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De l'AmourPart 37 of 44

Stendhal

French original · English translation

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CXXXVII

D'abord le plaisir ne produit pas la moitié autant d'impression que la douleur, ensuite, outre ce désavantage dans la quantité d'émotion, la sympathie est au moins la moitié moins excitée par la peinture du bonheur que par celle de l'infortune. Donc les poètes ne sauraient peindre le malheur avec trop de force; ils n'ont qu'un écueil à redouter, ce sont les objets qui inspirent le dégoût. Encore ici, le taux de cette sensation dépend-il de la monarchie ou de la république. Un Louis XIV centuple le nombre des objets répugnants (Poésies de Crabbe).

Par le seul fait de l'existence de la monarchie à la Louis XIV environnée de sa noblesse, tout ce qui est simple dans les arts devient grossier. Le noble personnage devant qui on l'expose se trouve insulté; ce sentiment est sincère, et partant respectable.

Voyez le parti que le tendre Racine a tiré de l'amitié héroïque, et si consacrée dans l'antiquité, d'Oreste et de Pylade. Oreste tutoie Pylade, et Pylade lui répond Seigneur. Et l'on veut que Racine soit pour nous l'auteur le plus touchant! Si l'on ne se rend pas à un tel exemple, il faut parler d'autre chose.

CXXXVIII

Dès qu'on peut espérer de se venger, on recommence de haïr. Je n'eus l'idée de me sauver et de manquer à la foi que j'avais jurée à mon ami que les dernières semaines de ma prison. (Deux confidences faites ce soir devant moi par un assassin de bonne compagnie qui nous fait toute son histoire.)

Faenza, 1817.

CXXXIX

Toute l'Europe, en se cotisant, ne pourrait faire un seul de nos bons volumes français: les Lettres persanes, par exemple.

CXL

J'appelle plaisir toute perception que l'âme aime mieux éprouver que ne pas éprouver.

J'appelle peine toute perception que l'âme aime mieux ne pas éprouver qu'éprouver.

Désiré-je m'endormir plutôt que de sentir ce que j'éprouve, nul doute, c'est une peine. Donc les désirs d'amour ne sont pas des peines, car l'amant quitte, pour rêver à son aise, les sociétés les plus agréables.

Par la durée, les plaisirs du corps sont diminués et les peines augmentées.

Pour les plaisirs de l'âme, ils sont augmentés ou diminués par la durée, suivant les passions: par exemple, après six mois passés à étudier l'astronomie, on aime davantage l'astronomie; après un an d'avarice, on aime mieux l'argent.

Les peines de l'âme sont diminuées par la durée; «que de veuves véritablement fâchées se consolent par le temps!» Milady Waldegrave d'Horace Walpole.

Soit un homme dans un état d'indifférence, il lui arrive un plaisir;

Soit un autre homme dans un état de vive douleur, cette douleur cesse subitement; le plaisir qu'il ressent est-il de même nature que celui du premier homme? M. Verri dit que oui, et il me semble que non.

Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur.

Un homme avait depuis longtemps six mille livres de rente, il gagné cinq cent mille francs à la loterie. Cet homme s'était déshabitué de désirer les choses que l'on ne peut obtenir que par une grande fortune. (Je dirai, en passant, qu'un des inconvénients de Paris, c'est la facilité de perdre cette habitude.)

On invente la machine à tailler les plumes; je l'ai achetée ce matin, et c'est un grand plaisir pour moi, qui m'impatiente à tailler les plumes; mais certainement je n'étais pas malheureux hier de ne pas connaître cette machine. Pétrarque était-il malheureux de ne pas prendre de café?

Il est inutile de définir le bonheur, tout le monde le connaît: par exemple, la première perdrix que l'on tue au vol à douze ans; la première bataille d'où l'on sort sain et sauf à dix-sept.

Le plaisir qui n'est que la cessation d'une peine passe bien vite, et au bout de quelques années le souvenir n'en est pas même agréable. Un de mes amis fut blessé au côté par un éclat d'obus, à la bataille de la Moskowa, quelques jours après il fut menacé de gangrène, au bout de quelques heures on put réunir M. Béclar, M. Larroy et quelques chirurgiens estimés: on fit une consultation dont le résultat fut d'annoncer à mon ami qu'il n'avait pas la gangrène. A ce moment je vis son bonheur, il fut grand, cependant il n'était pas pur. Son âme, en secret, ne croyait pas en être tout à fait quitte, il refaisait le travail des chirurgiens, il examinait s'il pouvait entièrement s'en rapporter à eux. Il entrevoyait encore un peu la possibilité de la gangrène. Aujourd'hui, au bout de huit ans, quand on lui parle de cette consultation, il éprouve un sentiment de peine: il a la vue imprévue d'un des malheurs de la vie.

