Les Liaisons dangereusesParte 35 de 48
Original em francês · tradução para inglês
A tradução continua com o Premium.
- O sentido de cada trecho
- Notas sobre expressões e gramática
- Todos os livros do catálogo
LETTRE CXV
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
C’est une chose inconcevable ma belle amie, comme aussitôt qu’on s’éloigne on cesse facilement de s’entendre. Tant que j’étais auprès de vous, nous n’avions jamais qu’un même sentiment, une même façon de voir; et parce que, depuis près de trois mois je ne vous vois plus, nous ne sommes plus de même avis sur rien. Qui de nous deux a tort? sûrement vous n’hésiteriez pas sur la réponse: mais moi plus sage, ou plus poli je ne décide pas. Je vais seulement répondre à votre lettre et continuer de vous exposer ma conduite.
D’abord, je vous remercie de l’avis que vous me donnez des bruits qui courent sur mon compte; mais je ne m’en inquiète pas encore: je me crois sûr d’avoir bientôt de quoi les faire cesser. Soyez tranquille, je ne reparaîtrai dans le monde que plus célèbre que jamais, et toujours plus digne de vous.
J’espère qu’on me comptera même pour quelque chose l’aventure de la petite Volanges, dont vous paraissez faite si peu de cas: comme si ce n’était rien que d’enlever en une soirée, une jeune fille à son amant aimé, d’en user ensuite tant qu’on le veut et absolument comme de son bien, et sans plus d’embarras d’en obtenir ce qu’on n’ose pas même exiger de toutes les filles dont c’est le métier; et cela sans la déranger en rien de son tendre amour; sans la rendre inconstante, pas même infidèle: car, en effet je n’occupe seulement pas sa tête! en sorte qu’après ma fantaisie passée, je la remettrai entre les bras de son amant, pour ainsi dire sans qu’elle se soit aperçue de rien. Est-ce donc là une marche si ordinaire? et puis croyez-moi, une fois sortie de mes mains, les principes que je lui donne ne s’en développeront pas moins; et je prédis que la timide écolière prendra bientôt un essor propre à faire honneur à son maître.
Si pourtant on aime mieux le genre héroïque, je montrerai la présidente, ce modèle cité de toutes les vertus, respectée même de nos plus libertins, telle enfin qu’on avait perdu jusqu’à l’idée de l’attaquer, je la montrerai, dis-je, oubliant ses devoirs et sa vertu, sacrifiant sa réputation et deux ans de sagesse pour courir après le bonheur de me plaire, pour s’enivrer de celui de m’aimer, se trouvant suffisamment dédommagée de tant de sacrifices par un mot, par un regard qu’encore elle n’obtiendra pas toujours. Je ferai plus, je la quitterai, et je ne connais pas cette femme, ou je n’aurai point de successeur. Elle résistera au besoin de consolation, à l’habitude du plaisir, au désir même de la vengeance. Enfin elle n’aura existé que pour moi, et que sa carrière soit plus ou moins longue, j’en aurai seul ouvert et fermé la barrière. Une fois parvenu à ce triomphe, je dirai à mes rivaux: «Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le siècle un second exemple!»
Vous allez me demander aujourd’hui d’où vient cet excès de confiance? C’est que depuis huit jours, je suis dans la confidence de ma belle; elle ne me dit pas ses secrets, mais je les surprends. Deux lettres d’elle à Mme de Rosemonde m’ont suffisamment instruit, et je ne lirai plus les autres que par curiosité. Je n’ai absolument besoin pour réussir, que de m’approcher d’elle, et mes moyens sont trouvés. Je vais incessamment les mettre en usage.
Vous êtes curieuse, je crois?... Mais non, pour vous punir de ne pas croire à mes intentions, vous ne les saurez pas. Tout de bon, vous mériteriez que je vous retirasse ma confiance, au moins pour cette aventure; en effet, sans le doux prix attaché par vous à ce succès, je ne vous en parlerais plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependant, dans l’espoir que vous vous corrigerez, je veux bien m’en tenir à cette punition légère, et revenant à l’indulgence, j’oublie un moment mes grands projets, pour raisonner des vôtres avec vous.
