Les Liaisons dangereuses Cap. 1/17 · 0%

Les Liaisons dangereusesParte 30 de 48

Choderlos de Laclos

Original em francês · tradução para inglês

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LETTRE CI

Le Vicomte de VALMONT à AZOLAN, son chasseur.

(Jointe à la précédente.)

Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d’ici ce matin, de n’avoir pas su que Mme de Tourvel en partait aussi, ou, si vous l’avez su, de n’être pas venu m’en avertir. A quoi sert-il donc que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les valets? que le temps que vous devriez employer à me servir vous le passiez à faire l’agréable auprès des femmes de chambre, si je n’en suis pas mieux informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences! Mais je vous préviens que s’il vous en arrive une seule dans cette affaire-ci, ce sera la dernière que vous aurez à mon service.

Il faut que vous m’instruisiez de tout ce qui se passe chez Mme de Tourvel: de sa santé; si elle dort; si elle est triste ou gaie; si elle sort souvent et chez qui elle va; si elle reçoit du monde chez elle et qui y vient; à quoi elle passe son temps; si elle a de l’humeur avec ses femmes, particulièrement avec celle qu’elle avait amenée ici; ce qu’elle fait quand elle est seule; si, quand elle lit, elle lit de suite ou si elle interrompt sa lecture pour rêver; de même quand elle écrit. Songez aussi à vous rendre l’ami de celui qui porte ses lettres à la poste. Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à sa place, et quand il acceptera, ne faites partir que celles qui vous paraîtront indifférentes et envoyez-moi les autres, surtout celles à Mme de Volanges, si vous en rencontrez.

Arrangez-vous pour être encore quelque temps l’amant heureux de votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous l’avez cru, faites-la consentir à se partager et n’allez pas vous piquer d’une ridicule délicatesse: vous serez dans le cas de bien d’autres qui valent mieux que vous. Si pourtant votre second se rendait trop importun, si vous vous aperceviez par exemple, qu’il occupât trop Julie pendant la journée et qu’elle en fût moins souvent auprès de sa maîtresse, écartez-le par quelques moyens ou cherchez-lui querelle; n’en craignez pas les suites, je vous soutiendrai. Surtout ne quittez pas cette maison. C’est par l’assiduité qu’on voit tout et qu’on voit bien. Si même le hasard faisait renvoyer quelqu’un des gens, présentez-vous pour le remplacer, comme n’étant plus à moi. Dites, dans ce cas, que vous m’avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et plus réglée. Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas moins à mon service pendant ce temps; ce sera comme chez la duchesse de*** et, par la suite Mme de Tourvel vous en récompensera de même.

Si vous aviez assez d’adresse et de zèle, cette instruction devrait suffire; mais, pour suppléer à l’un et à l’autre, je vous envoie de l’argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme vous verrez, à toucher vingt-cinq louis chez mon homme d’affaires, car je ne doute pas que vous ne soyez sans le sou. Vous emploierez de cette somme, ce qui sera nécessaire pour décider Julie à établir une correspondance avec moi. Le reste servira à faire boire les gens. Ayez soin, autant que cela se pourra, que ce soit chez le suisse de la maison, afin qu’il aime à vous y voir venir. Mais n’oubliez pas que ce ne sont pas vos plaisirs que je veux payer, mais vos services.

Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter, même ce qui lui paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu’elle écrive dix phrases inutiles que d’en omettre une intéressante, et souvent ce qui paraît indifférent ne l’est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champ s’il arrivait quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt cette lettre reçue, vous enverrez Philippe sur le cheval de commission, s’établir à ***; il y restera jusqu’à nouvel ordre; ce sera un relais en cas de besoin. Pour la correspondance courante la poste suffira.

Prenez garde de perdre cette lettre. Relisez-la tous les jours, tant pour vous assurer de ne rien oublier que pour être sûr de l’avoir encore. Faites enfin tout ce qu’il faut faire quand on est honoré de ma confiance. Vous savez que si je suis content de vous, vous le serez de moi.

Du château de..., ce 3 octobre 17**.


LETTRE CII

La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.

