De l'Amour Ch. 1/28 · 0%

De l'AmourPart 43 of 44

Stendhal

French original · English translation

The translation continues with Premium.

  • The meaning of every phrase
  • Notes on idioms and grammar
  • Every book in the catalog

EXEMPLE DE L'AMOUR EN FRANCE DANS LA CLASSE RICHE

J'ai reçu beaucoup de lettres à l'occasion de l'Amour. Voici une des plus intéressantes.

Saint-Dizier, le juin 1825.

Je ne sais trop, mon cher philosophe, si vous pourrez appeler amour-vanité le petit calcul de vanité de la jeune Française que vous avez rencontrée l'été dernier aux eaux d'Aix-en-Savoie, dont je vous ai promis l'histoire; car dans toute cette comédie, très plate d'ailleurs, il n'y a jamais eu l'ombre d'amour; c'est-à-dire de rêverie passionnée, s'exagérant le bonheur de l'intimité.

N'allez pas croire à cause de cela que je n'ai pas compris votre livre; je m'en prends seulement à un mot mal fait.

Dans toutes les espèces du genre amour, il devrait y avoir quelque caractère commun: le caractère du genre est proprement le désir de l'intimité parfaite. Or, dans l'amour-vanité, ce caractère n'existe pas.

Lorsqu'on est habitué à l'exactitude irréprochable du langage des sciences physiques, on est facilement choqué par l'imperfection du langage des sciences métaphysiques.

Mme Félicie Féline est une jeune Française de vingt-cinq ans, qui a des terres superbes et un château délicieux en Bourgogne. Quant à elle, elle est, comme vous savez, laide, mais assez bien faite (tempérament nerveux-lymphatique). Elle est à mille lieues d'être bête, mais, certes, elle n'a pas d'esprit; de sa vie elle ne trouva une idée forte ou piquante. Comme elle a été élevée par une mère spirituelle et dans une société fort distinguée, elle a beaucoup de métier dans l'esprit; elle répète parfaitement les phrases des autres, et avec un air de propriété étonnant. En les répétant, elle joue même le petit étonnement qui accompagne l'invention. Elle passe ainsi, auprès des gens qui l'ont vue rarement, ou des gens bornés qui la voient souvent, pour une personne charmante et très spirituelle.

Elle a en musique précisément le même genre de talent que dans la conversation. A dix-sept ans, elle jouait parfaitement du piano, assez pour donner des leçons à huit francs (non pas qu'elle en donne, sa position de fortune est très belle). Quand elle a vu un opéra nouveau de Rossini, le lendemain, à son piano, elle s'en rappelle au moins la moitié. Très musicienne d'instinct, elle joue avec infiniment d'expression, et à la première vue, les partitions les plus difficiles. Avec cette espèce de facilité, elle ne comprend pas les choses difficiles, et cela dans ses lectures comme dans sa musique. Mme Gherardi, en deux mois, eût compris, j'en suis sûr, la théorie des proportions chimiques de Berzelius. Mme Féline est, au contraire, incapable de comprendre un des premiers chapitres de Say ou la théorie des fractions continues.

Elle a pris un maître d'harmonie fort célèbre en Allemagne, et n'en a jamais compris un mot.

Pour avoir eu quelques leçons de Redouté, elle surpasse, à quelques égards, le talent de son maître. Ses roses sont plus légères encore que celles de cet artiste. Je l'ai vue plusieurs années s'amuser de ses couleurs, et jamais elle n'a regardé d'autres tableaux que ceux de l'exposition; jamais, lorsqu'elle apprenait à peindre des fleurs, et quand alors nous possédions encore les chefs-d'œuvre de la peinture italienne, elle n'eut la curiosité de les aller voir. Elle ne comprend pas la perspective dans un paysage ni le clair-obscur (chiaroscuro).

Cette inhabileté de l'esprit à saisir les choses difficiles est un trait de la femme française; dès qu'une chose est malaisée, elle ennuie et on la plante là.