Vous voilà donc à la campagne, ennuyeuse comme le sentiment et triste comme la fidélité! Et ce pauvre Belleroche! vous ne vous contentez pas de lui faire boire l’eau d’oubli, vous lui en donnez la question! Comment s’en trouve-t-il? supporte-t-il bien les nausées de l’amour? Je voudrais pour beaucoup qu’il ne vous en devînt que plus attaché; je suis curieux de voir quel remède plus efficace vous parviendriez à employer. Je vous plains en vérité, d’avoir été obligée de recourir à celui-là. Je n’ai fait qu’une fois dans ma vie l’amour par procédé. J’avais certainement un grand motif, puisque c’était à la comtesse de..., et vingt fois entre ses bras, j’ai été tenté de lui dire: «Madame, je renonce à la place que je sollicite et permettez-moi de quitter celle que j’occupe.» Aussi, de toutes les femmes que j’ai eues, c’est la seule dont j’ai vraiment plaisir à dire du mal.
Pour votre motif à vous, je le trouve à vrai dire, d’un ridicule rare; et vous aviez raison de croire que je ne deviendrais pas le successeur. Quoi! c’est pour Danceny que vous vous donnez toute cette peine-là? Eh! ma chère amie, laissez-le adorer sa vertueuse Cécile et ne vous compromettez pas dans ces jeux d’enfants. Laissez les écoliers se former auprès des bonnes ou jouer avec les pensionnaires à de petits jeux innocents. Comment allez-vous vous charger d’un novice qui ne saura ni vous prendre, ni vous quitter, et avec qui il vous faudra tout faire? Je vous le dis sérieusement, je désapprouve ce choix et quelque secret qu’il restât, il vous humilierait au moins à mes yeux et dans votre conscience.
Vous prenez, dites-vous, beaucoup de goût pour lui: allons donc, vous vous trompez sûrement, et je crois même avoir trouvé la cause de votre erreur. Ce beau dégoût de Belleroche vous est venu dans un temps de disette, et Paris ne vous offrant pas le choix, vos idées toujours trop vives, se sont portées sur le premier objet que vous avez rencontré. Mais songez qu’à votre retour vous pourrez choisir entre mille, et si enfin vous redoutez l’inaction dans laquelle vous risquez de tomber en différant, je m’offre à vous pour amuser vos loisirs.
D’ici à votre arrivée, mes grandes affaires seront terminées de manière ou d’autre, et sûrement, ni la petite Volanges, ni la présidente elle-même ne m’occuperont pas assez alors pour que je ne sois pas à vous autant que vous le désirez. Peut-être même d’ici là, aurai-je déjà remis la petite fille aux mains de son discret amant. Sans convenir, quoi que vous en disiez, que ce ne soit pas une jouissance attachante, comme j’ai le projet qu’elle garde de moi toute sa vie une idée supérieure à celle de tous les autres hommes, je me suis mis avec elle, sur un ton que je ne pourrais soutenir longtemps sans altérer ma santé, et, dès ce moment, je ne tiens plus à elle que par le soin qu’on doit aux affaires de famille...
Vous ne m’entendez pas?... C’est que j’attends une seconde époque pour confirmer mon espoir et m’assurer que j’ai pleinement réussi dans mes projets. Oui, ma belle amie, j’ai déjà un premier indice que le mari de mon écolière ne courra pas le risque de mourir sans postérité, et que le chef de la maison de Gercourt ne sera à l’avenir qu’un cadet de celle de Valmont. Mais laissez-moi finir à ma fantaisie cette aventure, que je n’ai entreprise qu’à votre prière. Songez que si vous rendez Danceny inconstant, vous ôtez tout le piquant de cette histoire. Considérez enfin que, m’offrant pour représenter auprès de vous, j’ai ce me semble, quelques droits à la préférence.