Le plaisir causé par la cessation de la douleur consiste: 1o à remporter la victoire contre toutes les objections qu'on se fait successivement;

2o A revoir tous les avantages dont on allait être privé.

Le plaisir causé par le gain de cinq cent mille francs consiste à prévoir tous les plaisirs nouveaux et extraordinaires qu'on va se donner.

Il y a une exception singulière: il faut voir si cet homme a trop ou trop peu de cette habitude, s'il a la tête étroite, le sentiment d'embarras durera deux ou trois jours.

S'il a l'habitude de désirer souvent une grande fortune, il aura usé d'avance la jouissance par se la trop figurer.

Ce malheur n'arrive pas dans l'amour-passion.

Une âme enflammée ne se figure pas la dernière des faveurs, mais la plus prochaine: par exemple, d'une maîtresse qui vous traite avec sévérité, l'on se figure un serrement de main. L'imagination ne va pas naturellement au delà; si on la violente, après un moment, elle s'éloigne par la crainte de profaner ce qu'elle adore.

Lorsque le plaisir a entièrement parcouru sa carrière, il est clair que nous retombons dans l'indifférence; mais cette indifférence n'est pas la même que celle d'auparavant. Ce second état diffère du premier, en ce que nous ne serions plus capables de goûter, avec autant de délices, le plaisir que nous venons d'avoir.

Les organes qui servent à le cueillir sont fatigués, et l'imagination n'a plus autant de propension à présenter les images qui seraient agréables aux désirs qui se trouvent satisfaits.

Mais, si au milieu du plaisir on vient nous en arracher, il y a production de douleur.

CXLI

La disposition à l'amour physique, et même au plaisir physique, n'est point la même chez les deux sexes. Au contraire des hommes, presque toutes les femmes sont au moins susceptibles d'un genre d'amour. Depuis le premier roman qu'une femme a ouvert en cachette à quinze ans, elle attend en secret la venue de l'amour-passion. Elle voit dans une grande passion la preuve de son mérite. Cette attente redouble vers vingt ans, lorsqu'elle est revenue des premières étourderies de la vie, tandis qu'à peine arrivés à trente, les hommes croient l'amour impossible ou ridicule.

CXLII

Dès l'âge de six ans nous nous accoutumons à chercher le bonheur par la même route que nos parents. L'orgueil de la mère de la contessina Nella a commencé le malheur de cette aimable femme, et elle le rend sans ressource par le même orgueil fou.

Venise, 1810.

CXLIII Du genre romantique.

On m'écrit de Paris qu'on y a vu (exposition de 1822) un millier de tableaux représentant des sujets de l'Écriture sainte, peints par des peintres qui n'y croient pas beaucoup, admirés et jugés par des gens qui n'y croient pas, et enfin payés par des gens qui n'y croient pas.

On cherche après cela le pourquoi de la décadence de l'art.

Ne croyant pas en ce qu'il dit, l'artiste craint toujours de paraître exagéré et ridicule. Comment arriverait-il au grandiose? rien ne l'y porte (Lettera di Roma, giugno 1822).

CXLIV

L'un des plus grands poètes, selon moi, qui aient paru dans ces derniers temps, c'est Robert Burns, paysan écossais mort de misère. Il avait soixante-dix louis d'appointements comme douanier, pour lui, sa femme et quatre enfants. Il faut convenir que le tyran Napoléon était plus généreux envers son ennemi Chénier, par exemple. Burns n'avait rien de la pruderie anglaise. C'est un génie romain sans chevalerie ni honneur. Je n'ai pas assez de place pour conter ses amours avec Mary Campbell et leur triste catastrophe. Seulement je remarque qu'Édimbourg est à la même latitude que Moscou, ce qui pourrait déranger un peu mon système des climats.

«One of Burn's remarks, when he first came to Edimburgh, was that between the men of rustic life and the polite world he observed little difference; that in the former, though unpolished by fashion and unenlightened by science, he had found much observation and much intelligence; but a refined and accomplished woman was a being almost new to him, and of which he had formed but a very inadequate idea.» (Londres, 1er novembre 1821, tome V, page 69.)

CXLV

L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique elle-même.

