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De l'AmourPart 36 of 44

Stendhal

French original · English translation

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CXVIII

Dans le cas d'amour empêché par victoire trop prompte, j'ai vu la cristallisation chez les caractères tendres chercher à se former après. Elle dit en riant: «Non, je ne t'aime pas.»

CXIX

L'éducation actuelle des femmes, ce mélange bizarre de pratiques pieuses et de chansons fort vives (di piacer mi balza il cor de la Gazza ladra), est la chose du monde la mieux calculée pour éloigner le bonheur. Cette éducation fait les têtes les plus inconséquentes. Mme de R… qui craignait la mort, vient de mourir parce qu'elle trouvait drôle de jeter les médecines par la fenêtre. Ces pauvres petites femmes prennent l'inconséquence pour de la gaieté, parce que la gaieté est souvent inconséquente en apparence. C'est comme l'Allemand qui se fait vif en se jetant par la fenêtre.

CXX

La vulgarité, éteignant l'imagination, produit sur-le-champ pour moi l'ennui mortel: la charmante comtesse K… me montrant ce soir les lettres de ses amants, que je trouve grossières.

Forlì, 17 mars. Henri.

L'imagination n'était pas éteinte; elle était seulement fourvoyée, et, par répugnance, cessait bien vite de se figurer la grossièreté de ces plats amants.

CXXI Rêverie métaphysique.

Belgirate, 26 octobre 1816.

Pour peu qu'une véritable passion rencontre de contrariétés, elle produit vraisemblablement plus de malheur que de bonheur; cette idée peut n'être pas vraie pour une âme tendre, mais elle est d'une évidence parfaite pour la majeure partie des hommes, et en particulier pour les froids philosophes qui, en fait de passions, ne vivent presque que de curiosité et d'amour-propre.

Ce qui précède, je le disais hier soir à la contessina Fulvia, en nous promenant sur la terrasse de l'Isola-Bella, à l'orient, près du grand pin. Elle me répondit: «Le malheur produit une beaucoup plus forte impression sur l'existence humaine que le plaisir.

«La première vertu de tout ce qui prétend à nous donner du plaisir, c'est de frapper fort.

«Ne pourrait-on pas dire que, la vie elle-même n'étant faite que de sensations, le goût universel de tous les êtres qui ont vie est d'être avertis qu'ils vivent par les sensations les plus fortes possibles? Les gens du Nord ont peu de vie; voyez la lenteur de leurs mouvements. Le dolce farniente des Italiens, c'est le plaisir de jouir des émotions de son âme, mollement étendu sur un divan, plaisir impossible si l'on court toute la journée à cheval ou dans un droski, comme l'Anglais ou le Russe. Ces gens mourraient d'ennui sur un divan. Il n'y a rien à regarder dans leurs âmes.

«L'amour donne les sensations les plus fortes possibles; la preuve en est que, dans ces moments d'inflammation, comme diraient les physiologistes, le cœur forme ces alliances de sensations qui semblent si absurdes aux philosophes Helvétius, Buffon et autres. Luizina, l'autre jour, s'est laissé tomber dans le lac, comme vous savez; c'est qu'elle suivait des yeux une feuille de laurier détachée de quelque arbre de l'Isola-Madre (îles Borromées). La pauvre femme m'a avoué qu'un jour son amant, en lui parlant, effeuillait une branche de laurier dans le lac, et lui disait: «Vos cruautés et les calomnies de votre amie m'empêchent de profiter de la vie et d'acquérir quelque gloire.»