C'est ce qui fait que votre livre de l'Amour n'aura jamais de succès parmi elles. Elles liront les anecdotes et passeront les conclusions, et elles se moqueront de tout ce qu'elles auront passé. Je suis bien poli de mettre tout cela au futur.

Mme Féline, à dix-huit ans, fit un mariage de convenance. Elle se trouva unie à un bon jeune homme de trente ans, un peu lymphatique et sanguin, tout à fait antibilieux et nerveux, bon, doux, égal et très bête. Je ne sais pas d'homme plus complètement dépourvu d'esprit. Le mari pourtant avait eu beaucoup de succès dans ses études à l'École polytechnique, où je l'avais connu et l'on avait bien fait mousser son mérite dans la société où était élevée Félicie, pour lui dérober sa bêtise, qui s'étend à tout, hors le talent de conduire supérieurement ses mines et ses fonderies.

Le mari la fêta de son mieux, ce qui veut dire ici très bien; mais il avait affaire à un être glacé auquel rien ne faisait. Cette espèce de reconnaissance tendre que les maris inspirent ordinairement aux filles les plus indifférentes ne dura pas huit jours chez elle.

Seulement, à vivre ainsi avec lui, elle s'aperçut bientôt qu'on lui avait donné une bête pour le tête-à-tête; et, ce qui est bien plus affreux, une bête quelquefois ridicule dans le monde. Elle trouva plus que compensé par là le plaisir d'avoir épousé un homme fort riche et de recevoir souvent des compliments sur le mérite de son mari.

Alors elle le prit en déplaisance.

Le mari, qui n'était pas si bien né qu'elle, crut qu'elle faisait la duchesse. Il s'éloigna aussitôt de son côté. Cependant, comme c'était un homme excessivement occupé et très peu difficile, et comme il n'y avait rien de plus commode pour lui que sa femme entre un compte de contre-maître à relire et une machine à éprouver, il essayait quelquefois de lui faire un petit bout de cour. Cette idée ne manquait pas de changer en aversion la déplaisance de sa femme, lorsqu'il faisait cette cour devant un tiers, devant moi, par exemple, tant il y était gauche, commun et de mauvais goût.

Je crois que j'aurais eu l'idée de l'interrompre par des soufflets, s'il eût dit et fait ces choses-là devant moi à une autre femme. Mais je connaissais à Félicie une âme si sèche, une absence si complète de toute vraie sensibilité, j'étais si souvent impatienté de sa vanité, que je me contentais de la plaindre un peu quand je la voyais souffrir dans cette vanité, de par son mari, et je m'éloignais.

Le ménage alla ainsi quelques années (Félicie n'a jamais eu d'enfants). Pendant ce temps-là, le mari, vivant en bonne compagnie lorsqu'il était à Paris (et il ne passait que six semaines de l'été à ses forges de Bourgogne), en prit le ton et devint beaucoup mieux; en restant toujours bête, il cessa presque entièrement d'être ridicule, et continua toujours d'avoir de grands succès dans son état, comme vous avez pu en juger par les grandes acquisitions qu'il a faites depuis et par le dernier rapport du jury sur l'exposition des produits de l'industrie nationale.

A force d'être rebuté par sa femme, M. Féline imagina, à cinq ou six reprises, d'en être un peu amoureux et de bonne foi. Elle lui tenait la dragée haute. La coquetterie de Félicie, dans ce temps-là, consistait à lui dire des choses aimables en public, et à trouver des prétextes pour lui tenir rigueur dans le tête-à-tête. Elle augmentait ainsi les désirs de son mari; et quand elle daignait lui permettre… il payait tous les mémoires de tapissiers, de Leroy, de Corcelet, et la trouvait encore très modérée dans ses dépenses, qui étaient absurdes.

Pendant les deux ou trois premières années, jusqu'à vingt ou vingt et un ans, Félicie n'avait cherché le plaisir que dans la satisfaction des vanités suivantes:

«Avoir de plus belles robes que toutes les jeunes femmes de sa société.

«Donner de meilleurs dîners.

