Les Liaisons dangereuses Cap. 1/17 · 0%

Les Liaisons dangereusesParte 28 de 48

Choderlos de Laclos

Original em francês · tradução para inglês

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LETTRE XCVII

CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.

Ah! mon Dieu, madame, que je suis malheureuse! Qui me consolera dans mes peines? Qui me conseillera dans l’embarras où je me trouve? Ce M. de Valmont... et Danceny! non, l’idée de Danceny me met au désespoir... Comment vous raconter? Comment vous dire?... Je ne sais comment faire. Cependant mon cœur est plein... Il faut que je parle à quelqu’un, et vous êtes la seule à qui je puisse, à qui j’ose me confier. Vous avez tant de bonté pour moi! Mais n’en ayez pas dans ce moment-ci, je n’en suis pas digne; que vous dirai-je? je ne le désire point. Tout le monde ici m’a témoigné de l’intérêt aujourd’hui... ils ont tous augmenté ma peine. Je sentais tant que je ne le méritais pas! Grondez-moi au contraire; grondez-moi bien, car je suis bien coupable, mais après sauvez-moi; si vous n’avez pas la bonté de me conseiller, je mourrai de chagrin.

Apprenez donc... ma main tremble, comme vous voyez je ne peux presque pas écrire, je me sens le visage tout en feu... Ah! c’est bien le rouge de la honte. Eh bien! je la souffrirai; ce sera la première punition de ma faute. Oui, je vous dirai tout.

Vous saurez donc que M. de Valmont, qui m’a remis jusqu’ici les lettres de M. Danceny, a trouvé tout d’un coup que c’était trop difficile; il a voulu avoir une clef de ma chambre. Je puis bien vous assurer que je ne voulais pas; mais il a été en écrire à Danceny, et Danceny l’a voulu aussi; et moi, ça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque chose, surtout depuis mon absence qui le rend si malheureux, que j’ai fini par y consentir. Je ne prévoyais pas le malheur qui en arriverait.

Hier, M. de Valmont s’est servi de cette clef pour venir dans ma chambre comme j’étais endormie; je m’y attendais si peu qu’il m’a fait bien peur en me réveillant, mais comme il m’a parlé tout de suite je l’ai reconnu et je n’ai pas crié; et puis l’idée m’est venue d’abord qu’il venait peut-être m’apporter une lettre de Danceny. C’en était bien loin. Un petit moment après, il a voulu m’embrasser et, pendant que je me défendais comme c’est naturel, il a si bien fait, que je n’aurais pas voulu pour toute chose au monde... mais lui voulait un baiser auparavant. Il a bien fallu, car comment faire? d’autant que j’avais essayé d’appeler, mais outre que je n’ai pas pu, il a bien su me dire que s’il venait quelqu’un il saurait bien rejeter toute la faute sur moi; et, en effet c’était bien facile à cause de cette clef. Ensuite il ne s’est pas retiré davantage. Il en a voulu un second, et celui-là je ne savais pas ce qui en était, mais il m’a toute troublée; et après, c’était encore pis qu’auparavant. Oh! par exemple, c’est bien mal ça. Enfin après..., vous m’exempterez bien de dire le reste; mais je suis malheureuse autant qu’on peut l’être.

Ce que je me reproche le plus et dont pourtant il faut que je vous parle, c’est que j’ai peur de ne pas m’être défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait; sûrement je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire, et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais... Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui dire toujours que non; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais; et ça, c’était comme malgré moi; et puis aussi j’étais bien troublée! S’il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée! Il est vrai que M. de Valmont a des façons de dire qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre. Enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il revînt ce soir: ça me désole encore plus que tout le reste.

Oh! malgré ça, je vous promets bien que je l’empêcherai d’y venir. Il n’a pas été sorti, que j’ai bien senti que j’avais eu bien tort de lui promettre. Aussi, j’ai pleuré tout le reste du temps. C’est surtout Danceny qui me faisait de la peine! toutes les fois que je songeais à lui mes pleurs redoublaient que j’en étais suffoquée, et j’y songeais toujours..., et à présent encore, vous en voyez l’effet, voilà mon papier tout trempé. Non, je ne me consolerai jamais, ne fût-ce qu’à cause de lui... Enfin, je n’en pouvais plus, et pourtant je n’ai pas pu dormir une minute. Et ce matin en me levant quand je me suis regardée au miroir, je faisais peur tant j’étais changée.

