De l'AmourPart 42 of 44
French original · English translation
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«Ne jetez pas de cri quand vous m'apercevrez.»
Cela était si court, qu'elle le lut avant de reconnaître la main de la personne qui l'avait écrit: l'écriture était contrefaite. Comme Ernestine devait au hasard, ou plutôt à l'air des montagnes du Dauphiné, une âme ferme, bien certainement, avant les paroles du curé sur le départ de Mme Dayssin, elle serait allée se renfermer dans sa chambre et n'eût plus reparu qu'après la fête.
Le surlendemain eut lieu ce grand dîner annuel de la Saint-Hubert. A table, Ernestine fit les honneurs, placée vis-à-vis de son oncle; elle était mise avec beaucoup d'élégance. La table présentait la collection à peu près complète des curés et des maires des environs, plus cinq ou six fats de province, parlant d'eux et de leurs exploits à la guerre, à la chasse et même en amour, et surtout de l'ancienneté de leur race. Jamais ils n'eurent le chagrin de faire moins d'effet sur l'héritière du château. L'extrême pâleur d'Ernestine, jointe à la beauté de ses traits, allait jusqu'à lui donner l'air du dédain. Les fats qui cherchaient à lui parler se sentaient intimidés en lui adressant la parole. Pour elle, elle était bien loin de rabaisser sa pensée jusqu'à eux.
Tout le commencement du dîner se passa sans qu'elle vît rien d'extraordinaire; elle commençait à respirer lorsque, vers la fin du repas, en levant les yeux, elle rencontra vis-à-vis d'elle ceux d'un paysan déjà d'un âge mûr, qui paraissait être le valet d'un maire venu des rives du Drac. Elle éprouva ce mouvement singulier dans la poitrine que lui avait déjà causé le mot du curé; cependant elle n'était sûre de rien. Ce paysan ne ressemblait point à Philippe. Elle osa le regarder une seconde fois; elle n'eut plus de doute, c'était lui. Il s'était déguisé de manière à se rendre fort laid.
Il est temps de parler un peu de Philippe Astézan, car il fait là une action d'homme amoureux, et peut-être trouverons-nous aussi dans son histoire l'occasion de vérifier la théorie des sept époques de l'amour. Lorsqu'il était arrivé au château de Lafrey avec Mme Dayssin, cinq mois auparavant, un des curés qu'elle recevait chez elle, pour faire la cour au clergé, répéta un mot fort joli. Philippe étonné de voir de l'esprit dans la bouche d'un tel homme, lui demanda qui avait dit ce mot singulier. «C'est la nièce du comte de S***, répondit le curé, une fille qui sera fort riche, mais à qui l'on a donné une bien mauvaise éducation. Il ne s'écoule pas d'année qu'elle ne reçoive de Paris une caisse de livres. Je crains bien qu'elle ne fasse une mauvaise fin et que même elle ne trouve pas à se marier. Qui voudra se charger d'une telle femme?» etc., etc.
Philippe fit quelques questions, et le curé ne put s'empêcher de déplorer la rare beauté d'Ernestine, qui certainement l'entraînerait à sa perte; il décrivit avec tant de vérité l'ennui du genre de vie qu'on menait au château du comte, que Mme Dayssin s'écria: «Ah! de grâce, cessez monsieur le curé, vous allez me faire prendre en horreur vos belles montagnes.—On ne peut cesser d'aimer un pays où l'on fait tant de bien, répliqua le curé, et l'argent que madame a donné pour nous aider à acheter la troisième cloche de notre église lui assure…» Philippe ne l'écoutait plus, il songeait à Ernestine et à ce qui devait se passer dans le cœur d'une jeune fille reléguée dans un château qui semblait ennuyeux même à un curé de campagne. «Il faut que je l'amuse, se dit-il à lui-même, je lui ferai la cour d'une manière romanesque; cela donnera quelques pensées nouvelles à cette pauvre fille.» Le lendemain il alla chasser du côté du château du comte, il remarqua la situation du bois, séparé du château par le petit lac. Il eut l'idée de faire hommage d'un bouquet à Ernestine; nous savons déjà ce qu'il fit avec des bouquets et de petits billets. Quand il chassait du côté du grand chêne, il allait lui-même les placer, les autres jours il envoyait son domestique. Philippe faisait tout cela par philanthropie, il ne pensait pas même à voir Ernestine; il eût été trop difficile et trop ennuyeux de se faire présenter chez son oncle. Lorsque Philippe aperçut Ernestine à l'église, sa première pensée fut qu'il était bien âgé pour plaire à une jeune fille de dix-huit ou vingt ans. Il fut touché de la beauté de ses traits et surtout d'une sorte de simplicité noble qui faisait le caractère de sa physionomie. «Il y a de la naïveté dans ce caractère, se dit-il à lui-même; un instant après elle lui parut charmante. Lorsqu'il la vit laisser tomber son livre d'heures en sortant du banc seigneurial et chercher à le ramasser avec une gaucherie si aimable, il songea à aimer, car il espéra. Il resta dans l'église lorsqu'elle en sortit; il méditait sur un sujet peu amusant pour un homme qui commence à être amoureux: il avait trente-cinq ans et un commencement de rareté dans les cheveux, qui pouvait bien lui faire un beau front à la manière du Dr Gall, mais qui certainement ajoutait encore trois ou quatre ans à son âge. «Si ma vieillesse n'a pas tout perdu à la première vue, se dit-il, il faut qu'elle doute de mon cœur pour oublier mon âge.»