«Recevoir plus de compliments qu'elles quand elle joue du piano.

«Passer pour avoir plus d'esprit qu'elles.»

A vingt et un ans commença la vanité du sentiment.

Elle avait été élevée par une mère athée, et dans une société de philosophes athées. Elle avait été tout juste une fois à l'église, pour se marier; encore ne le voulait-elle pas. Depuis son mariage, elle lisait toutes sortes de livres. Rousseau et Mme de Staël lui tombèrent entre les mains: ceci fait époque, et prouve combien ces livres sont dangereux.

Elle lut d'abord l'Émile; après quoi elle se crut le droit de bien mépriser intellectuellement toutes les jeunes femmes de sa connaissance. Notez bien qu'elle n'avait pas compris un mot de la métaphysique du vicaire savoyard.

Mais les phrases de Rousseau sont très travaillées, subtiles et très malaisées à retenir. Elle se contentait de risquer quelquefois une pointe de religiosité, pour faire effet dans une société sans religiosité, et où il n'était pas plus question de ces choses que du roi de Siam.

Elle lut Corinne, c'est le livre qu'elle a le plus lu. Les phrases sont à l'effet et se retiennent bien. Elle s'en mit un bon nombre dans la tête. Le soir elle choisissait dans son salon les hommes jeunes et un peu bêtes, et, sans leur dire gare, elle leur répétait très proprement sa leçon du matin.

Quelques-uns y furent pris, ils la crurent une personne susceptible de passion, et lui rendirent des soins.

Cependant, elle n'avait amené là que les gens les plus communs et les plus niais de son salon; elle n'était pas bien sûre que les autres ne se moquaient pas un peu d'elle. Le mari, tenu sans cesse hors de chez lui par ses affaires et d'ailleurs un bon homme, What then (que m'importe?), ne s'apercevait pas, ou ne s'occupait en rien de ces coquetteries d'esprit.

Félicie lut la Nouvelle Héloïse. Elle trouva alors qu'il y avait dans son âme des trésors de sensibilité; elle confia ce secret à sa mère et à un vieil oncle qui lui avait servi de père; ils se moquèrent d'elle comme d'un enfant. Elle n'en persista pas moins à trouver qu'on ne pouvait vivre sans un amant, et sans un amant dans le genre de Saint-Preux.

Il y avait dans sa société un jeune Suédois, qui est un homme assez bizarre. En sortant de l'Université, quand il n'avait que dix-huit ans, il fit plusieurs actions d'éclat dans la campagne de 1812, et il obtint un grade élevé dans les milices de son pays, ensuite il partit pour l'Amérique et vécut six mois parmi les Indiens. Il n'est ni bête ni spirituel; mais il a un grand caractère; il a quelques côtés sublimes de vertu et de grandeur. D'ailleurs, l'homme le plus lymphatique que j'aie connu; avec une assez belle figure, des manières simples, mais prodigieusement graves. De là, de grandes démonstrations d'estime et de considération autour de lui.

Félicie se dit: «Voilà l'homme qu'il me faut faire semblant d'avoir pour amant. Comme c'est le plus froid de tous, c'est celui dont la passion me fera le plus d'honneur.»

Le Suédois Weilberg était tout à fait ami de la maison. Il y a cinq ans, dans l'été, on arrangea un voyage avec lui et le mari.

Comme c'était un homme de mœurs excessivement sévères, surtout comme il n'était nullement amoureux de Félicie, il la voyait telle qu'elle était, fort laide. D'ailleurs, on ne lui avait pas dit en partant à quoi on le destinait. Le mari, que ces airs ennuyaient, et qui désirait aussi retirer de l'utilité pour lui d'un voyage entrepris pour plaire à sa femme, la plantait là dès qu'ils arrivaient quelque part; il allait courir les fabriques, il visitait les usines, les mines, en disant à Weilberg: «Gustave, je vous laisse ma femme.»

Weilberg parlait très mal français; il n'avait jamais lu Rousseau ni Mme de Staël, circonstance admirable pour Félicie.

