Les Liaisons dangereusesParte 36 de 48
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LETTRE CXIX
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.
Quoique je souffre encore beaucoup, ma chère belle, j’essaie de vous écrire moi-même, afin de pouvoir vous parler de ce qui vous intéresse. Mon neveu garde toujours sa misanthropie. Il envoie fort régulièrement savoir de mes nouvelles tous les jours; mais il n’est pas venu une fois s’en informer lui-même, quoique je l’en ai fait prier: en sorte que je ne le vois pas plus que s’il était à Paris. Je l’ai pourtant rencontré ce matin, où je ne l’attendais guère. C’est dans ma chapelle, où je suis descendue pour la première fois depuis ma douloureuse incommodité. J’ai appris aujourd’hui que depuis quatre jours il y va régulièrement entendre la messe. Dieu veuille que cela dure!
Quand je suis entrée, il est venu à moi, et m’a félicitée fort affectueusement sur le meilleur état de ma santé. Comme la messe commençait, j’ai abrégé la conversation, que je comptais bien reprendre après; mais il a disparu avant que j’aie pu le joindre. Je ne vous cacherai pas que je l’ai trouvé un peu changé. Mais ma chère belle, ne me faites pas repentir de ma confiance en votre raison, par des inquiétudes trop vives; et surtout soyez sûre que j’aimerais encore mieux vous affliger que vous tromper.
Si mon neveu continue à me tenir rigueur, je prendrai le parti, aussitôt que je serai mieux, de l’aller voir dans sa chambre, et je tâcherai de pénétrer la cause de cette singulière manie, dans laquelle je crois bien que vous êtes pour quelque chose. Je vous manderai ce que j’aurai appris. Je vous quitte ne pouvant plus remuer les doigts: et puis, si Adélaïde savait que j’ai écrit, elle me gronderait toute la soirée. Adieu, ma belle.
Du château de..., ce 20 octobre 17**.
LETTRE CXX
Le Vicomte de VALMONT au Père ANSELME.
(Feuillant du Couvent de la rue Saint-Honoré.)
Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, monsieur, mais je sais la confiance entière qu’a en vous Mme la Présidente de Tourvel, et sais de plus combien cette confiance est dignement placée. Je crois donc pouvoir sans indiscrétion m’adresser à vous pour en obtenir un service bien essentiel, vraiment digne de votre saint ministère, et où l’intérêt de Mme de Tourvel se trouve joint au mien.
J’ai entre les mains des papiers importants qui la concernent, qui ne peuvent être confiés à personne, et que je ne dois ni ne veux remettre qu’entre ses mains. Je n’ai aucun moyen de l’en instruire, parce que des raisons, que peut-être vous aurez sues d’elle, mais dont je ne crois pas qu’il me soit permis de vous instruire, lui ont fait prendre le parti de refuser toute correspondance avec moi: parti que j’avoue volontiers aujourd’hui, ne pouvoir blâmer, puisqu’elle ne pouvait prévoir des événements auxquels j’étais moi-même bien loin de m’attendre, et qui n’étaient possibles qu’à la force plus qu’humaine qu’on est forcé d’y reconnaître.
Je vous prie donc, monsieur, de vouloir bien l’informer de mes nouvelles résolutions, et de lui demander, pour moi une entrevue particulière où je puisse au moins réparer, en partie, mes torts par mes excuses; et, pour dernier sacrifice, anéantir à ses yeux les seules traces existantes d’une erreur ou d’une faute qui m’avait rendu coupable envers elle.
Ce ne sera qu’après cette expiation préliminaire que j’oserai déposer à vos pieds l’humiliant aveu de mes longs égarements, et implorer votre médiation pour une réconciliation bien plus importante encore, et malheureusement plus difficile. Puis-je espérer, monsieur, que vous ne me refuserez pas des soins si nécessaires et si précieux? et que vous daignerez soutenir ma faiblesse et guider mes pas dans un sentier nouveau, que je désire bien ardemment de suivre, mais que j’avoue, en rougissant, ne pas connaître encore.
J’attends votre réponse avec l’impatience du repentir qui désire de réparer, et je vous prie de me croire, avec autant de reconnaissance que de vénération,
Votre très humble, etc.
P.-S.—Je vous autorise, monsieur, au cas que vous le jugiez convenable, à communiquer cette lettre en entier à Mme de Tourvel, que je me ferai toute ma vie un devoir de respecter, et en qui je ne cesserai jamais d’honorer celle dont le Ciel s’est servi pour ramener mon âme à la vertu, par le touchant spectacle de la sienne.
Du château de..., ce 22 octobre 17**.
LETTRE CXXI
La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY.