Il se rapprocha d'une petite fenêtre gothique qui donnait sur la place, il vit Ernestine monter en voiture, il lui trouva une taille et un pied charmants, elle distribua des aumônes; il lui sembla que ses yeux cherchaient quelqu'un. «Pourquoi, se dit-il, ses yeux regardent-ils au loin, pendant qu'elle distribue de la petite monnaie tout près de la voiture? Lui aurais-je inspiré de l'intérêt?»
Il vit Ernestine donner une commission à un laquais; pendant ce temps il s'enivrait de sa beauté. Il la vit rougir, ses yeux étaient fort près d'elle: la voiture ne se trouvait pas à dix pas de la petite fenêtre gothique; il vit le domestique rentrer dans l'église et chercher quelque chose dans le banc du seigneur. Pendant l'absence du domestique, il eut la certitude que les yeux d'Ernestine regardaient bien plus haut que la foule qui l'entourait, et, par conséquent, cherchaient quelqu'un; mais ce quelqu'un pouvait fort bien n'être pas Philippe Astézan, qui, aux yeux de cette jeune fille, avait peut-être cinquante ans, soixante ans, qui sait? A son âge et avec de la fortune, n'a-t-elle pas un prétendu parmi les hobereaux du voisinage?—«Cependant je n'ai vu personne pendant la messe.»
Dès que la voiture du comte fut partie, Astézan remonta à cheval, fit un détour dans le bois pour éviter de la rencontrer, et se rendit rapidement à la pelouse. A son inexprimable plaisir, il put arriver au grand chêne avant qu'Ernestine eût vu le bouquet et le petit billet qu'il y avait fait porter le matin, il enleva ce bouquet, s'enfonça dans le bois, attacha son cheval à un arbre et se promena. Il était fort agité; l'idée lui vint de se blottir dans la partie la plus touffue d'un petit mamelon boisé, à cent pas du lac. De ce réduit, qui le cachait à tous les yeux, grâce à une clairière dans le bois, il pouvait découvrir le grand chêne et le lac.
Quel ne fut pas son ravissement lorsqu'il vit peu de temps après la petite barque d'Ernestine s'avancer sur ces eaux limpides que la brise du midi agitait mollement! Ce moment fut décisif; l'image de ce lac et celle d'Ernestine qu'il venait de voir si belle à l'église se gravèrent profondément dans son cœur. De ce moment, Ernestine eut quelque chose qui la distinguait à ses yeux de toutes les autres femmes, et il ne lui manqua plus que de l'espoir pour l'aimer à la folie. Il la vit s'approcher de l'arbre avec empressement; il vit sa douleur de n'y pas trouver de bouquet. Ce moment fut si délicieux et si vif, que, quand Ernestine se fut éloignée en courant, Philippe crut s'être trompé en pensant voir de la douleur dans son expression lorsqu'elle n'avait pas trouvé de bouquet dans le creux de l'arbre. Tout le sort de son amour reposait sur cette circonstance. Il se disait: «Elle avait l'air triste en descendant de la barque et même avant de s'approcher de l'arbre.—Mais, répondait le parti de l'espérance, elle n'avait pas l'air triste à l'église; elle y était, au contraire, brillante de fraîcheur, de beauté, de jeunesse et un peu troublée; l'esprit le plus vif animait ses yeux.»
