De l'AmourPart 35 of 44
French original · English translation
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XCIV
Si vous remplacez le manque de sécurité personnelle par la juste crainte de manquer d'argent, vous verrez que les États-Unis d'Amérique, par rapport à la passion dont nous essayons une monographie, ressemblent beaucoup à l'antiquité.
En parlant des esquisses plus ou moins imparfaites de l'amour-passion que nous ont laissées les anciens, je vois que j'ai oublié les Amours de Médée dans l'Argonautique. Virgile les a copiées dans sa Didon. Comparez cela à l'amour tel qu'il est dans un roman moderne: le doyen de Killerine, par exemple.
XCV
Le roman sent les beautés de la nature et des arts avec une force, une profondeur, une justesse étonnantes; mais, s'il se met à vouloir raisonner sur ce qu'il sent avec tant d'énergie, c'est à faire pitié.
C'est peut-être que le sentiment lui vient de la nature, et sa logique, du gouvernement.
On voit sur-le-champ pourquoi les beaux arts, hors de l'Italie, ne sont qu'une mauvaise plaisanterie; on en raisonne mieux, mais le public ne sent pas.
XCVI
Londres, 26 novembre 1821.
Un homme fort raisonnable, et qui est arrivé hier de Madras, me dit en deux heures de conversation ce que je réduis aux vingt lignes suivantes:
«Ce sombre, qu'une cause inconnue fait peser sur le caractère anglais, pénètre si avant dans les cœurs, qu'au bout du monde, à Madras, quand un Anglais peut obtenir quelques jours de vacance, il quitte bien vite la riche et florissante Madras pour venir se dérider dans la petite ville française de Pondichéry, qui, sans richesses et presque sans commerce, fleurit sous l'administration paternelle de M. Dupuy. A Madras on boit du vin de Bourgogne à trente-six francs la bouteille; la pauvreté des Français de Pondichéry fait que, dans les sociétés les plus distinguées, les rafraîchissements consistent en grands verres d'eau. Mais on y rit.»
Maintenant il y a plus de liberté en Angleterre qu'en Prusse. Le climat est le même que celui de Kœnigsberg, de Berlin, de Varsovie, villes qui sont loin de marquer par leur tristesse. Les classes ouvrières y ont moins de sécurité et y boivent tout aussi peu de vin qu'en Angleterre; elles sont beaucoup plus mal vêtues.
Les aristocraties de Venise et de Vienne ne sont pas tristes.
Je ne vois qu'une différence: dans les pays gais, on lit peu la Bible et il y a de la galanterie. Je demande pardon de revenir souvent sur une démonstration dont je doute. Je supprime vingt faits dans le sens du précédent.
XCVII
Je viens de voir, dans un beau château près de Paris, un jeune homme très joli, fort spirituel, très riche, de moins de vingt ans; le hasard l'y a laissé presque seul, et pendant longtemps, avec une fort belle fille de dix-huit ans, pleine de talents, de l'esprit le plus distingué, fort riche aussi. Qui ne se serait attendu à une passion? Rien moins que cela, l'affectation était si grande chez ces deux jolies créatures, que chacune n'était occupée que de soi et de l'effet qu'elle devait produire.
XCVIII
J'en conviens, dès le lendemain d'une grande action, un orgueil sauvage a fait tomber ce peuple dans toutes les fautes et les niaiseries qui se sont présentées. Voici pourtant ce qui m'empêche d'effacer les louanges que je donnais autrefois à ce représentant du moyen âge.
La plus jolie femme de Narbonne est une jeune Espagnole à peine âgée de vingt ans, qui vit là fort retirée avec son mari, Espagnol aussi et officier en demi-solde. Cet officier fut obligé, il y a quelque temps, de donner un soufflet à un fat: le lendemain, sur le champ de bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole; nouveau déluge de propos affectés: «Mais, en vérité, c'est une horreur! comment avez-vous pu dire cela à votre femme? madame vient pour empêcher notre combat!»—Je viens vous enterrer, répond la jeune Espagnole.
Heureux le mari qui peut tout dire à sa femme. Le résultat ne démentit pas la fierté du propos. Cette action eût passé pour peu convenable en Angleterre. Donc la fausse décence diminue le peu de bonheur qui se trouve ici-bas.
XCIX
L'aimable Donézan disait hier: «Dans ma jeunesse, et jusque bien avant dans ma carrière, puisque j'avais cinquante ans en 89, les femmes portaient de la poudre dans leurs cheveux.
«Je vous avouerai qu'une femme sans poudre me fait répugnance; la première impression est toujours d'une femme de chambre qui n'a pas eu le loisir de faire sa toilette.»
Voilà la seule raison contre Shakespeare et en faveur des unités.
