De l'AmourPart 9 of 44
French original · English translation
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CHAPITRE X
Pour preuve de la cristallisation, je me contenterai de rappeler l'anecdote suivante.
Une jeune personne entend dire qu'Édouard, son parent, qui va revenir de l'armée, est un jeune homme de la plus grande distinction; on lui assure qu'elle en est aimée sur sa réputation; mais il voudra probablement la voir avant de se déclarer et de la demander à ses parents. Elle aperçoit un jeune étranger à l'église, elle l'entend appeler Édouard, elle ne pense plus qu'à lui, elle l'aime. Huit jours après, arrive le véritable Édouard; ce n'est pas celui de l'église, elle pâlit, et sera pour toujours malheureuse si on la force à l'épouser.
Voilà ce que les pauvres d'esprit appellent une des déraisons de l'amour.
Un homme généreux comble une jeune fille malheureuse des bienfaits les plus délicats; on ne peut pas avoir plus de vertus, et l'amour allait naître, mais il porte un chapeau mal retapé, et elle le voit monter à cheval d'une manière gauche; la jeune fille s'avoue en soupirant qu'elle ne peut répondre aux empressements qu'il lui témoigne.
Un homme fait la cour à la femme du monde la plus honnête, elle apprend que ce monsieur a eu des malheurs physiques et ridicules: il lui devient insupportable. Cependant elle n'avait nul dessein de se jamais donner à lui, et ces malheurs secrets ne nuisent en rien à son esprit et à son amabilité. C'est tout simplement que la cristallisation est rendue impossible.
Pour qu'un être humain puisse s'occuper avec délices à diviniser un objet aimable, qu'il soit pris dans la forêt des Ardennes ou au bal de Coulon, il faut d'abord qu'il lui semble parfait, non pas sous tous les rapports possibles, mais sous tous les rapports qu'il voit actuellement; il ne lui semblera parfait à tous égards qu'après plusieurs jours de la seconde cristallisation. C'est tout simple, il suffit alors d'avoir l'idée d'une perfection pour la voir dans ce qu'on aime.
On voit en quoi la beauté est nécessaire à la naissance de l'amour. Il faut que la laideur ne fasse pas obstacle. L'amant arrive bientôt à trouver belle sa maîtresse telle qu'elle est, sans songer à la vraie beauté.
Les traits qui forment la vraie beauté lui promettraient, s'il les voyait, et si j'ose m'exprimer ainsi, une quantité de bonheur que j'exprimerai par le nombre un, et les traits de sa maîtresse, tels qu'ils sont, lui promettent mille unités de bonheur.
Avant la naissance de l'amour, la beauté est nécessaire comme enseigne; elle prédispose à cette passion par les louanges qu'on entend donner à ce qu'on aimera. Une admiration très vive rend la plus petite espérance décisive.
Dans l'amour-goût, et peut-être dans les premières cinq minutes de l'amour-passion, une femme, en prenant un amant, tient plus de compte de la manière dont les autres femmes voient cet homme, que de la manière dont elle le voit elle-même.
De là les succès des princes et des officiers.
Les jolies femmes de la cour du vieux Louis XIV étaient amoureuses de ce prince.
Il faut bien se garder de présenter des facilités à l'espérance avant d'être sûr qu'il y a de l'admiration. On ferait naître la fadeur, qui rend à jamais l'amour impossible, ou du moins que l'on ne peut guérir que par la pique d'amour-propre.
On ne sympathise pas avec le niais, ni avec le sourire à tout venant; de là, dans le monde, la nécessité d'un vernis de rouerie; c'est la noblesse des manières. On ne cueille pas même le rire sur une plante trop avilie. En amour, notre vanité dédaigne une victoire trop facile; et, dans tous les genres, l'homme n'est pas sujet à s'exagérer le prix de ce qu'on lui offre.
CHAPITRE XI
Une fois la cristallisation commencée, l'on jouit avec délices de chaque nouvelle beauté que l'on découvre dans ce qu'on aime.
Mais qu'est-ce que la beauté? c'est une nouvelle aptitude à vous donner du plaisir.
Les plaisirs de chaque individu sont différents et souvent opposés: cela explique fort bien comment ce qui est beauté pour un individu est laideur pour un autre. (Exemple concluant de Del Rosso et de Lisio, le 1er janvier 1820.)
