Les Liaisons dangereuses Cap. 1/17 · 0%

Les Liaisons dangereusesParte 19 de 48

Choderlos de Laclos

Original em francês · tradução para inglês

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LETTRE LXXI

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

Mon étourdi de chasseur n’a-t-il pas laissé mon portefeuille à Paris! Les lettres de ma belle, celles de Danceny pour la petite Volanges, tout est resté, et j’ai besoin de tout. Il va partir pour réparer sa sottise; et tandis qu’il selle son cheval, je vous raconterai mon histoire de cette nuit, car je vous prie de croire que je ne perds pas mon temps.

L’aventure, par elle-même, est bien peu de chose; ce n’est qu’un réchauffé avec la vicomtesse de M... Mais elle m’a intéressé par les détails. Je suis bien aise d’ailleurs de vous faire voir que si j’ai le talent de perdre les femmes, je n’ai pas moins, quand je veux, celui de les sauver. Le parti le plus difficile ou le plus gai est toujours celui que je prends, et je ne me reproche pas une bonne action, pourvu qu’elle m’exerce ou m’amuse.

J’ai donc trouvé la vicomtesse ici, et comme elle joignait ses instances aux persécutions qu’on me faisait pour passer la nuit au château: «Eh bien! j’y consens, lui dis-je, à condition que je la passerai avec vous».—«Cela m’est impossible, me répondit-elle, Vressac est ici.» Jusque-là, je n’avais cru que lui dire une honnêteté, mais ce mot d’impossible me révolta comme de coutume. Je me sentis humilié d’être sacrifié à Vressac, et je résolus de ne le pas souffrir: j’insistai donc.

Les circonstances ne m’étaient pas favorables. Ce Vressac a eu la gaucherie de donner de l’ombrage au vicomte, en sorte que la vicomtesse ne peut plus le recevoir chez elle, et ce voyage chez la bonne comtesse avait été concerté entre eux, pour tâcher d’y dérober quelques nuits. Le vicomte avait même d’abord montré de l’humeur d’y rencontrer Vressac; mais comme il est encore plus chasseur que jaloux, il n’en est pas moins resté, et la comtesse, toujours telle que vous la connaissez, après avoir logé la femme dans le grand corridor, a mis le mari d’un côté et l’amant de l’autre et les a laissés s’arranger entre eux. Le mauvais destin de tous deux a voulu que je fusse logé vis-à-vis.

Ce jour-là même, c’est-à-dire hier, Vressac, qui, comme vous pouvez croire, cajole le vicomte, chassait avec lui, malgré son peu de goût pour la chasse, et comptait bien se consoler la nuit entre les bras de la femme, de l’ennui que le mari lui causait tout le jour; mais moi je jugeai qu’il aurait besoin de repos, et je m’occupai des moyens de décider sa maîtresse à lui laisser le temps d’en prendre.

Je réussis et j’obtins qu’elle lui ferait une querelle de cette même partie de chasse, à laquelle, bien évidemment, il n’avait consenti que pour elle. On ne pouvait prendre un plus mauvais prétexte, mais nulle femme n’a mieux que la vicomtesse ce talent commun à toutes, de mettre l’humeur à la place de la raison et de n’être jamais si difficile à apaiser que quand elle a tort. Le moment, d’ailleurs, n’était pas commode pour les explications, et ne voulant qu’une nuit, je consentais qu’ils se raccommodassent le lendemain.

Vressac fut donc boudé à son retour. Il voulut en demander la cause, on le querella. Il essaya de se justifier; le mari qui était présent, servit de prétexte pour rompre la conversation; il tenta enfin de profiter d’un moment ou le mari était absent pour demander qu’on voulût bien l’entendre le soir; ce fut alors que la vicomtesse devint sublime. Elle s’indigna contre l’audace des hommes qui, parce qu’ils ont éprouvé les bontés d’une femme, croient avoir le droit d’en abuser encore, même alors qu’elle a à se plaindre d’eux; et ayant changé de thèse par cette adresse, elle parla si bien délicatesse et sentiment que Vressac resta muet et confus, et que moi-même je fus tenté de croire qu’elle avait raison, car vous saurez que, comme ami de tous deux, j’étais en tiers dans cette conversation.