J’ai reçu votre lettre, mon trop jeune ami, mais avant de vous remercier il faut que je vous gronde, et je vous préviens que si vous ne vous corrigez pas, vous n’aurez plus de réponse de moi. Quittez donc, si vous m’en croyez, ce ton de cajolerie, qui n’est plus que du jargon, dès qu’il n’est pas l’expression de l’amour. Est-ce donc là le style de l’amitié? non, mon ami, chaque sentiment a son langage qui lui convient; à se servir d’un autre, c’est déguiser la pensée qu’on exprime. Je sais bien que nos petites femmes n’entendent rien de ce qu’on peut leur dire, s’il n’est traduit, en quelque sorte, dans ce jargon d’usage; mais je croyais mériter, je l’avoue, que vous me distinguassiez d’elles. Je suis vraiment fâchée et peut-être plus que je ne devrais l’être, que vous m’ayez si mal jugée.
Vous ne trouverez donc dans ma lettre que ce qui manque à la vôtre, franchise et simplesse. Je vous dirai bien, par exemple, que j’aurais grand plaisir à vous voir et que je suis contrariée de n’avoir auprès de moi que des gens qui m’ennuient, au lieu de gens qui me plaisent; mais vous, cette même phrase, vous la traduirez ainsi: Apprenez-moi à vivre où vous n’êtes pas; en sorte que quand vous serez, je suppose, auprès de votre maîtresse, vous ne sauriez pas y vivre que je n’y sois en tiers. Quelle pitié! et ces femmes, à qui il manque toujours d’être moi, vous trouvez peut-être aussi que cela manque à votre Cécile! voilà pourtant où conduit un langage qui, par l’abus qu’on en fait aujourd’hui, est encore au-dessous du jargon des compliments, et ne devient plus qu’un simple protocole auquel on ne croit pas davantage, qu’au très humble serviteur!
Mon ami, quand vous m’écrivez, que ce soit pour me dire votre façon de penser et de sentir, et non pour m’envoyer des phrases que je trouverai sans vous, plus ou moins bien dites dans le premier roman du jour. J’espère que vous ne vous fâcherez pas de ce que je vous dis là, quand même vous y verriez un peu d’humeur; car je ne nie pas d’en avoir: mais pour éviter jusqu’à l’air du défaut que je vous reproche, je ne vous dirai pas que cette humeur est peut-être un peu augmentée par l’éloignement où je suis de vous. Il me semble qu’à tout prendre, vous valez mieux qu’un procès et deux avocats, et peut-être même encore que l’attentif Belleroche.
Vous voyez qu’au lieu de vous désoler de mon absence, vous devriez vous en féliciter; car jamais je ne vous avais fait un si beau compliment. Je crois que l’exemple me gagne et que je veux vous dire aussi des cajoleries: mais non, j’aime mieux m’en tenir à ma franchise; c’est donc elle seule qui vous assure de ma tendre amitié et de l’intérêt qu’elle m’inspire. Il est fort doux d’avoir un jeune ami dont le cœur est occupé ailleurs. Ce n’est pas là le système de toutes les femmes; mais c’est le mien. Il me semble qu’on se livre avec plus de plaisir, à un sentiment dont on ne peut rien avoir à craindre: aussi j’ai passé pour vous, d’assez bonne heure peut-être, au rôle de confidente. Mais vous choisissez vos maîtresses si jeunes, que vous m’avez fait apercevoir pour la première fois, que je commence à être vieille! C’est bien fait à vous de vous préparer ainsi une longue carrière de constance, et je vous souhaite de tout mon cœur qu’elle soit réciproque.
Vous avez raison de vous rendre aux motifs tendres et honnêtes qui, à ce que vous me mandez, retardent votre bonheur. La longue défense est le seul mérite qui reste à celles qui ne résistent pas toujours; et ce que je trouverais impardonnable à toute autre qu’à une enfant comme la petite Volanges, serait de ne pas savoir fuir un danger dont elle a été suffisamment avertie par l’aveu qu’elle a fait de son amour. Vous autres hommes vous n’avez pas d’idées de ce qu’est la vertu et de ce qu’il en coûte pour la sacrifier! Mais pour peu qu’une femme raisonne, elle doit savoir qu’indépendamment de la faute qu’elle commet, une faiblesse est pour elle le plus grand des malheurs, et je ne conçois pas qu’aucune s’y laisse jamais prendre, quand elle peut avoir un moment pour y réfléchir.
N’allez pas combattre cette idée, car c’est elle qui m’attache principalement à vous. Vous me sauverez des dangers de l’amour, et quoique j’aie bien su sans vous m’en défendre jusqu’à présent, je consens à en avoir de la reconnaissance et je vous en aimerai mieux et davantage.