«Une âme qui, par l'effet de quelque grande passion, ambition, jeu, amour, jalousie, guerre, etc., a connu les moments d'angoisse et d'extrême malheur, par une bizarrerie bien incompréhensible, méprise le bonheur d'une vie tranquille et où tout semble fait à souhait: un joli château dans une position pittoresque, beaucoup d'aisance, une bonne femme, trois jolis enfants, des amis aimables et en quantité, ce n'est là qu'une faible esquisse de tout ce que possède notre hôte, le général C… et cependant vous savez qu'il a dit être tenté d'aller à Naples prendre le commandement d'une guérilla. Une âme faite pour les passions sent d'abord que cette vie heureuse l'ennuie, et peut-être aussi qu'elle ne lui donne que des idées communes. «Je voudrais, vous disait C…, n'avoir jamais connu la fièvre des grandes passions, et pouvoir me payer de l'apparent bonheur sur lequel on me fait tous les jours de si sots compliments, auxquels, pour comble d'horreur, je suis forcé de répondre avec grâce.» Moi, philosophe, j'ajoute: «Voulez-vous une millième preuve que nous ne sommes pas faits par un être bon? c'est que le plaisir ne produit pas peut-être la moitié autant d'impression sur notre être que la douleur…» La contessina m'a interrompu: «Il y a peu de peines morales dans la vie qui ne soient rendues chères par l'émotion qu'elles excitent; s'il y a un grain de générosité dans l'âme, ce plaisir se centuple. L'homme condamné à mort en 1815, et sauvé par hasard (M. de Lavalette par exemple), s'il marchait au supplice avec courage, doit se rappeler ce moment dix fois par mois; le lâche qui mourait en pleurant et jetant les hauts cris (le douanier Morris, jeté dans le lac, Rob Roy, III, 120), s'il est aussi sauvé par le hasard, ne peut tout au plus se souvenir avec plaisir de cet instant qu'à cause de la circonstance qu'il a été sauvé, et non pour les trésors de générosité qu'il a découverts en lui-même, et qui ôtent à l'avenir toutes ses craintes.»

Moi.—«L'amour, même malheureux, donne à une âme tendre, pour qui la chose imaginée est la chose existante, des trésors de jouissance de cette espèce; il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté chez soi et chez ce qu'on aime. Que de fois Salviati n'a-t-il pas entendu Léonore lui dire, comme Mlle Mars dans les Fausses Confidences, avec son sourire enchanteur: «Eh bien! oui, je vous aime!» Or, voilà de ces illusions qu'un esprit sage n'a jamais.

Fulvia, levant les yeux au ciel.—«Oui, pour vous et pour moi, l'amour, même malheureux, pourvu que notre admiration pour l'objet aimé soit infinie, est le premier des bonheurs.»

(Fulvia a vingt-trois ans; c'est la beauté la plus célèbre de ***; ses yeux étaient divins en parlant ainsi et se levant vers ce beau ciel des îles Borromées, à minuit; les astres semblaient lui répondre. J'ai baissé les yeux, et n'ai plus trouvé de raisons philosophiques pour la combattre. Elle a continué.) Et tout ce que le monde appelle le bonheur ne vaut pas ses peines. Je crois que le mépris seul peut guérir de cette passion; non pas un mépris trop fort, ce serait un supplice, mais, par exemple, pour vous autres hommes, voir l'objet que vous adorez aimer un homme grossier et prosaïque, ou vous sacrifier aux jouissances du luxe aimable et délicat qu'elle trouve chez son amie.

CXXII

Vouloir, c'est avoir le courage de s'exposer à un inconvénient; s'exposer ainsi, c'est tenter le hasard, c'est jouer. Il y a des militaires qui ne peuvent vivre sans ce jeu: c'est ce qui les rend insupportables dans la vie de famille.

CXXIII

Le général Teulié me disait ce soir qu'il avait découvert que ce qui le rendait d'une sécheresse et d'une stérilité si abominable quand il y avait dans le salon des femmes affectées, c'est qu'il avait ensuite une honte amère d'avoir exposé ses sentiments avec feu devant de tels êtres. (Et quand il ne parlait pas avec son âme, fût-ce de Polichinelle, il n'avait rien à dire. Je voyais du reste qu'il ne savait sur rien la phrase convenue et de bon ton. Il était par là réellement ridicule et baroque aux yeux des femmes affectées. Le ciel ne l'avait pas fait pour être élégant.)

CXXIV

A la cour, l'i*** est de mauvais ton, parce qu'il est censé qu'elle est contre l'intérêt des princes: l'i*** est aussi de mauvais ton en présence des jeunes filles, cela les empêcherait de trouver un mari. Il faut convenir que s* D*** e***, il doit lui être agréable d'être honoré pour de tels motifs.

CXXV

Dans l'âme d'un grand peintre ou d'un grand poète, l'amour est divin comme centuplant le domaine et les plaisirs de l'art, dont les beautés donnent à son âme le pain quotidien. Que de grands artistes qui ne se doutent ni de leur âme ni de leur génie! Souvent ils se croient un médiocre talent pour la chose qu'ils adorent, parce qu'ils ne sont pas d'accord avec les eunuques du sérail, les la Harpe, etc.: pour ces gens-là, même l'amour malheureux est bonheur.

CXXVI

L'image du premier amour est la plus généralement touchante; pourquoi? c'est qu'il est presque le même dans tous les pays, de tous les caractères. Donc ce premier amour n'est pas le plus passionné.