CXLVI

Les compliments qu'on adresse aux petites filles de trois ans forment précisément la meilleure éducation possible pour leur enseigner la vanité la plus pernicieuse. Être jolie est la première vertu, le plus grand avantage au monde. Avoir une jolie robe, c'est être jolie.

Ces sots compliments ne sont usités que dans la bourgeoisie; ils sont heureusement de mauvais ton, comme trop aisés à faire chez les gens à carrosse.

CXLVII

Lorette, 11 septembre 1811.

Je viens de voir un très beau bataillon de gens de ce pays; c'est le reste de quatre mille hommes qui étaient allés à Vienne en 1809. J'ai passé dans les rangs avec le colonel, et fait faire leur histoire à plusieurs soldats. C'est la vertu des républiques du moyen âge, plus ou moins abâtardie par les Espagnols, le P…, et deux siècles des gouvernements lâches et cruels qui ont tour à tour gâté ce pays-ci.

Le brillant honneur chevaleresque, sublime et sans raison, est une plante exotique importée seulement depuis un petit nombre d'années.

On n'en trouve pas trace en 1740. Voir de Brosses. Les officiers de Montenotte et de Rivoli avaient trop d'occasions de montrer la vraie vertu à leurs voisins pour chercher à imiter un honneur peu connu sous les chaumières que le soldat de 1796 venait de quitter, et qui leur eût semblé bien baroque.

Il n'y avait, en 1796, ni Légion d'honneur, ni enthousiasme pour un homme, mais beaucoup de simplicité et de vertu à la Desaix. L'honneur a donc été importé en Italie par des gens trop raisonnables et trop vertueux pour être bien brillants. On sent qu'il y a loin des soldats de 96 gagnant vingt batailles en un an, et n'ayant souvent ni souliers, ni habits, aux brillants régiments de Fontenoy, disant poliment aux Anglais et le chapeau bas: Messieurs, tirez les premiers.

CXLVIII

Je croirais assez qu'il faut juger de la bonté d'un système de vie par son représentant: par exemple, Richard Cœur-de-Lion montra sur le trône la perfection de l'héroïsme et de la valeur chevaleresque, et ce fut un roi ridicule.

CXLIX

Opinion publique en 1822. Un homme de trente ans séduit une jeune personne de quinze ans, c'est la jeune personne qui est déshonorée.

CL

Dix ans plus tard je retrouvai la comtesse Ottavia; elle pleura beaucoup en me revoyant; je lui rappelais Oginski. «Je ne puis plus aimer», me disait-elle; je lui répondis avec le poète: «How changed, how saddened, yet how elevated was her character!»

CLI

Comme les mœurs anglaises sont nées de 1688 à 1730, celles de France vont naître de 1815 à 1880. Rien ne sera beau, juste, heureux, comme la France morale vers 1900. Actuellement elle n'est rien. Ce qui est une infamie dans la rue de Belle-Chasse est une action héroïque rue du Mont-Blanc, et, au travers de toutes les exagérations, les gens réellement faits pour le mépris se sauvent de rue en rue. Nous avions une ressource, la liberté des journaux, qui finissent par dire à chacun son fait, et quand ce fait se trouve être l'opinion publique, il reste. On nous arrache ce remède, cela retardera un peu la naissance de la morale.

CLII

L'abbé Rousseau était un pauvre jeune homme (1784), réduit à courir du matin au soir tous les quartiers de la ville pour y donner des leçons d'histoire et de géographie. Amoureux d'une de ses élèves, comme Abeilard d'Héloïse, comme Saint-Preux de Julie; moins heureux sans doute, mais probablement assez près de l'être; avec autant de passion que ce dernier, mais l'âme plus honnête, plus délicate, et surtout plus courageuse, il paraît s'être immolé à l'objet de sa passion. Voici ce qu'il a écrit avant de se brûler la cervelle, après avoir dîné chez un restaurateur au Palais-Royal sans laisser échapper aucune marque de trouble ni d'aliénation: c'est du procès-verbal dressé sur les lieux par le commissaire et les officiers de la police qu'on a tiré la copie de ce billet, assez remarquable pour mériter d'être conservé.

«Le contraste inconcevable qui se trouve entre la noblesse de mes sentiments et la bassesse de ma naissance, un amour aussi violent qu'insurmontable pour une fille adorable, la crainte de causer son déshonneur, la nécessité de choisir entre le crime et la mort, tout m'a déterminé à abandonner la vie. J'étais né pour la vertu, j'allais être criminel; j'ai préféré mourir.» (Grimm, troisième partie, tome II, page 395.)

Voilà un suicide admirable, et qui ne serait qu'absurde avec les mœurs de 1880.

