Les Liaisons dangereusesParte 26 de 48
Original em francês · tradução para inglês
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LETTRE XCI
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Consterné par votre lettre, j’ignore encore, madame, comment je pourrai y répondre. Sans doute, s’il faut choisir entre votre malheur et le mien, c’est à moi à me sacrifier et je ne balance pas; mais de si grands intérêts méritent bien, ce me semble, d’être avant tout discutés et éclaircis, et comment y parvenir si nous ne devons plus nous parler ni nous voir?
Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous unissent, une vaine terreur suffira pour nous séparer peut-être sans retour! En vain l’amitié tendre, l’ardent amour réclameront leurs droits; leurs voix ne seront point entendues, et pourquoi? Quel est donc ce danger pressant qui vous menace? Ah! croyez-moi, de pareilles craintes et si légèrement conçues sont déjà, ce me semble, d’assez puissants motifs de sécurité.
Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des impressions défavorables qu’on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès de l’homme qu’on estime; on n’éloigne pas surtout celui qu’on a jugé digne de quelque amitié: c’est l’homme dangereux qu’on redoute et qu’on fuit.
Cependant, qui fut jamais plus respectueux et plus soumis que moi? Déjà vous le voyez, je m’observe dans mon langage; je ne me permets plus ces noms si doux, si chers à mon cœur, et qu’il ne cesse de vous donner en secret. Ce n’est plus l’amant fidèle et malheureux, recevant les conseils et les consolations d’une amie tendre et sensible, c’est l’accusé devant son juge, l’esclave devant son maître. Ces nouveaux titres imposent sans doute de nouveaux devoirs, je m’engage à les remplir tous. Écoutez-moi et si vous me condamnez, j’y souscris et je pars. Je promets davantage: préférez-vous ce despotisme qui juge sans entendre? Vous sentez-vous le courage d’être injuste? Ordonnez et j’obéis encore.
Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l’entende de votre bouche. Et pourquoi? m’allez-vous dire à votre tour. Ah! que si vous faites cette question vous connaissez peu l’amour et mon cœur! N’est-ce donc rien que de vous voir encore une fois? Eh! quand vous porterez le désespoir dans mon âme, peut-être un regard consolateur l’empêchera d’y succomber. Enfin, s’il me faut renoncer à l’amour, à l’amitié, pour qui seuls j’existe, au moins vous verrez votre ouvrage et votre pitié me restera; cette faveur légère quand même je ne la mériterais pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez cher pour espérer de l’obtenir.
Quoi! vous allez m’éloigner de vous! Vous consentez donc à ce que nous devenions étrangers l’un à l’autre? que dis-je? vous le désirez, et tandis que vous m’assurez que mon absence n’altérera point vos sentiments, vous ne pressez mon départ que pour travailler plus facilement à les détruire.
Déjà vous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le sentiment qu’obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger service, votre ennemi même en cessant de vous nuire, voilà ce que vous m’offrez! et vous voulez que mon cœur s’en contente! Interrogez le vôtre: si votre amant, si votre ami venaient un jour vous parler de leur reconnaissance , ne leur diriez-vous pas avec indignation: Retirez-vous, vous êtes des ingrats!
Je m’arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez l’expression d’une douleur que vous faites naître, elle ne nuira pas à ma soumission parfaite. Mais je vous en conjure à mon tour, au nom de ces sentiments si doux que vous-même vous réclamez, ne refusez pas de m’entendre, et par pitié du moins pour le trouble mortel où vous m’avez plongé, n’en éloignez pas le moment. Adieu, madame.
De..., ce 7 septembre 17**, au soir.
LETTRE XCII
Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.
O mon ami! votre lettre m’a glacé d’effroi. Cécile... O Dieu! est-il possible? Cécile ne m’aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité à travers le voile dont votre amitié l’entoure. Vous avez voulu me préparer à recevoir un coup mortel; je vous remercie de vos soins, mais peut-on en imposer à l’amour? Il court au-devant de ce qui l’intéresse; il n’apprend pas son sort, il le devine. Je ne doute plus du mien; parlez-moi sans détour, vous le pouvez et je vous en prie. Mandez-moi tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les moindres détails sont précieux. Tâchez surtout de vous rappeler ses paroles. Un mot pour l’autre peut changer toute une phrase; le même a quelquefois deux sens... Vous pouvez vous être trompé: hélas! je cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts? J’aurais dû prévoir ce changement par les difficultés que depuis un temps, elle trouve à tout. L’amour ne connaît pas tant d’obstacles.
Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de la voir? Cela est-il donc impossible? L’absence est si cruelle, si funeste... et elle a refusé un moyen de me voir! Vous ne me dites pas quel il était; s’il y avait en effet trop de danger, elle sait bien que je ne veux pas qu’elle se risque trop. Mais aussi je connais votre prudence et, pour mon malheur je ne peux pas y croire.
Que vais-je faire à présent? Comment lui écrire? Si je lui laisse voir mes soupçons, ils la chagrineront peut-être, et s’ils sont injustes, me pardonnerai-je de l’avoir affligée? Si je les lui cache c’est la tromper et je ne sais point dissimuler avec elle.
Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la toucherait. Je la connais sensible; elle a le cœur excellent et j’ai mille preuves de son amour. Trop de timidité, quelque embarras, elle est si jeune! et sa mère la traite avec tant de sévérité! Je vais lui écrire; je me contiendrai; je lui demanderai seulement de s’en remettre entièrement à vous. Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se fâcher de ma prière et peut-être elle consentira.
Vous, mon ami, je vous fais mille excuses et pour elle et pour moi. Je vous assure qu’elle sent le prix de vos soins, qu’elle en est reconnaissante. Ce n’est pas méfiance, c’est timidité. Ayez de l’indulgence, c’est le plus beau caractère de l’amitié. La vôtre m’est bien précieuse et je ne sais comment reconnaître tout ce que vous faites pour moi. Adieu, je vais écrire tout de suite.
Je sens toutes mes craintes revenir; qui m’eût dit que jamais il m’en coûterait de lui écrire? Hélas! hier encore c’était mon plaisir le plus doux.
Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins et plaignez-moi beaucoup.
Paris, ce 27 septembre 17**.
LETTRE XCIII
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
(Jointe à la précédente.)
Je ne puis vous dissimuler combien j’ai été affligé en apprenant de Valmont, le peu de confiance que vous continuez à avoir en lui. Vous n’ignorez pas qu’il est mon ami, qu’il est la seule personne qui puisse nous rapprocher l’un de l’autre; j’avais cru que ces titres seraient suffisants auprès de vous; je vois avec peine que je me suis trompé. Puis-je espérer qu’au moins vous m’instruirez de vos raisons? Ne trouvez-vous pas encore quelques difficultés qui vous en empêcheront? Je ne puis cependant deviner sans vous, le mystère de cette conduite. Je n’ose soupçonner votre amour, sans doute aussi vous n’oseriez trahir le mien. Ah! Cécile!...
Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me voir? un moyen simple, commode et sûr? Et c’est ainsi que vous m’aimez! Une si courte absence a bien changé vos sentiments. Mais pourquoi me tromper? Pourquoi me dire que vous m’aimez toujours, que vous m’aimez davantage? Votre maman en détruisant votre amour, a-t-elle aussi détruit votre candeur? Si au moins elle vous a laissé quelque pitié, vous n’apprendrez pas sans peine les tourments affreux que vous me causez. Ah! je souffrirais moins pour mourir.
Dites-moi donc, votre cœur m’est-il fermé sans retour? m’avez-vous entièrement oublié? Grâce à vos refus, je ne sais ni quand vous entendrez mes plaintes, ni quand vous y répondrez. L’amitié de Valmont avait assuré notre correspondance; mais vous vous n’avez pas voulu; vous la trouviez pénible, vous avez préféré qu’elle fût rare. Non, je ne croirai plus à l’amour, à la bonne foi. Eh! qui peut-on croire si Cécile m’a trompé?
Répondez-moi donc: est-il vrai que vous ne m’aimez plus? Non, cela n’est pas possible; vous vous faites illusion; vous calomniez votre cœur. Une crainte passagère, un moment de découragement, mais que l’amour a bientôt fait disparaître, n’est-il pas vrai, ma Cécile? Ah! sans doute et j’ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d’avoir tort! Que j’aimerais à vous faire de tendres excuses, à réparer ce moment d’injustice par une éternité d’amour!
Cécile, Cécile, ayez pitié de moi! Consentez à me voir, prenez-en tous les moyens! Voyez ce que produit l’absence des craintes, soupçons, peut-être de la froideur! Un seul regard, un seul mot et nous serons heureux. Mais quoi! puis-je encore parler de bonheur? peut-être est-il perdu pour moi, perdu pour jamais. Tourmenté par la crainte, cruellement pressé entre les soupçons injustes et la vérité plus cruelle, je ne puis m’arrêter à aucune pensée; je ne conserve d’existence que pour souffrir et vous aimer. Ah! Cécile, vous seule avez le droit de me la rendre chère, et j’attends du premier mot que vous prononcerez le retour du bonheur ou la certitude d’un désespoir éternel.
Paris, ce 27 septembre 17**.