Lorsque Philippe Astézan ne put plus voir Ernestine, qui était débarquée sous l'allée des platanes de l'autre côté du lac, il sortit de son réduit un tout autre homme qu'il n'y était entré. En regagnant au galop le château de Mme Dayssin, il n'eut que deux idées: «A-t-elle montré de la tristesse en ne trouvant pas de bouquet dans l'arbre? Cette tristesse ne vient-elle pas tout simplement de la vanité déçue?» Cette supposition plus probable finit par s'emparer tout à fait de son esprit et lui rendit toutes les idées raisonnables d'un homme de trente-cinq ans. Il était fort sérieux. Il trouva beaucoup de monde chez Mme Dayssin; dans le courant de la soirée, elle le plaisanta sur sa gravité et sur sa fatuité. Il ne pouvait plus, disait-elle, passer devant une glace sans s'y regarder. «J'ai en horreur, disait Mme Dayssin, cette habitude des jeunes gens à la mode. C'est une grâce que vous n'aviez point; tâchez de vous en défaire, ou je vous joue le mauvais tour de faire enlever toutes les glaces.» Philippe était embarrassé; il ne savait comment déguiser une absence qu'il projetait. D'ailleurs il était très vrai qu'il examinait dans les glaces s'il avait l'air vieux.
Le lendemain, il fut reprendre sa position sur le mamelon dont nous avons parlé, et d'où l'on voyait fort bien le lac; il s'y plaça muni d'une bonne lunette, et ne quitta ce gîte qu'à la nuit close, comme on dit dans le pays.
Le jour suivant, il apporta un livre; seulement il eût été bien en peine de dire ce qu'il y avait dans les pages qu'il lisait; mais, s'il n'eût pas eu un livre, il en eût souhaité un. Enfin, à son inexprimable plaisir, vers les trois heures, il vit Ernestine s'avancer lentement vers l'allée de platanes sur le bord du lac; il la vit prendre la direction de la chaussée, coiffée d'un grand chapeau de paille d'Italie. Elle s'approcha de l'arbre fatal; son air était abattu. Avec le secours de sa lunette, il s'assura parfaitement de l'air abattu. Il la vit prendre les deux bouquets qu'il y avait placés le matin, les mettre dans son mouchoir et disparaître en courant avec la rapidité de l'éclair. Ce trait fort simple acheva la conquête de son cœur. Cette action fut si vive, si prompte, qu'il n'eut pas le temps de voir si Ernestine avait conservé l'air triste ou si la joie brillait dans ses yeux. Que devait-il penser de cette démarche singulière? Allait-elle montrer les deux bouquets à sa gouvernante? Dans ce cas, Ernestine n'était qu'une enfant, et lui plus enfant qu'elle de s'occuper à ce point d'une petite fille. «Heureusement, se dit-il, elle ne sait pas mon nom; moi seul je sais ma folie, et je m'en suis pardonné bien d'autres.»
Philippe quitta d'un air très froid son réduit, et alla, tout pensif, chercher son cheval, qu'il avait laissé chez un paysan à une demi-lieue de là. «Il faut convenir que je suis encore un grand fou!» se dit-il en mettant pied à terre dans la cour du château de Mme Dayssin. En entrant au salon, il avait une figure immobile, étonnée, glacée. Il n'aimait plus.
Le lendemain, Philippe se trouva bien vieux en mettant sa cravate. Il n'avait d'abord guère d'envie de faire trois lieues pour aller se blottir dans un fourré, afin de regarder un arbre; mais il ne se sentit le désir d'aller nulle autre part. «Cela est bien ridicule», se disait-il. Oui, mais ridicule aux yeux de qui? D'ailleurs, il ne faut jamais manquer à la fortune. Il se mit à écrire une lettre fort bien faite, par laquelle, comme un autre Lindor, il déclarait son nom et ses qualités. Cette lettre si bien faite eut, comme on se le rappelle peut-être, le malheur d'être brûlée sans être lue de personne. Les mots de la lettre que notre héros écrivit en y pensant le moins, la signature Philippe Astézan, eurent seuls l'honneur de la lecture. Malgré de fort beaux raisonnements, notre homme raisonnable n'en était pas moins caché dans son gîte ordinaire au moment où son nom produisit tant d'effet; il vit l'évanouissement d'Ernestine en ouvrant sa lettre; son étonnement fut extrême.
