.
VIII
LE RIEUR ET LES POISSONS.
On cherche les rieurs; et moi je les évite. Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite: Dieu ne créa que pour les sots Les méchants diseurs de bons mots. J’en vais peut-être en une fable Introduire un; peut-être aussi Que quelqu’un trouvera que j’aurai réussi.
Un rieur étoit à la table D’un financier, et n’avoit en son coin Que de petits poissons: tous les gros étoient loin. Il prend donc les menus, puis leur parle à l’oreille; Et puis il feint, à la pareille, D’écouter leur réponse. On demeura surpris, Cela suspendit les esprits. Le rieur alors, d’un ton sage, Dit qu’il craignoit qu’un sien ami, Pour les grandes Indes parti, N’eût depuis un an fait naufrage. Il s’en informoit donc à ce menu fretin: Mais tous lui répondoient qu’ils n’étoient pas d’un âge A savoir au vrai son destin; Les gros en sauroient davantage. N’en puis-je donc, messieurs, un gros interroger? De dire si la compagnie Prit goût à sa plaisanterie, J’en doute; mais enfin, il les sut engager A lui servir d’un monstre assez vieux pour lui dire Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus Qui n’en étoient pas revenus, Et que depuis cent ans sous l’abîme avoient vus Les anciens du vaste empire.
LE RAT ET L’HUÎTRE.
IX
LE RAT ET L’HUÎTRE.
Un rat, hôte d’un champ, rat de peu de cervelle, Des lares paternels un jour se trouva soûl. Il laisse là le champ, le grain, et la javelle, Va courir le pays, abandonne son trou. Sitôt qu’il fut hors de la case: Que le monde, dit-il, est grand et spacieux! Voilà les Apennins, et voici le Caucase! La moindre taupinée étoit mont à ses yeux. Au bout de quelques jours, le voyageur arrive En un certain canton où Téthys sur la rive Avoit laissé mainte huître; et notre rat d’abord Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord. Certes, dit-il, mon père étoit un pauvre sire! Il n’osoit voyager, craintif au dernier point. Pour moi, j’ai déjà vu le maritime empire: J’ai passé les déserts, mais nous n’y bûmes point. D’un certain magister le rat tenoit ces choses, Et les disoit à travers champs; N’étant pas de ces rats qui, les livres rongeants, Se font savants jusques aux dents. Parmi tant d’huîtres toutes closes Une s’étoit ouverte, et, bâillant au soleil, Par un doux zéphyr réjouie, Humoit l’air, respiroit, étoit épanouie, Blanche, grasse, et d’un goût, à la voir, nonpareil. D’aussi loin que le rat voit cette huître qui bâille: Qu’aperçois-je? dit-il; c’est quelque victuaille! Et, si je ne me trompe à la couleur du mets, Je dois faire aujourd’hui bonne chère, ou jamais. Là-dessus, maître rat, plein de belle espérance, Approche de l’écaille, allonge un peu le cou, Se sent pris comme aux lacs; car l’huître tout d’un coup Se referme. Et voilà ce que fait l’ignorance.
Cette fable contient plus d’un enseignement: Nous y voyons premièrement Que ceux qui n’ont du monde aucune expérience Sont, aux moindres objets, frappés d’étonnement; Et puis nous y pouvons apprendre Que tel est pris qui croyoit prendre.
L’OURS ET L’AMATEUR DES JARDINS.
X
L’OURS ET L’AMATEUR DES JARDINS.
Certain ours montagnard, ours à demi léché, Confiné par le Sort dans un bois solitaire, Nouveau Bellérophon, vivoit seul et caché. Il fût devenu fou: la raison d’ordinaire N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés. Il est bon de parler, et meilleur de se taire; Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés. Nul animal n’avoit affaire Dans les lieux que l’ours habitoit; Si bien que, tout ours qu’il étoit, Il vint à s’ennuyer de cette triste vie. Pendant qu’il se livroit à la mélancolie, Non loin de là certain vieillard S’ennuyoit aussi de sa part. Il aimoit les jardins, étoit prêtre de Flore; Il l’étoit de Pomone encore. Ces deux emplois sont beaux; mais je voudrois parmi Quelque doux et discret ami. Les jardins parlent peu, si ce n’est dans mon livre; De façon que, lassé de vivre Avec des gens muets, notre homme, un beau matin, Va chercher compagnie, et se met en campagne. L’ours, porté d’un même dessein, Venoit de quitter sa montagne. Tous deux, par un cas surprenant, Se rencontrent en un tournant. L’homme eut peur; mais comment esquiver? et que faire? Se tirer en Gascon d’une semblable affaire Est le mieux: il sut donc dissimuler sa peur. L’ours, très-mauvais complimenteur Lui dit: Viens-t’en me voir. L’autre reprit: Seigneur, Vous voyez mon logis: si vous me vouliez faire Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas, J’ai des fruits, j’ai du lait: ce n’est peut-être pas De nosseigneurs les ours le manger ordinaire; Mais j’offre ce que j’ai. L’ours accepte; et d’aller. Les voilà bons amis avant que d’arriver: Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble; Et bien qu’on soit, à ce qu’il semble; Beaucoup mieux seul qu’avec des sots, Comme l’ours en un jour ne disoit pas deux mots, L’homme pouvoit sans bruit vaquer à son ouvrage. L’ours alloit à la chasse, apportoit du gibier; Faisoit son principal métier D’être bon émoucheur; écartoit du visage De son ami dormant ce parasite ailé Que nous avons mouche appelé. Un jour que le vieillard dormoit d’un profond somme, Sur le bout de son nez une allant se placer Mit l’ours au désespoir; il eut beau la chasser. Je l’attraperai bien, dit-il; et voici comme. Aussitôt fait que dit: le fidèle émoucheur Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur, Casse la tête à l’homme en écrasant la mouche; Et, non moins bon archer que mauvais raisonneur, Roide mort étendu sur la place il le couche.
Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami; Mieux vaudroit un sage ennemi.
LES DEUX AMIS.
XI
LES DEUX AMIS.
Deux vrais amis vivoient au Monomotapa; L’un ne possédoit rien qui n’appartînt à l’autre. Les amis de ce pays-là Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s’occupoit au sommeil, Et mettoit à profit l’absence du soleil, Un de nos deux amis sort du lit en alarme; Il court chez son intime, éveille les valets: Morphée avoit touché le seuil de ce palais. L’ami couché s’étonne; il prend sa bourse, il s’arme, Vient trouver l’autre, et dit: Il vous arrive peu De courir quand on dort; vous me paroissiez homme A mieux user du temps destiné pour le somme: N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu? En voici. S’il vous est venu quelque querelle, J’ai mon épée; allons. Vous ennuyez-vous point De coucher toujours seul? Une esclave assez belle Étoit à mes côtés; voulez-vous qu’on l’appelle? Non, dit l’ami; ce n’est ni l’un ni l’autre point: Je vous rends grâce de ce zèle. Vous m’êtes, en dormant, un peu triste apparu: J’ai craint qu’il ne fût vrai; je suis vite accouru. Ce maudit songe en est la cause.
Qui d’eux aimoit le mieux? Que t’en semble, lecteur? Cette difficulté vaut bien qu’on la propose. Qu’un ami véritable est une douce chose! Il cherche vos besoins au fond de votre cœur; Il vous épargne la pudeur De les lui découvrir vous-même: Un songe, un rien, tout lui fait peur, Quand il s’agit de ce qu’il aime.
LE COCHON, LA CHÈVRE ET LE MOUTON.
XII
LE COCHON, LA CHÈVRE ET LE MOUTON.
Une chèvre, un mouton, avec un cochon gras, Montés sur même char, s’en alloient à la foire. Leur divertissement ne les y portoit pas; On s’en alloit les vendre, à ce que dit l’histoire: Le charton n’avoit pas dessein De les mener voir Tabarin. Dom pourceau crioit en chemin Comme s’il avoit eu cent bouchers à ses trousses: C’étoit une clameur à rendre les gens sourds. Les autres animaux, créatures plus douces, Bonnes gens, s’étonnoient qu’il criât au secours; Ils ne voyoient nul mal à craindre. Le charton dit au porc: Qu’as-tu tant à te plaindre? Tu nous étourdis tous: que ne te tiens-tu coi? Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi, Devroient t’apprendre à vivre, ou du moins à te taire: Regarde ce mouton; a-t-il dit un seul mot? Il est sage.—Il est un sot, Repartit le cochon; s’il savoit son affaire, Il crieroit, comme moi, du haut de son gosier, Et cette autre personne honnête Crieroit tout du haut de sa tête. Ils pensent qu’on les veut seulement décharger, La chèvre de son lait, le mouton de sa laine: Je ne sais pas s’ils ont raison; Mais quant à moi, qui ne suis bon Qu’à manger, ma mort est certaine. Adieu mon toit et ma maison.
Dom pourceau raisonnoit en subtil personnage; Mais que lui servoit-il? Quand le mal est certain, La plainte ni la peur ne changent le destin, Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.
TIRCIS ET AMARANTE.
XIII
TIRCIS ET AMARANTE.
POUR MADEMOISELLE DE SILLERY.