LETTRE XCIV
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Je ne conçois rien à votre lettre, sinon la peine qu’elle me cause. Qu’est-ce que M. de Valmont vous a donc mandé et qu’est-ce qui a pu vous faire croire que je ne vous aimais plus? Cela serait peut-être bien heureux pour moi, car sûrement j’en serais moins tourmentée, et il est bien dur quand je vous aime comme je fais, de voir que vous croyez toujours que j’ai tort, et qu’au lieu de me consoler, ce soit de vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus de chagrin. Vous croyez que je vous trompe et que je vous dis ce qui n’est pas! vous avez là une jolie idée de moi! Quand je serais menteuse comme vous me le reprochez, quel intérêt y aurais-je? Assurément, si je ne vous aimais plus je n’aurais qu’à le dire et tout le monde m’en louerait; mais par malheur c’est plus fort que moi, et il faut que ce soit pour quelqu’un qui ne m’en a pas d’obligation du tout!
Qu’est-ce que j’ai donc fait pour vous tant fâcher? Je n’ai pas osé prendre une clef, parce que je craignais que maman ne s’en aperçût, et que cela ne me causât encore du chagrin et à vous aussi à cause de moi, et puis encore, parce qu’il me semble que c’est mal fait. Mais ce n’était que M. de Valmont qui m’en avait parlé; je ne pouvais pas savoir si vous le vouliez ou non, puisque vous n’en saviez rien. A présent que je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la prendre cette clef? Je la prendrai dès demain, et puis nous verrons ce que vous aurez encore à dire.
M. de Valmont a beau être votre ami, je crois que je vous aime bien autant qu’il peut vous aimer, pour le moins, et cependant c’est toujours lui qui a raison et moi j’ai toujours tort. Je vous assure que je suis bien fâchée. Ça vous est bien égal parce que vous savez que je m’apaise tout de suite; mais à présent que j’aurai la clef je pourrai vous voir quand je voudrai, et je vous assure que je ne voudrai pas quand vous agirez comme ça. J’aime mieux avoir du chagrin qui me vienne de moi que s’il me venait de vous: voyez ce que vous voulez faire.
Si vous vouliez, nous nous aimerions tant! et au moins n’aurions-nous de peines que celles qu’on nous fait! Je vous assure bien que si j’étais maîtresse, vous n’auriez jamais à vous plaindre de moi; mais si vous ne me croyez pas nous serons toujours bien malheureux, et ce ne sera pas ma faute. J’espère que bientôt nous pourrons nous voir et qu’alors nous n’aurons plus d’occasions de nous chagriner comme à présent.
Si j’avais pu prévoir ça, j’aurais pris cette clef tout de suite; mais en vérité je croyais bien faire. Ne m’en voulez donc pas, je vous en prie. Ne soyez plus triste et aimez-moi toujours autant que je vous aime; alors je serai bien contente. Adieu, mon cher ami.
Du château de..., ce 28 septembre 17**.
LETTRE XCV
CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT.
Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me remettre cette clef que vous m’aviez donnée pour mettre à la place de l’autre; puisque tout le monde le veut, il faut bien que j’y consente aussi.
Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny que je ne l’aimais plus; je ne crois pas vous avoir jamais donné lieu de le penser, et cela lui a fait bien de la peine et à moi aussi. Je sais bien que vous êtes son ami, mais ce n’est pas une raison pour le chagriner, ni moi non plus. Vous me feriez bien plaisir de lui mander le contraire la première fois que vous lui écrirez et que vous en êtes sûr, car c’est en vous qu’il a le plus de confiance, et moi quand j’ai dit une chose et qu’on ne la croit pas, je ne sais plus comment faire.
Pour ce qui est de la clef, vous pouvez être tranquille; j’ai bien retenu tout ce que vous me recommandiez dans votre lettre. Cependant, si vous l’avez encore et que vous vouliez me la donner en même temps, je vous promets que j’y ferai bien attention. Si ce pouvait être demain en allant dîner, je vous donnerais l’autre clef après-demain à déjeuner et vous me la remettriez de la même façon que la première. Je voudrais bien que cela ne fût pas long, parce qu’il y aurait moins de temps à risquer que maman ne s’en aperçût.
Et puis, quand une fois vous aurez cette clef-là, vous aurez bien la bonté de vous en servir aussi pour prendre mes lettres, et comme cela, M. Danceny aura plus souvent de mes nouvelles. Il est vrai que ce sera bien plus commode qu’à présent; mais c’est que d’abord cela m’a fait trop peur; je vous prie de m’excuser et j’espère que vous n’en continuerez pas moins d’être aussi complaisant que par le passé. J’en serai aussi toujours bien reconnaissante.
J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.
De..., ce 28 septembre 17**.
Pl. VII
Lettre XCVI