J’y compte si bien que je n’ai pas craint de contrarier vos vues en encourant moi-même à augmenter la tendre passion du discret amoureux, pour le premier et digne objet de son choix. Ayant donc trouvé hier votre pupille occupée à lui écrire et l’ayant dérangée d’abord de cette douce occupation pour une autre plus douce encore, je lui ai demandé après, de voir sa lettre, et comme je l’ai trouvée froide et contrainte, je lui ai fait sentir que ce n’était pas ainsi qu’elle consolerait son amant, et je l’ai décidée à en écrire une autre sous ma dictée, où, en imitant du mieux que j’ai pu son petit radotage, j’ai tâché de nourrir l’amour du jeune homme par un espoir plus certain. La petite personne était toute ravie, me disait-elle, de se trouver parler si bien; et dorénavant je serai chargé de la correspondance. Que n’aurai-je pas fait pour ce Danceny? J’aurai été à la fois son ami, son confident, son rival et sa maîtresse! Encore en ce moment, je lui rends le service de le sauver de vos liens dangereux. Oui, sans doute, dangereux; car vous posséder et vous perdre, c’est acheter un moment de bonheur par une éternité de regrets.
Adieu, ma belle amie; ayez le courage de dépêcher Belleroche le plus que vous pourrez. Laissez là Danceny et préparez-vous à retrouver et à me rendre les délicieux plaisirs de notre première liaison.
P.-S.—Je vous fais compliment sur le jugement prochain du grand procès. Je serai fort aise que cet heureux événement arrive sous mon règne.
Du château de..., ce 19 octobre 17**.
LETTRE CXVI
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Mme de Merteuil est partie ce matin pour la campagne; ainsi, ma charmante Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui me restait en votre absence, celui de parler de vous à votre amie et à la mienne. Depuis quelque temps, elle m’a permis de lui donner ce titre, et j’en ai profité avec d’autant plus d’empressement qu’il me semblait par là, me rapprocher de vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable! et quel charme flatteur elle sait donner à l’amitié! Il semble que ce doux sentiment s’embellisse et se fortifie chez elle de tout ce qu’elle refuse à l’amour. Si vous saviez comme elle vous aime, comme elle se plaît à m’entendre lui parler de vous!... C’est là sans doute ce qui m’attache autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement pour vous deux, de passer sans cesse des délices de l’amour aux douceurs de l’amitié, d’y consacrer toute mon existence, d’être en quelque sorte, le point de réunion de votre attachement réciproque et de sentir toujours que, m’occupant du bonheur de l’une, je travaillerais également à celui de l’autre! Aimez, aimez beaucoup, ma charmante amie, cette femme adorable. L’attachement que j’ai pour elle, donnez-y plus de prix encore en le partageant. Depuis que j’ai goûté le charme de l’amitié, je désire que vous l’éprouviez à votre tour. Les plaisirs que je ne partage pas avec vous, il me semble n’en jouir qu’à moitié. Oui ma Cécile, je voudrais entourer votre cœur de tous les sentiments les plus doux; que chacun de ses mouvements vous fît éprouver une sensation de bonheur, et je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu’une partie de la félicité que je tiendrais de vous.
Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient qu’une chimère de mon imagination, et que la réalité ne m’offre au contraire que des privations douloureuses et infinies? L’espoir que vous m’aviez donné de vous voir à cette campagne, je m’aperçois bien qu’il faut y renoncer. Je n’ai plus de consolation que celle de me persuader qu’en effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le dire, de vous en affliger avec moi! Déjà, deux fois, mes plaintes à ce sujet sont restées sans réponse. Ah! Cécile! Cécile! je crois bien que vous m’aimez de toutes les facultés de votre âme, mais votre âme n’est pas brûlante comme la mienne! Que n’est-ce à moi à lever les obstacles? Pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu’il me faille ménager au lieu des vôtres? Je saurais bientôt vous prouver que rien n’est impossible à l’amour.
Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette absence cruelle: au moins ici, peut-être vous verrais-je. Vos charmants regards ranimeraient mon âme abattue; leur touchante expression ranimerait mon cœur, qui, quelquefois en a besoin. Pardon, ma Cécile; cette crainte n’est pas un soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah! je serais trop malheureux si j’en doutais. Mais tant d’obstacles! et toujours renouvelés! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il semble que ce départ de Mme de Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de tous mes malheurs.