Les jeunes gens ne lisant que la Harpe, le goût des grands toupets poudrés, comme ceux que portait la feue reine Marie-Antoinette, peut encore durer quelques années. Je connais aussi des gens qui méprisent le Corrège et Michel-Ange, et certes, M. Donézan était homme d'infiniment d'esprit.
C
Froide, brave, calculatrice, méfiante, discutante, ayant toujours peur d'être électrisée par quelqu'un qui pourrait se moquer d'elle, absolument libre d'enthousiasme, un peu jalouse des gens qui ont vu de grandes choses à la suite de Napoléon, telle était la jeunesse de ce temps-là, plus estimable qu'aimable. Elle amenait forcément le gouvernement au rabais du centre gauche. Ce caractère de la jeunesse se retrouvait jusque parmi les conscrits dont chacun n'aspire qu'à finir son temps.
Toutes les éducations, données exprès ou par hasard, forment les hommes pour une certaine époque de la vie. L'éducation du siècle de Louis XV plaçait à vingt-cinq ans le plus beau moment de ses élèves.
C'est à quarante que les jeunes gens de ce temps-là seront le mieux, ils auront perdu la méfiance et la prétention, et gagné l'aisance et la gaieté.
CI Discussion entre l'homme de bonne foi et l'homme d'Académie.
«Dans cette discussion avec l'académicien, toujours l'académicien se sauvait en reprenant de petites dates et autres semblables erreurs de peu d'importance; mais la conséquence et qualification naturelle des choses, il niait toujours, ou semblait ne pas entendre: par exemple, que Néron eût été cruel empereur ou Charles II parjure. Or, comment prouver de telles choses, ou, les prouvant, ne pas arrêter la discussion générale et en perdre le fil?»
«Telle manière de discussion ai-je toujours vue entre telles gens, dont l'un ne cherche que vérité et avancement en icelle, l'autre faveur de son maître ou parti, et gloire du bien dire. Et j'ai estimé grande duperie et perdement de temps en l'homme de bonne loi de s'arrêter à parler avec lesdits académiciens.» (Œuvres badines de Guy Allard de Voiron)
CII
Il n'y a qu'une très petite partie de l'art d'être heureux qui soit une science exacte, une sorte d'échelle sur laquelle on soit assuré de monter sur un échelon chaque siècle: c'est celle qui dépend du gouvernement: (encore ceci n'est-il qu'une théorie, je vois les Vénitiens de 1770 plus heureux que les gens de Philadelphie d'aujourd'hui).
Du reste, l'art d'être heureux est comme la poésie; malgré le perfectionnement de toutes choses, Homère, il y a deux mille sept cents ans, avait plus de talent que lord Byron.
En lisant attentivement Plutarque, je crois m'apercevoir qu'on était plus heureux en Sicile du temps de Dion, quoiqu'on n'eût ni imprimerie ni punch à la glace, que nous ne savons l'être aujourd'hui.
J'aimerais mieux être un Arabe du Ve siècle qu'un Français du XIXe.
CIII
Ce n'est jamais cette illusion qui renaît et se détruit à chaque seconde que l'on va chercher au théâtre, mais l'occasion de prouver à son voisin, ou du moins à soi-même, si l'on a la contrariété de n'avoir point de voisin, que l'on a bien lu son la Harpe et que l'on est homme de goût. C'est un plaisir de vieux pédant que se donne la jeunesse.
CIV
Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aime plus que la vie.
CV
La cristallisation ne peut pas être excitée par des hommes-copies, et les rivaux les plus dangereux sont les plus différents.
CVI
Dans une société très avancée, l'amour-passion est aussi naturel que l'amour physique chez les sauvages.
M.
CVII
Sans les nuances, avoir une femme qu'on adore ne serait pas un bonheur et même serait impossible.
L. 7 octobre.
CVIII
D'où vient l'intolérance des stoïciens? de la même source que celles des dévots outrés. Ils ont de l'humeur parce qu'ils luttent contre la nature, qu'ils se privent et qu'ils souffrent. S'ils voulaient s'interroger de bonne foi sur la haine qu'ils portent à ceux qui professent une morale moins sévère, ils s'avoueraient qu'elle naît de la jalousie secrète d'un bonheur qu'ils envient et qu'ils se sont interdit, sans croire aux récompenses qui les dédommageraient de leurs sacrifices.
CIX
Les femmes qui ont habituellement de l'humeur pourraient se demander si elles suivent le système de conduite qu'elles croient sincèrement le chemin du bonheur. N'y a-t-il pas un peu de manque de courage accompagné d'un peu de vengeance basse au fond du cœur d'une prude? Voir la mauvaise humeur de Mme Deshoulières dans ses derniers jours (Notice de M. Lemontey).
CX
Rien de plus indulgent, parce que rien n'est plus heureux, que la vertu de bonne foi; mais mistress Hutchinson elle-même manque d'indulgence.