Enfin, elle déclara positivement qu’elle n’ajouterait pas les fatigues de l’amour à celles de la chasse, et qu’elle se reprocherait de troubler d’aussi doux plaisirs. Le mari rentra. Le désolé Vressac, qui n’avait plus la liberté de répondre, s’adressa à moi, et après m’avoir fort longuement conté ses raisons, que je savais aussi bien que lui, il me pria de parler à la vicomtesse, et je le lui promis. Je lui parlai en effet; mais ce fut pour la remercier et convenir avec elle de l’heure et des moyens de notre rendez-vous.

Elle me dit que, logée entre son mari et son amant, elle avait trouvé plus prudent d’aller chez Vressac que de le recevoir dans son appartement, et que, puisque je logeais vis-à-vis d’elle, elle croyait plus sûr aussi de venir chez moi; qu’elle s’y rendrait aussitôt que sa femme de chambre l’aurait laissée seule, que je n’avais qu’à tenir ma porte entr’ouverte et l’attendre.

Tout s’exécuta comme nous en étions convenus, et elle arriva chez moi vers une heure du matin.

D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.

Comme je n’ai point de vanité, je ne m’arrête pas aux détails de la nuit, mais vous me connaissez, et j’ai été content de moi.

Au point du jour, il a fallu se séparer. C’est ici que l’intérêt commence. L’étourdie avait cru laisser sa porte entr’ouverte, nous la trouvâmes fermée, et la clef était restée en dedans; vous n’avez pas l’idée de l’expression de désespoir avec laquelle la vicomtesse me dit aussitôt: «Ah! je suis perdue!» Il faut convenir qu’il eut été plaisant de la laisser dans cette situation; mais pouvais-je souffrir qu’une femme fût perdue pour moi, sans l’être par moi? Et devais-je, comme le commun des hommes, me laisser maîtriser par les circonstances? Il fallait donc trouver un moyen. Qu’eussiez-vous fait, ma belle amie? Voici ma conduite, et elle a réussi.

J’eus bientôt reconnu que la porte en question pouvait s’enfoncer, en se permettant de faire beaucoup de bruit. J’obtins donc de la vicomtesse, non sans peine, qu’elle jetterait des cris perçants et d’effroi, comme Au voleur! A l’assassin! etc., etc. Et nous convînmes qu’au premier cri j’enfoncerais la porte et qu’elle courrait à son lit. Vous ne sauriez croire combien il fallut de temps pour la décider même après qu’elle eut consenti. Il fallut pourtant finir par là, et au premier coup de pied, la porte céda.

La vicomtesse fit bien de ne pas perdre de temps, car au même instant, le vicomte et Vressac furent dans le corridor, et la femme de chambre accourut aussi à la chambre de sa maîtresse.

J’étais seul de sang-froid, et j’en profitai pour aller éteindre une veilleuse qui brûlait encore et la renverser par terre, car vous jugez combien il eût été ridicule de feindre cette terreur panique en ayant de la lumière dans sa chambre. Je querellai ensuite le mari et l’amant sur leur sommeil léthargique, en les assurant que les cris auxquels j’étais accouru, et mes efforts pour enfoncer la porte avaient duré au moins cinq minutes.

La vicomtesse qui avait retrouvé son courage dans son lit, me seconda assez bien et jura ses grands dieux qu’il y avait un voleur dans son appartement; elle protesta avec plus de sincérité que de la vie elle n’avait eu tant peur. Nous cherchions partout et nous ne trouvions rien, lorsque je fis apercevoir la veilleuse renversée et conclus que, sans doute, un rat avait causé le dommage et la frayeur; mon avis passa tout d’une voix, et après quelques plaisanteries rebattues sur les rats, le vicomte s’en alla le premier regagner sa chambre et son lit, en priant sa femme d’avoir à l’avenir des rats plus tranquilles.

Vressac, resté seul avec nous, s’approcha de la vicomtesse pour lui dire tendrement que c’était une vengeance de l’amour; à quoi elle répondit en me regardant: «Il était donc bien en colère, car il s’est beaucoup vengé; mais, ajouta-t-elle, je suis rendue de fatigue, et je veux dormir.»