Adieu, ma Cécile; adieu, ma bien-aimée. Songez que votre amant s’afflige et que vous pouvez seule lui rendre le bonheur.
Paris, ce 17 octobre 17**.
LETTRE CXVII
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
(Dictée par Valmont.)
Croyez-vous donc, mon bon ami, que j’aie besoin d’être grondée pour être triste, quand je sais que vous vous affligez? et doutez-vous que je ne souffre autant que vous de toutes vos peines? Je partage même celles que je vous cause involontairement, et j’ai, de plus que vous, de voir que vous ne me rendez pas justice. Oh! cela n’est pas bien. Je vois bien ce qui vous fâche: c’est que les deux dernières fois que vous m’avez demandé de venir ici je ne vous ai pas répondu à cela; mais cette réponse est-elle donc si aisée à faire? Croyez-vous que je ne sache pas que ce que vous voulez est bien mal? Et pourtant, si j’ai déjà tant de peine à vous refuser de loin, que serait-ce donc si vous étiez là? Et puis, pour avoir voulu vous consoler un moment, je serais affligée toute ma vie.
Tenez, je n’ai rien de caché pour vous, moi; voilà mes raisons, jugez vous-même. J’aurais peut-être fait ce que vous voulez sans ce que je vous ai mandé, que ce M. de Gercourt, qui cause tout notre chagrin, n’arrivera pas encore de sitôt, et comme depuis quelque temps maman me témoigne beaucoup plus d’amitié, comme de mon côté, je la caresse le plus que je peux, qui sait ce que je pourrai obtenir d’elle? Et si nous pouvions être heureux sans que j’aie rien à me reprocher, est-ce que cela ne vaudrait pas bien mieux? Si j’en crois ce qu’on m’a dit souvent, les hommes même n’aiment plus tant leurs femmes quand elles les ont trop aimés avant de l’être. Cette crainte-là me retient encore plus que tout le reste. Mon ami, n’êtes-vous pas sûr de mon cœur et ne sera-t-il pas toujours temps?
Écoutez, je vous promets que si je ne peux pas éviter le malheur d’épouser M. de Gercourt, que je hais déjà tant avant de le connaître, rien ne me retiendra plus pour être à vous autant que je pourrai et même avant tout. Comme je ne me soucie d’être aimée que de vous et que vous verrez bien que si je fais mal il n’y aura pas de ma faute, le reste me sera bien égal; pourvu que vous me promettiez de m’aimer toujours autant que vous faites. Mais, mon ami, jusque-là, laissez-moi continuer comme je fais, et ne me demandez plus une chose que j’ai de bonnes raisons pour ne pas faire et que pourtant il me fâche de vous refuser.
Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne fût pas si pressant pour vous; cela ne sert qu’à me rendre plus chagrine encore. Oh! vous avez là un bon ami, je vous l’assure! Il fait tout comme vous feriez vous-même. Mais, adieu, mon cher ami; j’ai commencé bien tard à vous écrire et j’y ai passé une partie de la nuit. Je vais me coucher et réparer le temps perdu. Je vous embrasse, mais ne me grondez plus.
Du château de..., ce 18 octobre 17**.
LETTRE CXVIII
Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL.
Si j’en crois mon almanach, il n’y a, mon adorable amie que deux jours que vous êtes absente; mais si j’en crois mon cœur il y a deux siècles. Or, je le tiens de vous-même, c’est toujours son cœur qu’il faut croire; il est donc bien temps que vous reveniez, et toutes vos affaires doivent être plus que finies. Comment voulez-vous que je m’intéresse à votre procès si, perte ou gain, j’en dois également payer les frais par l’ennui de votre absence? Oh! que j’aurais envie de quereller! et qu’il est triste, avec un si beau sujet d’avoir de l’humeur, de n’avoir pas le droit d’en montrer!