Sur ce, mon cher chevalier, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.
Du château de..., ce 22 octobre 17**.
LETTRE CXXII
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.
J’espérais, mon aimable fille, pouvoir enfin calmer vos inquiétudes, et je vois au contraire avec chagrin, que je vais les augmenter encore. Calmez-vous cependant: mon neveu n’est pas en danger; on ne peut pas même dire qu’il soit réellement malade. Mais il se passe sûrement en lui quelque chose d’extraordinaire. Je n’y comprends rien; mais je suis sortie de sa chambre avec un sentiment de tristesse, peut-être même d’effroi, que je me reproche de vous faire partager et dont cependant je ne puis m’empêcher de causer avec vous. Voici le récit de ce qui s’est passé; vous pouvez être sûre qu’il est fidèle, car je vivrais quatre-vingts autres années que je n’oublierais pas l’impression que m’a faite cette triste scène.
J’ai donc été ce matin chez mon neveu; je l’ai trouvé écrivant et entouré de différents tas de papiers qui avaient l’air d’être l’objet de son travail. Il s’en occupait au point que j’étais déjà au milieu de sa chambre qu’il n’avait pas encore tourné la tête pour savoir qui entrait. Aussitôt qu’il m’a aperçue, j’ai très bien remarqué qu’en se levant il s’efforçait de composer sa figure, et peut-être même est-ce là ce qui m’y a fait faire plus d’attention. Il était, à la vérité sans toilette et sans poudre, mais je l’ai trouvé pâle et défait et ayant surtout la physionomie altérée. Son regard, que vous avons vu si vif et si gai, était triste et abattu; enfin, soit dit entre nous, je n’aurais pas voulu que vous le vissiez ainsi, car il avait l’air très touchant et très propre à ce que je crois, à inspirer cette tendre pitié qui est un des plus dangereux pièges de l’amour.
Quoique frappée de mes remarques, j’ai pourtant commencé la conversation comme si je ne m’étais aperçue de rien. Je lui ai d’abord parlé de sa santé et, sans me dire qu’elle soit bonne, il ne m’a point articulé pourtant qu’elle fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa retraite qui avait un peu l’air d’une manie, et je tâchais de mêler un peu de gaieté à ma petite réprimande; mais lui m’a répondu seulement, et d’un ton pénétré: «C’est un tort de plus, je l’avoue, mais il sera réparé avec les autres.» Son air, plus encore que ses discours, a un peu dérangé mon enjouement et je me suis hâtée de lui dire qu’il mettait trop d’importance à un simple reproche de l’amitié.
Nous nous sommes donc remis à causer tranquillement. Il m’a dit peu de temps après, que peut-être une affaire, la plus grande affaire de sa vie, le rappellerait bientôt à Paris; mais comme j’avais peur de la deviner, ma chère belle, et que ce début ne me menât à une confidence dont je ne voulais pas, je ne lui ai fait aucune question et je me suis contentée de lui répondre que plus de dissipation serait utile à sa santé. J’ai ajouté que pour cette fois je ne lui ferais aucune instance, aimant mes amis pour eux-mêmes; c’est à cette phrase si simple que, serrant mes mains et parlant avec une véhémence que je ne puis vous rendre: «Oui, ma tante, m’a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup un neveu qui vous respecte et vous chérit, et, comme vous dites, aimez-le pour lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheur et ne troublez par aucun regret l’éternelle tranquillité dont il espère jouir bientôt. Répétez-moi que vous m’aimez, que vous me pardonnez; oui, vous me pardonnerez; je connais votre bonté, mais comment espérer la même indulgence de ceux que j’ai tant offensés?» Alors il s’est baissé sur moi pour me cacher, je crois, des marques de douleur que le son de sa voix me décelait malgré lui.
Émue plus que je ne puis vous dire, je me suis levée précipitamment et sans doute il a remarqué mon effroi, car sur-le-champ se composant davantage: «Pardon, a-t-il repris, pardon, madame, je sens que je m’égare malgré moi. Je vous prie d’oublier mes discours et de vous souvenir seulement de mon profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il ajouté, d’aller vous en renouveler l’hommage avant mon départ.» Il m’a semblé que cette dernière phrase m’engageait à terminer ma visite, et je me suis en allée en effet.
Mais plus j’y réfléchis et moins je devine ce qu’il a voulu dire. Quelle est cette affaire: la plus grande de sa vie? A quel sujet me demande-t-il pardon? D’où lui est venu cet attendrissement involontaire en me parlant? Je me suis déjà fait ces questions mille fois sans pouvoir y répondre. Je ne vois même rien là qui ait rapport à vous; cependant, comme les yeux de l’amour sont plus clairvoyants que ceux de l’amitié, je n’ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s’est passé entre mon neveu et moi.