CXXVII

La raison! la raison! Voilà ce qu'on crie toujours à un pauvre amant. En 1760, dans le moment le plus animé de la guerre de Sept ans, Grimm écrivait: «… Il n'est point douteux que le roi de Prusse n'eût prévenu cette guerre avant qu'elle éclatât, en cédant la Silésie. En cela il eût fait une action très sage. Combien de maux il aurait prévenus! Que peut avoir de commun la possession d'une province avec le bonheur d'un roi? et le grand électeur n'était-il pas un prince très heureux et très respecté sans posséder la Silésie? Voilà comment un roi aurait pu se conduire en suivant les préceptes de la plus saine raison, et je ne sais comment il serait arrivé que ce roi eût été l'objet des mépris de toute la terre, tandis que Frédéric, sacrifiant tout au besoin de conserver la Silésie, s'est couvert d'une gloire immortelle.

«Le fils de Cromwell a sans doute fait l'action la plus sage qu'un homme puisse faire; il a préféré l'obscurité et le repos à l'embarras et au danger de gouverner un peuple sombre, fougueux et fier. Ce sage a été méprisé de son vivant et par la postérité, et son père est resté un grand homme au jugement des nations.

«La Belle Pénitente est un sujet sublime du théâtre espagnol, gâté en anglais et en français par Otway et Colardeau. Caliste a été violée par un homme qu'elle adore, que les fougues d'orgueil de son caractère rendent odieux, mais que ses talents, son esprit, les grâces de sa figure, tout enfin concourt à rendre séduisant. Lothario eût été trop aimable s'il eût su modérer de coupables transports; du reste, une haine héréditaire et atroce divise sa famille et celle de la femme qu'il aime. Ces familles sont à la tête des deux factions qui partagent une ville d'Espagne durant les horreurs du moyen âge. Sciolto, le père de Caliste, est le chef de l'autre faction, qui, dans ce moment, a le dessus; il sait que Lothario a eu l'insolence de vouloir séduire sa fille. La faible Caliste succombe sous les tourments de sa honte et de sa passion. Son père est parvenu à faire donner à son ennemi le commandement d'une armée navale, qui part pour une expédition lointaine et dangereuse, où probablement Lothario trouvera la mort. Dans la tragédie de Colardeau, il vient donner cette nouvelle à sa fille. A ces mots, la passion de Caliste s'échappe:

«O dieux!

«Il part! … vous l'ordonnez! … il a pu s'y résoudre?

«Jugez du danger de cette situation; un mot de plus, et Sciolto va être éclairé sur la passion de sa fille pour Lothario. Ce père confondu s'écrie:

«Qu'entends-je? me trompé-je? où s'égarent tes vœux?

«A cela Caliste, revenue à elle-même, répond:

«Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux,

«Qu'il périsse!

«Par ces mots, Caliste étouffe les soupçons naissants de son père, et c'est cependant sans artifice, car le sentiment qu'elle exprime est vrai. L'existence d'un homme qu'elle aime et qui a pu l'outrager doit empoisonner sa vie, fût-il au bout du monde; sa mort seule pourrait lui rendre le repos, s'il en était pour les amants infortunés… Bientôt après Lothario est tué, et Caliste a le bonheur de mourir.

«Voilà bien des pleurs et bien des cris pour peu de chose! ont dit les gens froids qui se décorent du nom de philosophes. Un homme hardi et violent abuse de la faiblesse qu'une femme a pour lui; il n'y a pas là de quoi se désoler, ou du moins il n'y a pas de quoi nous intéresser aux chagrins de Caliste. Elle n'a qu'à se consoler d'avoir couché avec son amant, et ce ne sera pas la première femme de mérite qui aura pris son parti sur ce malheur-là.»

Richard Cromwell, le roi de Prusse, Caliste, avec les âmes que le ciel leur avait données, ne pouvaient trouver la tranquillité et le bonheur qu'en agissant ainsi. La conduite de ces deux derniers est éminemment déraisonnable, et cependant ce sont les seuls qu'on estime.

Sagan, 1813.

CXXVIII

La constance après le bonheur ne peut se prédire que d'après celle que, malgré les doutes cruels, la jalousie et les ridicules, on a eue avant l'intimité.