Le jour d'après, il fut obligé de s'avouer qu'il était amoureux; ses actions le prouvaient. Il revint tous les jours dans le petit bois, où il avait éprouvé des sensations si vives. Mme Dayssin devant bientôt retourner à Paris, Philippe se fit écrire une lettre et annonça qu'il quittait le Dauphiné pour aller passer quinze jours en Bourgogne auprès d'un oncle malade. Il prit la poste, et fit si bien en revenant par une autre route, qu'il ne se passa qu'un jour sans aller dans le petit bois. Il s'établit à deux lieues du château du comte de S***, dans les solitudes de Crossey, du côté opposé au château de Mme Dayssin, et de là, chaque jour, il venait au bord du petit lac. Il y vint trente-trois jours de suite sans y voir Ernestine: elle ne paraissait plus à l'église; on disait la messe au château; il s'en approcha sous un déguisement, et deux fois il eut le bonheur de voir Ernestine. Rien ne lui parut pouvoir égaler l'expression noble et naïve à la fois de ses traits. Il se disait: «Jamais auprès d'une telle femme je ne connaîtrais la satiété.» Ce qui touchait le plus Astézan, c'était l'extrême pâleur d'Ernestine et son air souffrant. J'écrirais dix volumes comme Richardson si j'entreprenais de noter toutes les manières dont un homme, qui d'ailleurs ne manquait pas de sens et d'usage, expliquait l'évanouissement et la tristesse d'Ernestine. Enfin, il résolut d'avoir un éclaircissement avec elle, et pour cela de pénétrer dans le château. La timidité, être timide à trente-cinq ans! la timidité l'en avait longtemps empêché. Ses mesures furent prises avec tout l'esprit possible, et cependant, sans le hasard, qui mit dans la bouche d'un indifférent l'annonce du départ de Mme Dayssin, toute l'adresse de Philippe était perdue, ou du moins il n'aurait pu voir l'amour d'Ernestine que dans sa colère. Probablement il aurait expliqué cette colère par l'étonnement de se voir aimée par un homme de son âge. Philippe se serait cru méprisé, et, pour oublier ce sentiment pénible, il eût eu recours au jeu ou aux coulisses de l'Opéra, et fût devenu plus égoïste et plus dur en pensant que la jeunesse était tout à fait finie pour lui.
Un demi-monsieur, comme on dit dans le pays, maire d'une commune de la montagne et camarade de Philippe pour la chasse au chamois, consentit à l'amener, sous le déguisement de son domestique, au grand dîner du château de S***, où il fut reconnu par Ernestine.
Ernestine, sentant qu'elle rougissait prodigieusement, eut une idée affreuse: «Il va croire que je l'aime à l'étourdie, sans le connaître; il me méprisera comme un enfant, il partira pour Paris, il ira rejoindre sa Mme Dayssin; je ne le verrai plus.» Cette idée cruelle lui donna le courage de se lever et de monter chez elle. Elle y était depuis deux minutes quand elle entendit ouvrir la porte de l'antichambre de son appartement. Elle pensa que c'était sa gouvernante, et se leva, cherchant un prétexte pour la renvoyer. Comme elle s'avançait vers la porte de sa chambre, cette porte s'ouvre: Philippe est à ses pieds.
«Au nom de Dieu, pardonnez-moi ma démarche, lui dit-il; je suis au désespoir depuis deux mois; voulez-vous de moi pour époux?»