CLIII

On a beau faire, jamais les Français, en fait de beaux-arts, ne passeront le joli.

Le comique qui suppose de la verve dans le public et du brio dans l'acteur, les délicieuses plaisanteries de Palomba, à Naples, jouées par Casaccia, impossibles à Paris; du joli et jamais que du joli, quelquefois, il est vrai, annoncé comme sublime.

On voit que je ne spécule pas en général sur l'honneur national.

CLIV

Nous aimons beaucoup un beau talent, ont dit les Français, et ils disent vrai, mais nous exigeons, comme condition essentielle de la beauté, qu'il soit fait par un peintre se tenant constamment à cloche-pied pendant tout le temps qu'il travaille. Les vers dans l'art dramatique.

CLV

Beaucoup moins d'envie en Amérique qu'en France, et beaucoup moins d'esprit.

CLVI

La tyrannie à la Philippe II a tellement avili les esprits depuis 1530, qu'elle pèse sur le jardin du monde, que les pauvres auteurs italiens n'ont pas encore eu le courage d'inventer le roman de leur pays. A cause de la règle du naturel, rien de plus simple pourtant: il faut oser copier franchement ce qui crève les yeux dans ce monde. Voir le cardinal Gonzalvi, épluchant gravement pendant trois heures, en 1822, le livret d'un opéra bouffon, et disant au maestro avec inquiétude: «Mais vous répéterez souvent ce mot cozzar, cozzar.»

CLVII

Héloïse vous parle de l'amour, un fat vous parle de son amour; sentez-vous que ces choses n'ont presque que le nom de commun? C'est comme l'amour des concerts et l'amour de la musique. L'amour des jouissances de vanité que votre harpe vous promet au milieu d'une société brillante, ou l'amour d'une rêverie tendre, solitaire, timide.

CLVIII

Quand on vient de voir la femme qu'on aime, la vue de toute autre femme gâte la vue, fait physiquement mal aux yeux; j'en vois le pourquoi.

CLIX

Réponse à une objection.

Le naturel parfait et l'intimité ne peuvent avoir lieu que dans l'amour-passion, car dans tous les autres l'on sent la possibilité d'un rival favorisé.

CLX

Chez l'homme qui, pour se délivrer de la vie, a pris du poison, l'être moral est mort; étonné de ce qu'il a fait et de ce qu'il va éprouver, il n'a plus d'attention pour rien: quelques rares exceptions.

CLXI

Un vieux capitaine de vaisseau, oncle de l'auteur, auquel je fais hommage du présent manuscrit, ne trouve rien de si ridicule que l'importance donnée pendant six cents pages à une chose aussi frivole que l'amour. Cette chose si frivole est cependant la seule arme avec laquelle on puisse frapper les âmes fortes.

Qu'est-ce qui a empêché, en 1814, M. de M… d'immoler Napoléon dans la forêt de Fontainebleau? Le regard méprisant d'une jolie femme qui entrait aux Bains-Chinois. Quelle différence dans les destinées du monde si Napoléon et son fils eussent été tués en 1814!

CLXII

Je transcris les lignes suivantes d'une lettre française que je reçois de Znaïm, en observant qu'il n'y a pas dans toute la province un homme en état de comprendre la femme d'esprit qui m'écrit:

«… L'accident fait beaucoup en amour. Lorsque je n'ai pas lu de l'anglais depuis un an, le premier roman qui me tombe sous la main me semble délicieux. L'habitude d'aimer une âme prosaïque, c'est-à-dire lente et timide pour tout ce qui est délicat, et ne sentant avec passion que les intérêts grossiers de la vie: l'amour des écus, l'orgueil d'avoir de beaux chevaux, les désirs physiques, etc., etc., peut facilement faire paraître offensantes les actions d'un génie impétueux, ardent, à imagination impatiente, ne sentant que l'amour, oubliant tout le reste, et qui agit sans cesse, et avec impétuosité, là où l'autre se laissait guider, et n'agissait jamais par lui-même. L'étonnement qu'il donne pour offenser ce que nous appelions, l'année dernière, à Zithau, l'orgueil féminin: est-ce français, ça? Avec le second on a de l'étonnement, sentiment que l'on ignorait auprès du premier (et, comme ce premier est mort à l'armée, à l'improviste, il est resté synonyme de perfection), et sentiment qu'une âme pleine de hauteur et privée de cette aisance qui est le fruit d'un certain nombre d'intrigues peut confondre facilement avec ce qui est offensant.»