Pour découvrir la nature de la beauté, il convient de rechercher quelle est la nature des plaisirs de chaque individu; par exemple, il faut à Del Rosso une femme qui souffre quelques mouvements hasardés, et qui, par ses sourires, autorise des choses fort gaies; une femme qui, à chaque instant, tienne les plaisirs physiques devant son imagination, et qui excite à la fois le genre d'amabilité de Del Rosso et lui permette de la déployer.
Del Rosso entend par amour apparemment l'amour physique, et Lisio l'amour-passion. Rien de plus évident qu'ils ne doivent pas être d'accord sur le mot beauté.
La beauté que vous découvrez étant donc une nouvelle aptitude à vous donner du plaisir, et les plaisirs variant comme les individus.
La cristallisation formée dans la tête de chaque homme doit porter la couleur des plaisirs de cet homme.
La cristallisation de la maîtresse d'un homme, ou sa BEAUTÉ, n'est autre chose que la collection de TOUTES LES SATISFACTIONS, de tous les désirs qu'il a pu former successivement à son égard.
CHAPITRE XII Suite de la cristallisation.
Pourquoi jouit-on avec délices de chaque nouvelle beauté que l'on découvre dans ce qu'on aime?
C'est que chaque nouvelle beauté nous donne la satisfaction pleine et entière d'un désir. Vous la voulez tendre, elle est tendre; ensuite vous la voulez fière comme l'Émilie de Corneille, et, quoique ces qualités soient probablement incompatibles, elle paraît à l'instant avec une âme romaine. Voilà la raison morale pour laquelle l'amour est la plus forte des passions. Dans les autres, les désirs doivent s'accommoder aux froides réalités; ici ce sont les réalités qui s'empressent de se modeler sur les désirs; c'est donc celle des passions où les désirs violents ont les plus grandes jouissances.
Il y a des conditions générales de bonheur qui étendent leur empire sur toutes les satisfactions de désirs particuliers:
1o Elle semble votre propriété, car c'est vous seul qui pouvez la rendre heureuse.
2o Elle est juge de votre mérite. Cette condition était fort importante dans les cours galantes et chevaleresques de François Ier et de Henri II, et à la cour élégante de Louis XV. Sous un gouvernement constitutionnel et raisonneur, les femmes perdent toute cette branche d'influence.
3o Pour les cœurs romanesques, plus elle aura l'âme sublime, plus seront célestes et dégagés de la fange de toutes les considérations vulgaires les plaisirs que vous trouverez dans ses bras.
La plupart des jeunes Français de dix-huit ans sont élèves de J.-J. Rousseau; cette condition de bonheur est importante pour eux.
Au milieu d'opérations si décevantes pour le désir du bonheur, la tête se perd.
Du moment qu'il aime, l'homme le plus sage ne voit aucun objet tel qu'il est. Il s'exagère en moins ses propres avantages, et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé. Les craintes et les espoirs prennent à l'instant quelque chose de romanesque (de Wayward). Il n'attribue plus rien au hasard; il perd le sentiment de la probabilité; une chose imaginée est une chose existante pour l'effet sur son bonheur.
Une marque effrayante que la tête se perd, c'est qu'en pensant à quelque petit fait, difficile à observer, vous le voyez blanc, et vous l'interprétez en faveur de votre amour, un instant après vous vous apercevez qu'en effet il était noir, et vous le trouvez encore concluant en faveur de votre amour.
C'est alors qu'une âme en proie aux incertitudes mortelles sent vivement le besoin d'un ami; mais pour un amant il n'est plus d'ami. On savait cela à la cour. Voilà la source du seul genre d'indiscrétion qu'une femme délicate puisse pardonner.
CHAPITRE XIII Du premier pas, du grand monde, des malheurs.
Ce qu'il y a de plus étonnant dans la passion de l'amour, c'est le premier pas, c'est l'extravagance du changement qui s'opère dans la tête d'un homme.
Le grand monde, avec ses fêtes brillantes, sert l'amour comme favorisant ce premier pas.
Il commence par changer l'admiration simple (no 1) en admiration tendre (no 2): Quel plaisir de lui donner des baisers, etc.