La petite femme fit donc bien la malade, pour écarter son mari par l'ennui, et pour exciter la pitié du bon jeune homme, avec qui elle restait sans cesse en tête-à-tête. Pour l'attendrir en sa faveur, elle lui parlait de l'amour qu'elle avait pour son mari, et de son chagrin de l'y voir répondre si peu.

Cette musique n'amusait pas Weilberg; il l'écoutait par simple politesse. Elle se crut plus avancée; elle lui parla de la sympathie qui existait entre eux. Gustave prit son chapeau et alla se promener.

Quand il rentra, elle se fâcha contre lui: elle lui dit qu'il l'avait injuriée en regardant comme un commencement de déclaration une simple parole de bienveillance.

La nuit, quand ils la passaient en voiture, elle appuyait sa tête sur l'épaule de Gustave, qui le souffrait par politesse.

Ils voyagèrent ainsi deux mois, mangeant beaucoup d'argent, s'ennuyant plus encore.

Quand ils furent de retour, Félicie changea toutes ses habitudes. Si elle avait pu envoyer des lettres de faire part, elle eût fait savoir à tous ses amis et connaissances qu'elle avait une passion violente pour M. Weilberg le Suédois, et que M. Weilberg était son amant.

Plus de bals, plus de toilettes: elle néglige ses anciens amis, fait des impertinences à ses anciennes connaissances. Enfin elle se condamne au sacrifice de tous ses goûts, pour faire croire qu'elle aime profondément ce M. Weilberg, cette espèce de sauvage indien, colonel dans les milices suédoises à dix-huit ans, et que cet homme est fou d'elle.

Elle commence par le signifier à sa mère, le jour de son arrivée. Sa mère, suivant elle, est coupable de l'avoir mariée avec un homme qu'elle n'aimait pas; elle doit actuellement favoriser de tous ses moyens son amour pour l'homme qu'elle a choisi et qu'elle adore; il faut donc qu'elle persuade au mari d'établir en quelque sorte Weilberg dans sa maison. Si elle ne l'a pas sans cesse chez elle, elle menace de l'aller trouver chez lui à son hôtel.

La mère, comme une bête, crut cela, et elle fit si bien auprès de son gendre, que Weilberg ne pouvait avoir d'autre maison que la sienne. Charles le priait sans cesse, la mère aussi lui faisait tant de politesses et lui montrait tant d'empressement, que le pauvre jeune homme, ne sachant ce qu'on voulait de lui, et craignant à l'excès de manquer à des gens qui l'avaient parfaitement accueilli, n'osait se refuser à rien.

Les femmes pleurent à volonté, comme vous savez.

Un jour que j'étais seul chez Félicie, elle se prit à pleurer, et, me serrant la main, elle me dit: «Ah! mon cher Goncelin, votre amitié clairvoyante a bien deviné mon cœur! Autrefois vous étiez bien avec Weilberg; depuis notre voyage vous avez changé; vous semblez avoir de la haine pour lui. (Cela ne semblait pas du tout. Je savais à quoi m'en tenir.) Ah! mon ami, je n'étais pas heureuse auparavant… Ce n'est que depuis… Si vous saviez toutes les barbaries de Charles pendant le voyage! … Si vous connaissiez mieux Gustave! … Si vous saviez que de soins touchants, que de tendresse! … Pouvais-je résister? … Si vous saviez quelle âme de feu, quelles passions effrayantes a cet homme, en apparence si froid! Non, mon ami, vous ne me mépriseriez pas! … Je sens bien, hélas! qu'il me manque quelque chose… Ce bonheur n'est pas pur… Je sais bien ce que je devais à Charles. Mais, mon ami! ce spectacle continuel de l'indifférence, des mépris de l'un, des soins et de l'amour de l'autre… et cette familiarité obligée de la vie en voyage… Tant de dangers! … Pouvais-je résister à tant d'amour! et d'ailleurs, pouvais-je résister à ses violences?» etc., etc., etc.