J’avois Ésope quitté, Pour être tout à Boccace; Mais une divinité Veut revoir sur le Parnasse Des fables de ma façon. Or, d’aller lui dire: Non, Sans quelque valable excuse, Ce n’est pas comme on en use Avec des divinités, Surtout quand ce sont de celles Que la qualité de belles Fait reines des volontés. Car, afin que l’on le sache, C’est Sillery qui s’attache A vouloir que de nouveau Sire loup, sire corbeau, Chez moi se parlent en rime. Qui dit Sillery dit tout: Peu de gens en leur estime Lui refusent le haut bout: Comment le pourroit-on faire?
Pour venir à notre affaire, Mes contes, à son avis, Sont obscurs: les beaux esprits N’entendent pas toute chose. Faisons donc quelques récits Qu’elle déchiffre sans glose: Amenons des bergers, et puis nous rimerons Ce que disent entre eux les loups et les moutons. Tircis disoit un jour à la jeune Amarante: Ah! si vous connoissiez comme moi certain mal Qui nous plaît et qui nous enchante, Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal! Souffrez qu’on vous le communique; Croyez-moi, n’ayez point de peur: Voudrois-je vous tromper, vous, pour qui je me pique Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur? Amarante aussitôt réplique: Comment l’appelez-vous, ce mal? quel est son nom?— L’amour.—Ce mot est beau: dites-moi quelques marques A quoi je le pourrai connoître: que sent-on?— Des peines près de qui le plaisir des monarques Est ennuyeux et fade: on s’oublie, on se plaît Toute seule en une forêt. Se mire-t-on près d’un rivage, Ce n’est pas soi qu’on voit; on ne voit qu’une image Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux: Pour tout le reste on est sans yeux. Il est un berger du village Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir: On soupire à son souvenir; On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire; On a peur de le voir, encor qu’on le désire. Amarante dit à l’instant: Oh! oh! c’est là ce mal que vous me prêchez tant! Il ne m’est pas nouveau; je pense le connoître. Tircis à son but croyoit être, Quand la belle ajouta: Voilà tout justement Ce que je sens pour Clidamant. L’autre pensa mourir de dépit et de honte.
Il est force gens comme lui, Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte, Et qui font le marché d’autrui.
LES OBSÈQUES DE LA LIONNE.
XIV
LES OBSÈQUES DE LA LIONNE.
La femme du lion mourut; Aussitôt chacun accourut Pour s’acquitter envers le prince De certains compliments de consolation, Qui sont surcroît d’affliction. Il fit avertir sa province Que les obsèques se feroient Un tel jour, en tel lieu; ses prévôts y seroient Pour régler la cérémonie, Et pour placer la compagnie. Jugez si chacun s’y trouva. Le prince aux cris s’abandonna, Et tout son antre en résonna: Les lions n’ont point d’autre temple. On entendit, à son exemple, Rugir en leur patois messieurs les courtisans. Je définis la cour un pays où les gens, Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents, Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être, Tâchent au moins de le paroître. Peuple caméléon, peuple singe du maître; On diroit qu’un esprit anime mille corps: C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir à notre affaire, Le cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire? Cette mort le vengeoit: la reine avoit jadis Étranglé sa femme et son fils. Bref, il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire, Et soutint qu’il l’avoit vu rire. La colère du roi, comme dit Salomon, Est terrible, surtout celle du roi lion; Mais ce cerf n’avoit pas accoutumé de lire. Le monarque lui dit: Chétif hôte des bois, Tu ris! tu ne suis pas ces gémissantes voix! Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes Nos sacrés ongles! Venez, loups, Vengez la reine, immolez tous Ce traître à ses augustes mânes. Le cerf reprit alors: Sire, le temps des pleurs Est passé; la douleur est ici superflue. Votre digne moitié, couchée entre des fleurs, Tout près d’ici m’est apparue, Et je l’ai d’abord reconnue. Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi, Quand je vais chez les dieux, ne t’oblige à des larmes. Aux champs élysiens j’ai goûté mille charmes, Conversant avec ceux qui sont saints comme moi. Laisse agir quelque temps le désespoir du roi: J’y prends plaisir. A peine on eut ouï la chose, Qu’on se mit à crier: Miracle! Apothéose! Le cerf eut un présent, bien loin d’être puni.
Amusez les rois par des songes, Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges: Quelque indignation dont leur cœur soit rempli, Ils goberont l’appât; vous serez leur ami.
LE RAT ET L’ÉLÉPHANT.
XV
LE RAT ET L’ÉLÉPHANT.