Une valse rapide, dans un salon éclairé de mille bougies, jette dans les jeunes cœurs une ivresse qui éclipse la timidité, augmente la conscience des forces et leur donne enfin l'audace d'aimer. Car voir un objet très aimable ne suffit pas; au contraire, l'extrême amabilité décourage les âmes tendres, il faut le voir, sinon vous aimant, du moins dépouillé de sa majesté.
Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, à moins qu'elle ne fasse des avances?
Rien n'est donc plus favorable à la naissance de l'amour que le mélange d'une solitude ennuyeuse et de quelques bals rares et longtemps désirés; c'est la conduite des bonnes mères de famille qui ont des filles.
Le vrai grand monde tel qu'on le trouvait à la cour de France, et qui, je crois, n'existe plus depuis 1780, était peu favorable à l'amour, comme rendant presque impossibles la solitude et le loisir indispensables pour le travail des cristallisations.
La vie de la cour donne l'habitude de voir et d'exécuter un grand nombre de nuances, et la plus petite nuance peut être le commencement d'une admiration et d'une passion.
Quand les malheurs propres de l'amour sont mêlés d'autres malheurs (de malheurs de vanité, si votre maîtresse offense votre juste fierté, vos sentiments d'honneur et de dignité personnelle; de malheurs de santé, d'argent, de persécution politique, etc.), ce n'est qu'en apparence que l'amour est augmenté par ces contre-temps; comme ils occupent à autre chose l'imagination, ils empêchent, dans l'amour espérant, les cristallisations, et dans l'amour heureux, la naissance des petits doutes. La douceur de l'amour et sa folie reviennent quand ces malheurs ont disparu.
Remarquez que les malheurs favorisent la naissance de l'amour chez les caractères légers ou insensibles, et qu'après sa naissance, si les malheurs sont antérieurs, ils favorisent l'amour en ce que l'imagination, rebutée des autres circonstances de la vie, qui ne fournissent que des images tristes, se jette tout entière à opérer la cristallisation.
CHAPITRE XIV
Voici un effet qui me sera contesté, et que je ne présente qu'aux hommes, dirai-je, assez malheureux pour avoir aimé avec passion pendant de longues années et d'un amour contrarié par des obstacles invincibles:
La vue de tout ce qui est extrêmement beau, dans la nature et dans les arts, rappelle le souvenir de ce qu'on aime, avec la rapidité de l'éclair. C'est que, par le mécanisme de la branche d'arbre garnie de diamants dans la mine de Salzbourg, tout ce qui est beau et sublime au monde fait partie de la beauté de ce qu'on aime, et cette vue imprévue du bonheur à l'instant remplit les yeux de larmes. C'est ainsi que l'amour du beau et l'amour se donnent mutuellement la vie.
Un des malheurs de la vie, c'est que ce bonheur de voir ce qu'on aime et de lui parler ne laisse pas de souvenirs distincts. L'âme est apparemment trop troublée par ses émotions pour être attentive à ce qui les cause ou à ce qui les accompagne. Elle est la sensation elle-même. C'est peut-être parce que ces plaisirs ne peuvent pas être usés par des rappels à volonté, qu'ils se renouvellent avec tant de force, dès que quelque objet vient nous tirer de la rêverie consacrée à la femme que nous aimons, et nous la rappeler plus vivement par quelque nouveau rapport.
Un vieil architecte sec la rencontrait tous les soirs dans le monde. Entraîné par le naturel, et sans faire attention à ce que je lui disais, un jour je lui en fis un éloge tendre et pompeux, et elle se moqua de moi. Je n'eus pas la force de lui dire: Il vous voit chaque soir.
Cette sensation est si puissante qu'elle s'étend jusqu'à la personne de mon ennemie qui l'approche sans cesse. Quand je la vois, elle rappelle tant Léonore, que je ne puis la haïr dans ce moment, quelque effort que j'y fasse.
On dirait que par une étrange bizarrerie du cœur, la femme aimée communique plus de charme qu'elle n'en a elle-même. L'image de la ville lointaine où on la vit un instant jette une plus profonde et plus douce rêverie que sa présence elle-même. C'est l'effet des rigueurs.