Je me suis reprise à quatre fois pour écrire cette longue lettre, que je ferais plus longue encore sans la fatigue que je ressens. Adieu, ma chère belle.
Du château de..., ce 20 octobre 17**.
LETTRE CXXIII
Le Père ANSELME au Vicomte de VALMONT.
J’ai reçu, monsieur le vicomte, la lettre dont vous m’avez honoré, et dès hier je me suis transporté suivant vos désirs, chez la personne en question. Je lui ai exposé l’objet et les motifs de la démarche que vous demandiez de faire auprès d’elle. Quelque attachée que je l’aie trouvée au parti sage qu’elle avait pris d’abord, sur ce que je lui ai remontré qu’elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à votre heureux retour et de s’opposer ainsi, en quelque sorte, aux vues miséricordieuses de la Providence, elle a consenti à recevoir votre visite, à condition, toutefois, que ce sera la dernière, et m’a chargé de vous annoncer qu’elle serait chez elle jeudi prochain, 28. Si ce jour ne pouvait pas vous convenir, vous voudrez bien l’en informer et lui en indiquer un autre. Votre lettre sera reçue.
Cependant, monsieur le vicomte, permettez-moi de vous inviter à ne pas différer sans de fortes raisons, afin de pouvoir vous livrer plus tôt et plus entièrement aux dispositions louables que vous me témoignez. Songez que celui qui tarde à profiter du moment de la grâce s’expose à ce qu’elle lui soit retirée; que si la bonté divine est infinie, l’usage en est pourtant réglé par la justice, et qu’il peut venir un moment où le Dieu de miséricorde se change en un Dieu de vengeance.
Si vous continuez à m’honorer de votre confiance, je vous prie de croire que tous mes soins vous seront acquis aussitôt que vous le désirerez: quelque grandes que soient mes occupations, mon affaire la plus importante sera toujours de remplir les devoirs du saint ministère auquel je me suis particulièrement dévoué; et le moment le plus beau de ma vie celui où je verrai mes efforts prospérer par la bénédiction du Tout-Puissant. Faibles pécheurs que nous sommes, nous ne pouvons rien par nous-mêmes! Mais le Dieu qui vous rappelle peut tout, et nous devrons également à sa bonté, vous le désir constant de vous rejoindre à lui, et moi les moyens de vous y conduire. C’est avec son secours que j’espère vous convaincre bientôt que la Religion sainte peut donner seule, même en ce monde, le bonheur solide et durable qu’on cherche vainement dans l’aveuglement des passions humaines.
J’ai l’honneur d’être, avec une respectueuse considération, etc.
Paris, ce 25 octobre 17**.
LETTRE CXXIV
La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.
Au milieu de l’étonnement où m’a jetée, madame, la nouvelle que j’ai apprise hier, je n’oublie pas la satisfaction qu’elle doit vous causer, et je me hâte de vous en faire part. M. de Valmont ne s’occupe plus ni de moi ni de son amour, et ne veut plus que réparer par une vie plus édifiante, les fautes, ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J’ai été informée de ce grand événement par le Père Anselme, auquel il s’est adressé pour le diriger à l’avenir et aussi pour lui ménager une entrevue avec moi, dont je juge que l’objet principal est de me rendre mes lettres, qu’il avait gardées jusqu’ici malgré la demande contraire que je lui en avais faite.
Je ne puis sans doute, qu’applaudir à cet heureux changement et m’en féliciter si, comme il le dit, j’ai pu y concourir en quelque chose. Mais pourquoi fallait-il que j’en fusse l’instrument et qu’il m’en coûtât le repos de ma vie? Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il arriver jamais que par mon infortune? Oh! mon indulgente amie, pardonnez-moi cette plainte. Je sais qu’il ne m’appartient pas de sonder les décrets de Dieu, mais tandis que je lui demande sans cesse, et toujours vainement, la force de vaincre mon malheureux amour, il la prodigue à celui qui ne la lui demandait pas et me laisse sans secours, entièrement livrée à ma faiblesse.
Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que l’enfant prodigue à son retour, obtint plus de grâces de son père que le fils qui ne s’était jamais absenté? Quel compte avons-nous à demander à celui qui ne nous doit rien? Et quand il serait possible que nous eussions quelques droits auprès de lui, quels pourraient être les miens? Me vanterais-je d’une sagesse que déjà je ne dois qu’à Valmont? Il m’a sauvée, et j’oserais me plaindre en souffrant pour lui! Non, mes souffrances me seront chères si son bonheur en est le prix. Sans doute il fallait qu’il revînt à son tour au Père commun. Le Dieu qui l’a formé devait chérir son ouvrage. Il n’avait point créé cet être charmant pour n’en faire qu’un réprouvé. C’est à moi de porter la peine de mon audacieuse imprudence; ne devais-je pas sentir que, puisqu’il m’était défendu de l’aimer, je ne devais pas me permettre de le voir.
Ma faute ou mon malheur est de m’être refusée trop longtemps à cette vérité. Vous m’êtes témoin, ma chère et digne amie, que je me suis soumise à ce sacrifice aussitôt que j’en ai reconnu la nécessité; mais, pour qu’il fût entier, il y manquait que M. de Valmont ne la partageât point. Vous avouerai-je que cette idée est à présent ce qui me tourmente le plus? Insupportable orgueil qui adoucit les maux que nous éprouvons par ceux que nous faisons souffrir! Ah! je vaincrai ce cœur rebelle, je l’accoutumerai aux humiliations.
C’est surtout pour y parvenir que j’ai enfin consenti à recevoir jeudi prochain, la pénible visite de M. de Valmont. Là, je l’entendrai me dire lui-même que je ne suis plus rien, que l’impression faible et passagère que j’avais faite sur lui est entièrement effacée! Je verrai ses regards se porter sur moi sans émotion, tandis que la crainte de déceler la mienne me fera baisser les yeux. Ces mêmes lettres qu’il refusa si longtemps à mes demandes réitérées, je les recevrai de son indifférence, il me les remettra comme des objets inutiles et qui ne l’intéressent plus, et mes mains tremblantes, en recevant ce dépôt honteux, sentiront qu’il leur est remis d’une main ferme et tranquille! Enfin, je le verrai s’éloigner... s’éloigner pour jamais, et mes regards qui le suivront ne verront pas les siens se retourner sur moi!
Et j’étais réservée à tant d’humiliation! Ah! que du moins je me la rende utile en me pénétrant par elle du sentiment de ma faiblesse... Oui, ces lettres qu’il ne se soucie plus de garder, je les conserverai précieusement. Je m’imposerai la honte de les relire chaque jour, jusqu’à ce que mes larmes en aient effacé les dernières traces, et les siennes je les brûlerai comme infectées du poison dangereux qui a corrompu mon âme. Oh! qu’est-ce donc que l’amour, s’il nous fait regretter jusqu’aux dangers auxquels il nous expose; si, surtout on peut craindre de le ressentir encore, même alors qu’on ne l’inspire plus! Fuyons cette passion funeste qui ne laisse de choix qu’entre la honte et le malheur, et souvent même les réunit tous deux, et qu’au moins la prudence remplace la vertu.
Que ce jeudi est encore loin! que ne puis-je consommer à l’instant ce douloureux sacrifice et en oublier à la fois et la cause et l’objet! Cette visite m’importune; je me repens d’avoir promis. Hé! qu’a-t-il besoin de me revoir encore? que sommes-nous à présent l’un à l’autre? S’il m’a offensée, je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir réparer ses torts, je l’en loue. Je ferai plus, je l’imiterai; et séduite par les mêmes erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand son projet est de me fuir, pourquoi commencer par me chercher? Le plus pressé pour chacun de nous n’est-il pas d’oublier l’autre? Ah! sans doute, et ce sera dorénavant mon unique soin.
Si vous le permettez, mon aimable amie, ce sera auprès de vous que j’irai m’occuper de ce travail difficile. Si j’ai besoin de secours, peut-être même de consolation, je n’en veux recevoir que de vous. Vous seule savez m’entendre et parler à mon cœur. Votre précieuse amitié remplira toute mon existence. Rien ne me paraîtra difficile pour seconder les soins que vous voudrez bien vous donner. Je vous devrai ma tranquillité, mon bonheur, ma vertu, et le fruit de vos bontés pour moi sera de m’en avoir enfin rendue digne.
Je me suis, je crois beaucoup égarée dans cette lettre, je le présume au moins par le trouble où je n’ai pas cessée d’être en vous écrivant. S’il s’y trouvait quelques sentiments dont j’aie à rougir, couvrez-les de votre indulgente amitié. Je m’en remets entièrement à elle. Ce n’est pas à vous que je veux dérober aucun des mouvements de mon cœur.
Adieu, ma respectable amie. J’espère sous peu de jours, vous annoncer celui de mon arrivée.
Paris, ce 25 octobre 17**.
Pl. X
Lettre CXXV