Se croire un personnage est fort commun en France: On y fait l’homme d’importance, Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois. C’est proprement le mal françois. La sotte vanité nous est particulière. Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière: Leur orgueil me semble, en un mot, Beaucoup plus fou, mais pas si sot. Donnons quelque image du nôtre, Qui sans doute en vaut bien un autre. Un rat des plus petits voyoit un éléphant Des plus gros, et railloit le marcher un peu lent De la bête de haut parage, Qui marchoit à gros équipage. Sur l’animal à triple étage, Une sultane de renom, Son chien, son chat et sa guenon, Son perroquet, sa vieille, et toute sa maison, S’en alloit en pèlerinage. Le rat s’étonnoit que les gens Fussent touchés de voir cette pesante masse: Comme si d’occuper ou plus ou moins de place Nous rendoit, disoit-il, plus ou moins importants. Mais qu’admirez-vous tant en lui, vous autres hommes? Seroit-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants? Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes, D’un grain moins que les éléphants. Il en auroit dit davantage; Mais le chat sortant de sa cage, Lui fit voir en moins d’un instant Qu’un rat n’est pas un éléphant.
L’HOROSCOPE.
XVI
L’HOROSCOPE.
On rencontre sa destinée Souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter.
Un père eut pour toute lignée Un fils qu’il aima trop, jusques à consulter Sur le sort de sa géniture Les diseurs de bonne aventure. Un de ces gens lui dit que des lions surtout Il éloignât l’enfant jusques à certain âge; Jusqu’à vingt ans, point davantage. Le père, pour venir à bout D’une précaution sur qui rouloit la vie De celui qu’il aimoit, défendit que jamais On lui laissât passer le seuil de son palais; Il pouvoit, sans sortir, contenter son envie, Avec ses compagnons tout le jour badiner, Sauter, courir, se promener. Quand il fut dans l’âge où la chasse Plaît le plus aux jeunes esprits, Cet exercice avec mépris Lui fut dépeint; mais, quoi qu’on fasse, Propos, conseil, enseignement, Rien ne change un tempérament. Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage, A peine se sentit des bouillons d’un tel âge, Qu’il soupira pour ce plaisir. Plus l’obstacle étoit grand, plus fort fut le désir. Il savoit le sujet des fatales défenses; Et, comme ce logis, plein de magnificences, Abondoit partout en tableaux, Et que la laine et les pinceaux Traçoient de tous côtés chasses et paysages, En cet endroit des animaux, En cet autre des personnages, Le jeune homme s’émeut, voyant peint un lion: Ah! monstre! cria-t-il; c’est toi qui me fais vivre Dans l’ombre et dans les fers! A ces mots il se livre Aux transports violents de l’indignation, Porte le poing sur l’innocente bête. Sous la tapisserie un clou se rencontra: Ce clou le blesse, il pénétra Jusqu’aux ressorts de l’âme; et cette chère tête, Pour qui l’art d’Esculape en vain fit ce qu’il put, Dut sa perte à ces soins qu’on prit pour son salut. Même précaution nuisit au poëte Eschyle. Quelque devin le menaça, dit-on, De la chute d’une maison. Aussitôt il quitta la ville, Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux. Un aigle, qui portoit en l’air une tortue, Passa par là, vit l’homme, et sur sa tête nue, Qui parut un morceau de rocher à ses yeux, Étant de cheveux dépourvue, Laissa tomber sa proie, afin de la casser. Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.
De ces exemples il résulte Que cet art, s’il est vrai, fait tomber dans les maux Que craint celui qui le consulte; Mais je l’en justifie, et maintiens qu’il est faux. Je ne crois point que la Nature Se soit lié les mains, et nous les lie encor Jusqu’au point de marquer dans les cieux notre sort. Il dépend d’une conjoncture De lieux, de personnes, de temps, Non des conjonctions de tous ces charlatans. Ce berger et ce roi sont sous même planète: L’un d’eux porte le sceptre, et l’autre la houlette. Jupiter le vouloit ainsi. Qu’est-ce que Jupiter? Un corps sans connoissance. D’où vient donc que son influence Agit différemment sur ces deux hommes-ci? Puis comment pénétrer jusques à notre monde? Comment percer des airs la campagne profonde? Percer Mars, le Soleil, et des vides sans fin? Un atome la peut détourner en chemin: Où l’iront retrouver les faiseurs d’horoscope? L’état où nous voyons l’Europe Mérite que du moins quelqu’un d’eux l’ait prévu: Que ne l’a-t-il donc dit? Mais nul d’eux ne l’a su. L’immense éloignement, le point, et sa vitesse, Celle aussi de nos passions, Permettent-ils à leur foiblesse De suivre pas à pas toutes nos actions? Notre sort en dépend; sa course entre-suivie Ne va, non plus que nous, jamais d’un même pas: Et ces gens veulent au compas Tracer le cours de notre vie!
Il ne se faut point arrêter Aux deux faits ambigus que je viens de conter. Ce fils par trop chéri, ni le bonhomme Eschyle, N’y font rien: tout aveugle et menteur qu’est cet art, Il peut frapper au but une fois entre mille; Ce sont des effets du hasard.