Vous serez bien étonnée, madame, en apprenant que je pars de chez vous aussi précipitamment. Cette démarche va vous paraître extraordinaire, mais que votre surprise va redoubler encore quand vous en saurez les raisons! Peut-être trouverez-vous qu’en vous les confiant je ne respecte pas assez la tranquillité nécessaire à votre âge, que je m’écarte même des sentiments de vénération qui vous sont dus à tant de titres? Ah! madame, pardon; mais mon cœur est oppressé, il a besoin d’épancher sa douleur dans le sein d’une amie également douce et prudente: quelle autre que vous pouvait-il choisir? Regardez-moi comme votre enfant. Ayez pour moi les bontés maternelles; je les implore. J’y ai peut-être quelques droits par mes sentiments pour vous.

Où est le temps où, tout entière à ces sentiments louables, je ne connaissais point ceux qui, portant dans l’âme le trouble mortel que j’éprouve, ôtent la force de les combattre en même temps qu’ils en imposent le devoir? Ah! ce fatal voyage m’a perdue...

Que vous dirai-je enfin? J’aime, oui, j’aime éperdument. Hélas! ce mot que j’écris pour la première fois; ce mot si souvent demandé sans être obtenu, je payerais de ma vie la douceur de pouvoir une fois seulement le faire entendre à celui qui l’inspire, et pourtant il faut le refuser sans cesse! Il va douter de mes sentiments; il croira avoir à s’en plaindre. Je suis bien malheureuse! Que ne lui est-il aussi facile de lire dans mon cœur que d’y régner? Oui, je souffrirais moins s’il savait que je souffre; mais vous-même, à qui je le dis, vous n’en aurez encore qu’une faible idée.

Dans peu de moments, je vais le fuir et l’affliger. Tandis qu’il se croira encore près de moi, je serai déjà loin de lui; à l’heure où j’avais coutume de le voir chaque jour, je serai dans des lieux où il n’est jamais venu, où je ne dois pas permettre qu’il vienne. Déjà tous mes préparatifs sont faits; tout est là sous mes yeux; je ne puis les reposer sur rien qui ne m’annonce ce cruel départ. Tout est prêt, excepté moi!... et plus mon cœur s’y refuse, plus il me prouve la nécessité de m’y soumettre.

Je m’y soumettrai sans doute, il vaut mieux mourir que de vivre coupable. Déjà, je le sens, je ne le suis que trop; je n’ai sauvé que ma sagesse, la vertu s’est évanouie. Faut-il vous l’avouer, ce qui me reste encore je le dois à sa générosité. Enivrée du plaisir de le voir, de l’entendre, de la douceur de le sentir auprès de moi, du bonheur plus grand de pouvoir faire le sien, j’étais sans puissance et sans force; à peine m’en restait-il pour combattre, je n’en avais plus pour résister; je frémissais de mon danger, sans pouvoir le fuir. Eh bien! il a vu ma peine et il a eu pitié de moi. Comment ne le chérirais-je pas? je lui dois bien plus que la vie.

Ah! si en restant auprès de lui je n’avais à trembler que pour elle, ne croyez pas que jamais je consentisse à m’éloigner. Que m’est-elle sans lui, ne serais-je pas trop heureuse de la perdre? Condamnée à faire éternellement son malheur et le mien; à n’oser ni me plaindre, ni le consoler; à me défendre chaque jour contre lui, contre moi-même; à mettre mes soins à causer sa peine, quand je voudrais les consacrer tous à son bonheur: vivre ainsi n’est-ce pas mourir mille fois? voilà pourtant quel va être mon sort. Je le supporterai cependant, j’en aurai le courage. Oh! vous, que je choisis pour ma mère, recevez-en le serment!

Recevez aussi celui que je fais de ne vous dérober aucune de mes actions; recevez-le, je vous en conjure; je vous le demande comme un secours dont j’ai besoin: ainsi engagée à vous dire tout, je m’accoutumerai à me croire toujours en votre présence. Votre vertu remplacera la mienne. Jamais, sans doute, je ne consentirai à rougir à vos yeux et, retenue par ce frein puissant, tandis que je chérirai en vous l’indulgente amie confidente de ma faiblesse, j’y honorerai encore l’ange tutélaire qui me sauvera de la honte.