J’étais dans un moment de bonté; en conséquence, avant de nous séparer, je plaidai la cause de Vressac et j’amenai le raccommodement. Les deux amants s’embrassèrent, et je fus, à mon tour, embrassé par tous les deux. Je ne me souciais plus des baisers de la vicomtesse, mais j’avoue que celui de Vressac me fit plaisir. Nous sortîmes ensemble, et après avoir reçu ses longs remerciements, nous allâmes chacun nous remettre au lit.

Si vous trouvez cette histoire plaisante, je ne vous en demande pas le secret. A présent que je m’en suis amusé, il est juste que le public ait son tour. Pour le moment, je ne parle que de l’histoire, peut-être bientôt en dirons-nous autant de l’héroïne?

Adieu, il y a une heure que mon chasseur attend; je ne prends plus le moment de vous embrasser et de vous recommander surtout de vous garder de Prévan.

Du château de..., ce 15 septembre 17**.


LETTRE LXXII

Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.

(Remise seulement le 14.)

O ma Cécile! que j’envie le sort de Valmont! Demain il vous verra. C’est lui qui vous remettra cette lettre; et moi, languissant loin de vous, je traînerai ma pénible existence entre les regrets et le malheur. Mon amie, ma tendre amie, plaignez-moi de mes maux; surtout plaignez-moi des vôtres; c’est contre eux que le courage m’abandonne.

Qu’il m’est affreux de causer votre malheur! Sans moi, vous seriez heureuse et tranquille. Me pardonnez-vous? Dites, ah! dites que vous me pardonnez; dites-moi aussi que vous m’aimez, que vous m’aimez toujours. J’ai besoin que vous me le répétiez. Ce n’est pas que j’en doute, mais il me semble que plus on en est sûr et plus il est doux de se l’entendre dire. Vous m’aimez, n’est-ce pas? Oui, vous m’aimez de toute votre âme. Je n’oublie pas que c’est la dernière parole que je vous ai entendue prononcer. Comme je l’ai recueillie dans mon cœur! Comme elle s’y est profondément gravée! Et avec quels transports le mien y a répondu!

Hélas! dans ce moment de bonheur, j’étais loin de prévoir le sort affreux qui nous attendait. Occupons-nous, ma Cécile, des moyens de l’adoucir. Si j’en crois mon ami, il suffira, pour y parvenir, que vous preniez en lui une confiance qu’il mérite.

J’ai été peiné, je l’avoue, de l’idée désavantageuse que vous paraissez avoir de lui. J’y ai reconnu les préventions de votre maman: c’était pour m’y soumettre que j’avais négligé, depuis quelque temps, cet homme vraiment aimable, qui aujourd’hui fait tout pour moi, qui enfin travaille à nous réunir, lorsque votre maman nous a séparés. Je vous en conjure, ma chère amie, voyez-le d’un œil plus favorable. Songez qu’il est mon ami, qu’il veut être le vôtre, qu’il peut me rendre le bonheur de vous voir. Si ces raisons ne vous ramènent pas, ma Cécile, vous ne m’aimez pas autant que je vous aime, vous ne m’aimez plus autant que vous m’aimiez. Ah! si jamais vous deviez m’aimer moins... Mais non, le cœur de ma Cécile est à moi, il y est pour la vie, et si j’ai à craindre les peines d’un amour malheureux, sa constance au moins me sauvera les tourments d’un amour trahi.

Adieu, ma charmante amie; n’oubliez pas que je souffre et qu’il ne tient qu’à vous de me rendre heureux, parfaitement heureux. Écoutez le vœu de mon cœur et recevez les plus tendres baisers de l’amour.

Paris, ce 11 septembre 17**.


LETTRE LXXIII

Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES.

(Jointe à la précédente.)

L’ami qui vous sert a su que vous n’aviez rien de ce qu’il vous fallait pour écrire, et il y a déjà pourvu. Vous trouverez dans l’antichambre de l’appartement que vous occupez, sous la grande armoire, à main gauche, une provision de papier, de plumes et d’encre, qu’il renouvellera quand vous voudrez et qu’il lui semble que vous pouvez laisser à cette même place, si vous n’en trouvez pas de plus sûre.