Maman s’en est aperçue dès qu’elle m’a vue et elle m’a demandé ce que j’avais. Moi, je me suis mise à pleurer tout de suite. Je croyais qu’elle m’allait gronder, et peut-être ça m’aurait fait moins de peine, mais au contraire. Elle m’a parlé avec douceur. Je ne le méritais guère. Elle m’a dit de ne pas m’affliger comme ça. Elle ne savait pas le sujet de mon affliction. Que je me rendais malade! Il y a des moments où je voudrais être morte. Je n’ai pas pu y tenir. Je me suis jetée dans ses bras en sanglotant et en lui disant: «Ah! maman, votre fille est bien malheureuse!» Maman n’a pas pu s’empêcher de pleurer un peu et tout cela n’a fait qu’augmenter mon chagrin; heureusement elle ne m’a pas demandé pourquoi j’étais si malheureuse, car je n’aurais su que lui dire.

Je vous en supplie, madame, écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez et dites-moi ce que je dois faire, car je n’ai pas le courage de songer à rien et je ne sais que m’affliger. Vous voudrez bien m’adresser votre lettre par M. de Valmont, mais, je vous en prie, si vous lui écrivez en même temps, ne lui parlez pas que je vous aie rien dit.

J’ai l’honneur d’être, madame, avec toujours bien de l’amitié, votre très humble et très obéissante servante...

Je n’ose pas signer cette lettre.

Du château de..., ce 1er octobre 17**.


LETTRE XCVIII

Madame de VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.

Il y a bien peu de jours ma charmante amie, que c’était vous qui me demandiez des consolations et des conseils; aujourd’hui c’est mon tour et je vous fais pour moi la même demande que vous me faisiez pour vous. Je suis bien réellement affligée et je crains de n’avoir pas pris les meilleurs moyens pour éviter les chagrins que j’éprouve.

C’est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon départ, je l’avais bien vue toujours triste et chagrine, mais je m’y attendais et j’avais armé mon cœur d’une sévérité que je jugeais nécessaire. J’espérais que l’absence, les distractions détruiraient bientôt un amour que je regardais plutôt comme une erreur de l’enfance que comme une véritable passion. Cependant, loin d’avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je m’aperçois que cette enfant se livre de plus en plus à une mélancolie dangereuse et je crains, tout de bon, que sa santé ne s’altère. Particulièrement depuis quelques jours, elle change à vue d’œil. Hier, surtout, elle me frappa, et tout le monde ici en fut vraiment alarmé.

Ce qui me prouve encore combien elle est affectée vivement, c’est que je la vois prête à surmonter la timidité qu’elle a toujours eue avec moi. Hier matin, sur la simple demande que je lui fis si elle était malade, elle se précipita dans mes bras en me disant qu’elle était bien malheureuse; et elle pleura aux sanglots. Je ne puis vous rendre la peine qu’elle m’a faite; les larmes me sont venues aux yeux tout de suite et je n’ai eu que le temps de me détourner pour empêcher qu’elle ne me vît. Heureusement, j’ai eu la prudence de ne lui faire aucune question et elle n’a pas osé m’en dire davantage: mais il n’en est pas moins clair que c’est cette malheureuse passion qui la tourmente.

Quel parti prendre pourtant, si cela dure? ferai-je le malheur de ma fille? tournerai-je contre elle les qualités les plus précieuses de l’âme, la sensibilité et la constance? est-ce pour cela que je suis sa mère? et quand j’étoufferais ce sentiment si naturel qui nous fait vouloir le bonheur de nos enfants; quand je regarderais comme une faiblesse ce que je crois, au contraire, le premier, le plus sacré de nos devoirs; si je force son choix, n’aurai-je pas à répondre des suites funestes qu’il peut y avoir? Quel usage à faire de l’autorité maternelle que de placer sa fille entre le crime et le malheur!