Ce moment fut délicieux pour Ernestine. «Il me demande en mariage, se dit-elle; je ne dois plus craindre Mme Dayssin.» Elle cherchait une réponse sévère, et, malgré des efforts incroyables, peut-être elle n'eût rien trouvé. Deux mois de désespoir étaient oubliés; elle se trouvait au comble du bonheur. Heureusement, à ce moment, on entendit ouvrir la porte de l'antichambre. Ernestine lui dit: «Vous me déshonorez.—N'avouez rien!» s'écria Philippe d'une voix contenue, et, avec beaucoup d'adresse, il se glissa entre la muraille et le joli lit d'Ernestine, blanc et rose. C'était la gouvernante, fort inquiète de la santé de sa pupille, et l'état dans lequel elle la retrouva était fait pour augmenter ses inquiétudes. Cette femme fut longue à renvoyer. Pendant son séjour dans la chambre, Ernestine eut le temps de s'accoutumer à son bonheur; elle put reprendre son sang-froid. Elle fit une réponse superbe à Philippe quand, la gouvernante étant sortie, il risqua de paraître.
Ernestine était si belle aux yeux de son amant, l'expression de ses traits si sévère, que le premier mot de sa réponse donna l'idée à Philippe que tout ce qu'il avait pensé jusque-là n'était qu'une illusion, et qu'il n'était pas aimé. Sa physionomie changea tout à coup et n'offrit plus que l'apparence d'un homme au désespoir. Ernestine, émue jusqu'au fond de l'âme de son air désespéré, eut cependant la force de le renvoyer. Tout le souvenir qu'elle conserva de cette singulière entrevue, c'est que, lorsqu'il l'avait suppliée de lui permettre de demander sa main, elle avait répondu que ses affaires, comme ses affections, devaient le rappeler à Paris. Il s'était écrié alors que la seule affaire au monde était de mériter le cœur d'Ernestine, qu'il jurait à ses pieds de ne pas quitter le Dauphiné tant qu'elle y serait, et de ne rentrer de sa vie dans le château qu'il avait habité avant de la connaître.
Ernestine fut presque au comble du bonheur. Le jour suivant, elle revint au pied du grand chêne, mais bien escortée par la gouvernante et le vieux botaniste. Elle ne manqua pas d'y trouver un bouquet, et surtout un billet. Au bout de huit jours, Astézan l'avait presque décidée à répondre à ses lettres lorsque, une semaine après, elle apprit que Mme Dayssin était revenue de Paris en Dauphiné. Une vive inquiétude remplaça tous les sentiments dans le cœur d'Ernestine. Les commères du village voisin, qui, dans cette conjoncture, sans le savoir, décidaient du sort de sa vie, et qu'elle ne perdait pas une occasion de faire jaser, lui dirent enfin que Mme Dayssin, remplie de colère et de jalousie, était venue chercher son amant, Philippe Astézan, qui, disait-on, était resté dans le pays avec l'intention de se faire chartreux. Pour s'accoutumer aux austérités de l'ordre, il s'était retiré dans les solitudes de Crossey. On ajoutait que Mme Dayssin était au désespoir.
Ernestine sut quelques jours après que jamais Mme Dayssin n'avait pu parvenir à voir Philippe, et qu'elle était repartie furieuse pour Paris. Tandis qu'Ernestine cherchait à se faire confirmer cette douce certitude, Philippe était au désespoir; il l'aimait passionnément et croyait n'en être point aimé. Il se présenta plusieurs fois sur ses pas, et fut reçu de manière à lui faire penser que, par ses entreprises, il avait irrité l'orgueil de sa jeune maîtresse. Deux fois il partit pour Paris, deux fois, après avoir fait une vingtaine de lieues, il revint à sa cabane, dans les rochers de Crossey. Après s'être flatté d'espérances que maintenant il trouvait conçues à la légère, il cherchait à renoncer à l'amour, et trouvait tous les autres plaisirs de la vie anéantis pour lui.
Ernestine, plus heureuse, était aimée, elle aimait. L'amour régnait dans cette âme que nous avons vue passer successivement par les sept périodes diverses qui séparent l'indifférence de la passion, et au lieu desquelles le vulgaire n'aperçoit qu'un seul changement, duquel encore il ne peut expliquer la nature.
Quant à Philippe Astézan, pour le punir d'avoir abandonné une ancienne amie aux approches de ce qu'on peut appeler l'époque de la vieillesse pour les femmes, nous le laissons en proie à l'un des états les plus cruels dans lesquels puisse tomber l'âme humaine. Il fut aimé d'Ernestine, mais ne put obtenir sa main. On la maria l'année suivante à un vieux lieutenant général fort riche et chevalier de plusieurs ordres.