Il vous demande de ne pas vous offenser, s’il a l’air de ne faire aucune attention à vous dans le cercle et de ne vous y regarder que comme une enfant. Cette conduite lui paraît nécessaire pour inspirer la sécurité dont il a besoin et pouvoir travailler plus efficacement au bonheur de son ami et au vôtre. Il tâchera de faire naître les occasions de vous parler quand il aura quelque chose à vous apprendre ou à vous remettre, et il espère y parvenir si vous mettez du zèle à le seconder.

Il vous conseille aussi de lui rendre à mesure les lettres que vous aurez reçues, afin de risquer moins de vous compromettre.

Il finit par vous assurer que si vous voulez lui donner votre confiance, il mettra tous ses soins à adoucir la persécution qu’une mère trop cruelle fait éprouver à deux personnes, dont l’une est déjà son meilleur ami et l’autre lui paraît mériter l’intérêt le plus tendre.

Au château de..., ce 14 septembre 17**.


LETTRE LXXIV

La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.

Eh! depuis quand, mon ami, vous effrayez-vous si facilement? Ce Prévan est donc bien redoutable? Mais voyez combien je suis simple et modeste! Je l’ai rencontré souvent, ce superbe vainqueur; à peine l’avais-je regardé! Il ne fallait pas moins que votre lettre pour m’y faire faire attention. J’ai réparé mon injustice hier. Il était à l’Opéra, presque vis-à-vis de moi, et je m’en suis occupée. Il est joli au moins, mais très joli; des traits fins et délicats! il doit gagner à être vu de près. Et vous dites qu’il veut m’avoir! Assurément il me fera honneur et plaisir. Sérieusement, j’en ai fantaisie, et je vous confie ici que j’ai fait les premières démarches. Je ne sais pas si elles réussiront. Voilà le fait.

Il était à deux pas de moi, à la sortie de l’Opéra, et j’ai donné très haut rendez-vous à la marquise de... pour souper le vendredi chez la maréchale. C’est, je crois, la seule maison où je peux le rencontrer. Je ne doute pas qu’il ne m’ait entendu... Si l’ingrat allait n’y pas venir? Mais, dites-moi donc, croyez-vous qu’il y vienne? Savez-vous que s’il n’y vient pas, j’aurai de l’humeur toute la soirée? Vous voyez qu’il ne trouvera pas tant de difficulté à me suivre; et ce qui vous étonnera davantage, c’est qu’il en trouvera moins encore à me plaire. Il veut, dit-il, crever six chevaux à me faire sa cour! Oh! je sauverai la vie à ces chevaux-là. Je n’aurai jamais la patience d’attendre si longtemps. Vous savez qu’il n’est pas dans mes principes de faire languir quand une fois je suis décidée, et je le suis pour lui.

Oh! çà, convenez qu’il y a plaisir à me parler raison? Votre avis important n’a-t-il pas un grand succès? Mais que voulez-vous? je végète depuis si longtemps! Il y a plus de six semaines que je ne me suis pas permis une gaîté. Celle-là se présente: puis-je me la refuser? le sujet n’en vaut-il pas la peine? en est-il de plus agréable, dans quelque sens que vous preniez ce mot?

Vous-même vous êtes forcé de lui rendre justice; vous faites plus que le louer, vous en êtes jaloux. Eh bien! je m’établis juge entre vous deux; mais d’abord il faut s’instruire, et c’est ce que je veux faire. Je serai juge intègre et vous serez pesés tous deux dans la même balance. Pour vous, j’ai déjà vos mémoires, et votre affaire est parfaitement instruite. N’est-il pas juste que je m’occupe à présent de votre adversaire? Allons, exécutez-vous de bonne grâce et, pour commencer, apprenez-moi, je vous prie, quelle est cette triple aventure dont il est le héros. Vous m’en parlez comme si je ne connaissais autre chose, et je n’en sais pas le premier mot. Apparemment, elle se sera passée pendant mon voyage à Genève, et votre jalousie vous aura empêché de me l’écrire. Réparez cette faute au plus tôt; songez que rien de ce qui l’intéresse ne m’est étranger. Il me semble bien qu’on en parlait encore à mon retour, mais j’étais occupée d’autre chose et j’écoute rarement, en ce genre, tout ce qui n’est pas du jour ou de la veille.