Mon amie, je n’imiterai pas ce que j’ai blâmé si souvent. J’ai pu sans doute, tenter de faire un choix pour ma fille; je ne faisais en cela que l’aider de mon expérience: ce n’était pas un droit que j’exerçais, je remplissais un devoir. J’en trahirais un, au contraire, en disposant d’elle au mépris d’un penchant que je n’ai pas su empêcher de naître et dont ni elle ni moi ne pouvons connaître ni l’étendue, ni la durée. Non, je ne souffrirai point qu’elle épouse celui-ci pour aimer celui-là, et j’aime mieux compromettre mon autorité que sa vertu.

Je crois donc que je vais prendre le parti le plus sage, de retirer la parole que j’ai donnée à M. de Gercourt. Vous venez d’en voir les raisons; elles me paraissent devoir l’emporter sur mes promesses. Je dis plus: dans l’état où sont les choses, remplir mon engagement, ce serait véritablement le violer. Car enfin, si je dois à ma fille de ne pas livrer son secret à M. de Gercourt, je dois au moins à celui-ci de ne pas abuser de l’ignorance où je le laisse et de faire pour lui tout ce que je crois qu’il ferait lui-même, s’il était instruit. Irai-je, au contraire, le trahir indignement quand il se livre à ma foi, et, tandis qu’il m’honore en me choisissant pour sa seconde mère, le tromper dans le choix qu’il veut faire de la mère de ses enfants? Ces réflexions si vraies et auxquelles je ne peux me refuser, m’alarment plus que je ne puis vous dire.

Aux malheurs qu’elles me font redouter, je compare ma fille, heureuse avec l’époux que son cœur a choisi, ne connaissant ses devoirs que par la douceur qu’elle trouve à les remplir; mon gendre également satisfait et se félicitant chaque jour, de son choix; chacun d’eux ne trouvant de bonheur que dans le bonheur de l’autre, et celui de tous deux se réunissant pour augmenter le mien. L’espoir d’un avenir si doux doit-il être sacrifié à de vaines considérations? Et quelles sont celles qui me retiennent? uniquement des vues d’intérêt. De quel avantage sera-t-il donc pour ma fille d’être née riche, si elle n’en doit pas moins être esclave de la fortune?

Je conviens que M. de Gercourt est un parti meilleur, peut-être, que je ne devais l’espérer pour ma fille; j’avoue même que j’ai été extrêmement flattée du choix qu’il a fait d’elle. Mais enfin, Danceny est d’une aussi bonne maison que lui; il ne lui cède en rien pour les qualités personnelles; il a sur M. de Gercourt l’avantage d’aimer et d’être aimé: il n’est pas riche à la vérité; mais ma fille ne l’est-elle pas assez pour eux deux? Ah! pourquoi lui ravir la satisfaction si douce d’enrichir ce qu’elle aime!

Ces mariages qu’on calcule au lieu de les assortir, qu’on appelle de convenances et où tout se convient en effet, hors les goûts et les caractères, ne sont-ils pas la source la plus féconde de ces éclats scandaleux qui deviennent tous les jours plus fréquents? J’aime mieux différer: au moins j’aurai le temps d’étudier ma fille que je ne connais pas. Je me sens bien le courage de lui causer un chagrin passager si elle en doit recueillir un bonheur plus solide: mais de risquer de la livrer à un désespoir éternel, cela n’est pas dans mon cœur.

Voilà, ma chère amie, les idées qui me tourmentent et sur quoi je réclame vos conseils. Ces objets sévères contrastent beaucoup avec votre aimable gaieté et ne paraissent guère de votre âge; mais votre raison l’a tant devancé! Votre amitié d’ailleurs aidera votre prudence; et je ne crains point que l’une ou l’autre se refusent à la sollicitude maternelle qui les implore.

Adieu, ma charmante amie; ne doutez jamais de la sincérité de mes sentiments.

Du château de..., ce 2 octobre, 17**.


Pl. VIII

Lettre XCIX