N’est-ce pas cependant une véritable infidélité, une noire trahison, que de laisser votre ami loin de vous après l’avoir accoutumé à ne pouvoir plus se passer de votre présence? Vous aurez beau consulter vos avocats, ils ne vous trouveront pas de justification pour ce mauvais procédé, et puis ces gens-là ne disent que des raisons, et des raisons ne suffisent pas pour répondre à des sentiments.
Pour moi, vous m’avez tant dit que c’était par raison que vous faisiez ce voyage, que vous m’avez tout à fait brouillé avec elle. Je ne veux plus du tout l’entendre, pas même quand elle me dit de vous oublier. Cette raison-là est pourtant bien raisonnable, et au fait, cela ne serait pas si difficile que vous pourriez le croire. Il suffirait seulement de perdre l’habitude de penser toujours à vous, et rien ici, je vous assure, ne vous rappellerait à moi.
Nos plus jolies femmes, celles qu’on dit les plus aimables, sont encore si loin de vous qu’elles ne pourraient en donner qu’une bien faible idée. Je crois même qu’avec des yeux exercés, plus on a cru d’abord qu’elles vous ressemblaient, plus on y trouve après de différence: elles ont beau faire, beau y mettre tout ce qu’elles savent, il leur manque toujours d’être vous, et c’est positivement là qu’est le charme. Malheureusement, quand les journées sont si longues et qu’on est désoccupé, on rêve, on fait des châteaux en Espagne, on se crée sa chimère; peu à peu l’imagination s’exalte: on veut embellir son ouvrage, on rassemble tout ce qui peut plaire, on arrive enfin à la perfection, et, dès qu’on en est là, le portrait ramène au modèle, et on est tout étonné de voir qu’on n’a fait que songer à vous.
Dans ce moment même, je suis encore la dupe d’une erreur à peu près semblable. Vous croyez peut-être que c’était pour m’occuper de vous que je me suis mis à vous écrire? Point du tout: c’était pour me distraire. J’avais cent choses à vous dire, dont vous n’étiez pas l’objet, qui, comme vous savez, m’intéressent bien vivement, et ce sont celles-là pourtant dont j’ai été distrait. Et depuis quand le charme de l’amitié distrait-il donc de celui de l’amour? Ah! si j’y regardais de bien près, peut-être aurais-je un petit reproche à me faire! Mais, chut! oublions cette légère faute, de peur d’y retomber, et que mon amie elle-même l’ignore.
Aussi pourquoi n’êtes-vous pas là pour me répondre, pour me ramener si je m’égare, pour me parler de ma Cécile, pour augmenter s’il est possible, le bonheur que je goûte à l’aimer, par l’idée si douce que c’est votre amie que j’aime? Oui, je l’avoue, l’amour qu’elle m’inspire m’est devenu plus précieux encore, depuis que vous avez bien voulu en recevoir la confidence. J’aime tant à vous ouvrir mon cœur, à occuper le vôtre de mes sentiments, à les y déposer sans réserve! Il me semble que je les chéris davantage à mesure que vous daignez les recueillir, et puis je vous regarde et je me dis: C’est en elle qu’est renfermé tout mon bonheur.
Je n’ai rien de nouveau à vous apprendre sur ma situation. La dernière lettre que j’ai reçu d’elle augmente et assure mon espoir, mais le retarde encore. Cependant ses motifs sont si tendres et si honnêtes que je ne puis l’en blâmer ni m’en plaindre. Peut-être n’entendez-vous pas trop bien ce que je vous dis là, mais pourquoi n’êtes-vous pas ici? Quoiqu’on dise tout à son amie, on n’ose pas tout écrire. Les secrets de l’amour, surtout sont si délicats, qu’on ne peut les laisser aller ainsi sur leur bonne foi. Si quelquefois on leur permet de sortir, il ne faut pas au moins les perdre de vue; il faut en quelque sorte, les voir entrer dans leur nouvel asile. Ah! revenez donc, mon adorable amie; vous voyez bien que votre retour est nécessaire. Oubliez enfin les mille raisons qui vous retiennent où vous êtes, ou apprenez-moi à vivre où vous n’êtes pas.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Paris, ce 16 octobre 17**.