Quand ce que je vous demande vous contrarierait un peu, n’est-ce pas le moindre prix que vous deviez aux soins que je me suis donnés pour vous? Ne sont-ce pas eux qui vous ont rapproché de votre présidente quand vos sottises vous en avaient éloigné? N’est-ce pas encore moi qui ai remis entre vos mains de quoi vous venger du zèle amer de Mme de Volanges? Vous vous êtes plaint si souvent du temps que vous perdiez à aller chercher vos aventures! A présent, vous les avez sous la main. L’amour, la haine, vous n’avez qu’à choisir, tout couche sous le même toit; et vous pouvez, doublant votre existence, caresser d’une main et frapper de l’autre.

C’est même encore à moi que vous devez l’aventure de la vicomtesse. J’en suis assez contente, mais, comme vous dites, il faut qu’on en parle; car si l’occasion a pu vous engager, comme je le conçois, à préférer pour le moment le mystère à l’éclat, il faut convenir pourtant que cette femme ne méritait pas un procédé si honnête.

J’ai d’ailleurs à m’en plaindre. Le chevalier de Belleroche la trouve plus jolie que je ne voudrais et, par beaucoup de raisons, je serai bien aise d’avoir un prétexte pour rompre avec elle: or il n’en est pas de plus commode que d’avoir à dire: «On ne peut plus voir cette femme-là.»

Adieu, vicomte; songez que, placé où vous êtes, le temps est précieux: je vais employer le mien à m’occuper du bonheur de Prévan.

Paris, ce 15 septembre 17**.


LETTRE LXXV

CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.

Nota.—Dans cette lettre, Cécile Volanges rend compte avec le plus grand détail de tout ce qui est relatif à elle dans les événements que le lecteur a vus lettres LXI et suivantes. On a cru devoir supprimer cette répétition. Elle parle enfin du vicomte de Valmont et elle s’exprime ainsi:

... Je t’assure que c’est un homme bien extraordinaire. Maman en dit beaucoup de mal, mais le chevalier Danceny en dit beaucoup de bien, et je crois que c’est lui qui a raison. Je n’ai jamais vu d’homme aussi adroit. Quand il m’a rendu la lettre de Danceny, c’était au milieu de tout le monde, et personne n’en a rien vu; il est vrai que j’ai eu bien peur, parce que je n’étais prévenue de rien, mais à présent je m’y attendrai. J’ai déjà fort bien compris comment il voulait que je fisse pour lui remettre ma réponse. Il est bien facile de s’entendre avec lui, car il a un regard qui dit tout ce qu’il veut. Je ne sais pas comment il fait; il me disait, dans le billet dont je t’ai parlé, qu’il n’aurait pas l’air de s’occuper de moi devant maman: en effet, on dirait toujours qu’il n’y songe pas; et pourtant, toutes les fois que je cherche ses yeux, je suis sûre de les rencontrer tout de suite.

Il y a ici une bonne amie de maman, que je ne connaissais pas, qui a aussi l’air de ne guère aimer M. de Valmont, quoiqu’il ait bien des attentions pour elle. J’ai peur qu’il ne s’ennuie bientôt de la vie qu’on mène ici et qu’il ne s’en retourne à Paris: cela serait bien fâcheux. Il faut qu’il ait bien bon cœur d’être venu exprès pour rendre service à son ami et à moi! Je voudrais bien lui en témoigner ma reconnaissance, mais je ne sais comment faire pour lui parler, et quand j’en trouverais l’occasion, je serais si honteuse que je ne saurais peut-être que lui dire.

Il n’y a que Mme de Merteuil avec qui je parle librement quand je parle de mon amour. Peut-être même qu’avec toi, à qui je dis tout, si c’était en causant, je serais embarrassée. Avec Danceny lui-même, j’ai souvent senti, comme malgré moi, une certaine crainte qui m’empêchait de lui dire tout ce que je pensais. Je me le reproche bien à présent et je donnerais tout au monde pour trouver le moment de lui dire une fois, une seule fois, combien je l’aime. M. de Valmont lui a promis que si je me laissais conduire, il nous procurerait l’occasion de nous revoir. Je ferai bien assez ce qu’il voudra, mais je ne peux pas concevoir que cela soit possible.

Adieu, ma bonne amie, je n’ai plus de place.

Du château de..., ce 14 septembre 17**.