CXXIX

Chez une femme au désespoir de la mort de son amant, qui vient d'être tué à l'armée, et qui songe évidemment à le suivre, il faut d'abord examiner si ce parti n'est pas convenable; et, dans le cas de la négative, attaquer, par cette habitude si ancienne chez l'être humain, l'amour de sa conversation. Si cette femme a un ennemi, on peut lui persuader que cet ennemi a obtenu une lettre de cachet pour la mettre en prison. Si cette menace n'augmente pas son amour pour la mort, elle peut songer à se cacher pour éviter la prison. Elle se cachera trois semaines, fuyant de retraite en retraite; elle sera arrêtée et au bout de trois jours se sauvera. Alors, sous un nom supposé, on lui ménagera un asile dans une ville fort éloignée, et la plus différente possible de celle où elle était au désespoir. Mais qui veut se dévouer à consoler un être aussi malheureux et aussi nul pour l'amitié?

Varsovie, 1808.

CXXX

Les savants d'académie voient les mœurs d'un peuple dans sa langue: l'Italie est le pays du monde où l'on prononce le moins le mot d'amour, toujours amicizia et avvicinar (amicizia pour amour et avvicinar pour faire la cour avec succès).

CXXXI

Le dictionnaire de la musique n'est pas fait, n'est pas même commencé; ce n'est que par hasard que l'on trouve les phrases qui disent: je suis en colère, ou je vous aime, et leurs nuances. Le maestro ne trouve ces phrases que lorsqu'elles lui sont dictées par la présence de la passion dans son cœur ou par son souvenir. Les gens qui passent le feu de la jeunesse à étudier, au lieu de sentir, ne peuvent donc pas être artistes: rien de plus simple que ce mécanisme.

CXXXII

L'empire des femmes est beaucoup trop grand en France, l'empire de la femme beaucoup trop restreint.

CXXXIII

La plus grande flatterie que l'imagination la plus exaltée saurait inventer pour l'adresser à la génération qui s'élève parmi nous, pour prendre possession de la vie, de l'opinion et du pouvoir, se trouve une vérité plus claire que le jour. Elle n'a rien à continuer, cette génération, elle a tout à créer. Le grand mérite de Napoléon est d'avoir fait maison nette.

CXXXIV

Je voudrais pouvoir dire quelque chose sur la consolation. On n'essaye pas assez de consoler.

Le principe général, c'est qu'il faut tâcher de former une cristallisation la plus étrangère possible au motif qui a jeté dans la douleur.

Il faut avoir le courage de se livrer à un peu d'anatomie pour découvrir un principe inconnu.

Si l'on veut consulter le chapitre II de l'ouvrage de M. Villermé sur les prisons (Paris, 1820), on verra que les prisonniers si maritano fra di loro (c'est le mot du langage des prisons). Les femmes si maritano anche fra di loro, et il y a en général beaucoup de fidélité dans ces unions, ce qui ne s'observe pas chez les hommes, et qui est un effet du principe de la pudeur.

«A Saint-Lazare, dit M. Villermé, page 96, à Saint-Lazare, en octobre 1818, une femme s'est donné plusieurs coups de couteau parce qu'elle s'est vu préférer une arrivante.

«C'est ordinairement la plus jeune qui est la plus attachée à l'autre.»

CXXXV

Vivacità, leggerezza, soggettissima a prendere puntiglio, occupazione di ogni momento delle apparenze della propria esistenza agli occhi altrui: Ecco i tre gran caratteri di questa pianta che risveglia Europa nell 1808.

Parmi les Italiens, les bons sont ceux qui ont encore un peu de sauvagerie et de propension au sang: les Romagnols, les Calabrois, et, parmi les plus civilisés, les Bressans, les Piémontais, les Corses.

Le bourgeois de Florence est plus mouton que celui de Paris.

L'espionnage de Léopold l'a avili à jamais. Voir la lettre de M. Courier sur le bibliothécaire Furia et le chambellan Puccini.

CXXXVI

Je ris de voir des gens de bonne foi ne pouvoir jamais être d'accord, se dire naturellement de grosses injures et en penser davantage. Vivre, c'est sentir la vie; c'est avoir des sensations fortes. Comme pour chaque individu le taux de cette force change, ce qui est pénible pour un homme comme trop fort est précisément ce qu'il faut à un autre pour que l'intérêt commence. Par exemple, la sensation d'être épargné par le canon quand on est au feu, la sensation de s'enfoncer en Russie à la suite de ces Parthes, de même la tragédie de Shakespeare et la tragédie de Racine, etc., etc.

Orcha, 13 août 1812.