CXI
Immédiatement après ce bonheur vient celui d'une femme jeune, jolie, facile, qui ne se fait point de reproches. A Messine on disait du mal de la contessina Vicenzella: «Que voulez-vous? disait-elle, je suis jeune, libre, riche, et peut-être pas laide. J'en souhaite autant à toutes les femmes de Messine.» Cette femme charmante, et qui ne voulut jamais avoir pour moi que de l'amitié, est celle qui m'a fait connaître les douces poésies de l'abbé Melli, en dialecte sicilien; poésies délicieuses, quoique gâtées encore par la mythologie.
CXII
Le public de Paris a une capacité d'attention, c'est trois jours, après quoi, présentez-lui la mort de Napoléon ou la condamnation de M. Béranger à deux mois de prison, absolument la même sensation ou le même manque de tact à qui en reparle le quatrième jour. Toute grande capitale doit-elle être ainsi, ou cela tient-il à la bonté et à la légèreté parisienne? Grâce à l'orgueil aristocratique et à la timidité souffrante, Londres n'est qu'une nombreuse collection d'ermites. Ce n'est pas une capitale. Vienne n'est qu'une oligarchie de deux cents familles environnées de cent cinquante mille artisans ou domestiques qui les servent. Ce n'est pas là non plus une capitale. Naples et Paris, les deux seules capitales (Extrait des Voyages de Birkbeck, page 371).
CXIII
S'il était une époque où, d'après les théories vulgaires, appelées raisonnables par les hommes communs, la prison pût être supportable, ce serait celle où, après une détention de plusieurs années, un pauvre prisonnier n'est plus séparé que par un mois ou deux du moment qui doit le mettre en liberté. Mais la cristallisation en ordonne autrement. Le dernier mois est plus pénible que les trois dernières années. M. d'Hotelans a vu à la maison d'arrêt de Melun plusieurs prisonniers détenus depuis longtemps, parvenus à quelques mois du jour qui devait les rendre à la liberté, mourir d'impatience.
CXIV
Je ne puis résister au plaisir de transcrire une lettre écrite en mauvais anglais par une jeune Allemande. Il est donc prouvé qu'il y a des amours constantes, et tous les hommes de génie ne sont pas des Mirabeau. Klopstock, le grand poète, passe à Hambourg pour avoir été un homme aimable; voici ce que sa jeune femme écrivait à une amie intime:
«After having seen him two hours, I was obliged to pass the evening in a company, which never had been so wearisome to me. I could not speak, I could not play; I thought I saw nothing but Klopstock; I saw him the next day, and the following and we were very seriously friends. But the fourth day he departed. It was a strong hour the hour of his departure! He wrote soon after; from that time our correspondence began to be a very diligent one. I sincerely believed my love to be friendship. I spoke with my friends of nothing but Klopstock, and showed his letters. They raillied at me and said I was in love. I raillied then again, and said that they must have a very friendshipless heart, if they had no idea of friendship to a man as well as to a woman. Thus it continued eight months, in which time my friends found as much love in Klopstock's letters as in me. I perceived it likewise, but I would not believe it. At the last Klopstock said plainly that he loved; and I startled as for a wrong thing; I answered that it was no love, but friendship, as it was what I felt for him; we had not seen one another enough to love (as if love must have more time than friendship). This was sincerely my meaning, and I had this meaning till Klopstock came again to Hamburg. This he did a year after we had seen one another the first time. We saw, we were friends, we loved; and a short time after, I could even tell Klopstock that I loved. But we were obliged to part again, and wait two years for our wedding. My mother would not let marry me a stranger. I could marry then without her consent, as by the death of my father my fortune depended not on her; but this was a horrible idea for me; and thank heaven that I have prevailed by prayers! At this time knowing Klopstock, she loves him as her lifely son, and thanks god that she has not persisted. We married and I am the happiest wife in the world. In some few months it will be four years that I am so happy…» (Correspondence of Richardson, vol. III, page 147.)
CXV
Il n'y a d'unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par une vraie passion.
CXVI
Pour être heureuse avec la facilité des mœurs, il faut une simplicité de caractère qu'on trouve en Allemagne, en Italie, mais jamais en France.
La duchesse de C…
CXVII
Par orgueil, les Turcs privent leurs femmes de tout ce qui peut donner un aliment à la cristallisation. Je vis depuis trois mois chez un peuple où, par orgueil, les gens titrés en seront bientôt là.
Les hommes appellent pudeur les exigences d'un orgueil rendu fou par l'aristocratie. Comment oser manquer à la pudeur? Aussi, comme à Athènes, les gens d'esprit ont une tendance marquée à se réfugier auprès des courtisanes, c'est-à-dire auprès de ces femmes qu'une faute éclatante a mises à l'abri des affectations de la pudeur (Vie de Fox).