C’est bien en éprouver assez que d’avoir à faire cette demande. Fatal effet d’une présomptueuse confiance! Pourquoi n’ai-je pas redouté plus tôt ce penchant que j’ai senti naître? Pourquoi me suis-je flattée de pouvoir à mon gré, le maîtriser ou le vaincre? Insensée! je connaissais bien peu l’amour! Ah! si je l’avais combattu avec plus de soin, peut-être eût-il pris moins d’empire! peut-être alors ce départ n’eût pas été nécessaire, ou même, en me soumettant à ce parti douloureux, j’aurais pu ne pas rompre entièrement une liaison qu’il eût suffi de rendre moins fréquente! Mais tout perdre à la fois! et pour jamais! Oh! mon amie!... Mais quoi! même en vous écrivant, je m’égare encore dans des vœux criminels? Ah! partons, partons, et que du moins ces torts involontaires soient expiés par mes sacrifices.

Adieu, ma respectable amie; aimez-moi comme votre fille, adoptez-moi pour telle et soyez sûre que malgré ma faiblesse, j’aimerais mieux mourir que de me rendre indigne de votre choix.

De..., ce 3 octobre 17**, à une heure du matin.


LETTRE CIII

Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.

J’ai été, ma chère belle, plus affligée de votre départ que surprise de sa cause; une longue expérience et l’intérêt que vous inspirez avaient suffi pour m’éclairer sur l’état de votre cœur, et s’il faut tout vous dire, vous ne m’avez rien ou presque rien appris par votre lettre. Si je n’avais été instruite que par elle, j’ignorerais encore quel est celui que vous aimez; car, en me parlant de lui tout le temps, vous n’avez pas écrit son nom une seule fois. Je n’en avais pas besoin; je sais bien qui c’est. Mais je le remarque, parce que je me suis rappelée que c’est toujours là le style de l’amour. Je vois qu’il en est encore comme au temps passé.

Je ne croyais guère être jamais dans le cas de revenir sur des souvenirs si éloignés de moi et si étrangers à mon âge. Pourtant depuis hier, je m’en suis vraiment beaucoup occupée, par le désir que j’avais d’y trouver quelque chose qui pût vous être utile. Mais que puis-je faire, que vous admirer et vous plaindre? Je loue le parti sage que vous avez pris, mais il m’effraie, parce que j’en conclus que vous l’avez jugé nécessaire et, quand on en est là, il est bien difficile de se tenir toujours éloignée de celui dont notre cœur nous rapproche sans cesse.

Cependant ne vous découragez pas. Rien ne doit être impossible à votre belle âme, et quand vous devriez un jour avoir le malheur de succomber (ce qu’à Dieu ne plaise!), croyez-moi, ma chère belle, réservez-vous au moins la consolation d’avoir combattu de toute votre puissance. Et puis ce que ne peut la sagesse humaine, la grâce divine l’opère quand il lui plaît. Peut-être êtes-vous à la veille de ces secours, et votre vertu, éprouvée dans ces combats terribles, en sortira plus pure et plus brillante. La force que vous n’avez pas aujourd’hui, espérez que vous la recevrez demain. N’y comptez pas pour vous en reposer sur elle, mais pour vous encourager à user de toutes les vôtres.

En laissant à la Providence le soin de vous secourir dans un danger contre lequel je ne peux rien, je me réserve de vous soutenir et vous consoler autant qu’il serait en moi. Je ne soulagerai pas vos peines, mais je les partagerai. C’est à ce titre que je recevrai volontiers vos confidences. Je sens que votre cœur doit avoir besoin de s’épancher. Je vous ouvre le mien; l’âge ne l’a pas encore refroidi au point d’être insensible à l’amitié. Vous le trouverez toujours prêt à vous recevoir. Ce sera un faible soulagement à vos douleurs, mais au moins vous ne pleurerez pas seule, et quand ce malheureux amour, prenant trop d’empire sur vous vous forcera d’en parler, il vaut mieux que ce soit avec moi qu’avec lui. Voilà que je parle comme vous, et je crois qu’à nous deux nous ne parviendrons pas à le nommer; au reste, nous nous entendons.

Je ne sais si je fais bien de vous dire qu’il m’a paru vivement affecté de votre départ; il serait peut-être plus sage de ne vous en pas parler; mais je n’aime pas cette sagesse qui afflige ses amis. Je suis pourtant forcée de n’en pas parler plus longtemps. Ma vue débile et ma main tremblante ne me permettent pas de longues lettres, quand il faut les écrire moi-même.

Adieu donc, ma chère belle, adieu, mon aimable enfant; oui, je vous adopte volontiers pour ma fille, et vous avez bien tout ce qu’il faut pour faire l’orgueil et le plaisir d’une mère.

Du château de..., ce 3 octobre 17**.