Les Liaisons dangereuses Cap. 1/17 · 0%

Les Liaisons dangereusesParte 10 de 48

Choderlos de Laclos

Original em francês · tradução para inglês

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LETTRE XXX

CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.

Enfin, monsieur, je consens à vous écrire, à vous assurer de mon amitié, de mon amour, puisque sans cela vous seriez malheureux. Vous dites que je n’ai pas bon cœur; je vous assure bien que vous vous trompez et j’espère qu’à présent vous n’en doutez plus. Si vous avez eu du chagrin de ce que je ne vous écrivais pas, croyez-vous que ça ne me faisait pas de la peine aussi? Mais c’est que, pour toute chose au monde, je ne voudrais pas faire quelque chose qui fût mal, et même je ne serais sûrement pas convenue de mon amour si j’avais pu m’en empêcher; mais votre tristesse me faisait trop de peine. J’espère qu’à présent vous n’en aurez plus et que nous allons être bien heureux.

Je compte avoir le plaisir de vous ce soir, et que vous viendrez de bonne heure; ce ne sera jamais aussi tôt que je le désire. Maman soupe chez elle et je crois qu’elle vous proposera d’y rester; j’espère que vous ne serez pas engagé comme avant-hier. C’était donc bien agréable le souper où vous alliez? car vous y avez été de bien bonne heure. Mais enfin ne parlons pas de ça, à présent que vous savez que je vous aime, j’espère que vous resterez avec moi le plus que vous pourrez; car je ne suis contente que lorsque je suis avec vous, et je voudrais bien que vous fussiez tout de même.

Je suis bien fâchée que vous êtes encore triste à présent, mais ce n’est pas ma faute. Je demanderai à jouer de la harpe aussitôt que vous serez arrivé, afin que vous ayez ma lettre tout de suite. Je ne peux mieux faire.

Adieu, monsieur. Je vous aime bien, de tout mon cœur; plus je vous le dis, plus je suis contente; j’espère que vous le serez aussi.

De..., ce 24 août 17**.


LETTRE XXXI

Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.

Oui, sans doute, nous serons heureux. Mon bonheur est bien sûr puisque je suis aimé de vous; le vôtre ne finira jamais s’il doit durer autant que l’amour que vous m’avez inspiré. Quoi! vous m’aimez, vous ne craignez plus de m’assurer de votre amour! Plus vous me le dites et plus vous êtes contente! Après avoir lu ce charmant je vous aime, écrit de votre main, j’ai entendu votre belle bouche m’en répéter l’aveu. J’ai vu se fixer sur moi ces yeux charmants qu’embellissait encore l’expression de la tendresse. J’ai reçu vos serments de vivre toujours pour moi. Ah! recevez le mien de consacrer ma vie entière à votre bonheur; recevez-le, et soyez sûre que je ne le trahirai pas.

Quelle heureuse journée nous avons passée hier! Ah! pourquoi Mme de Merteuil n’a-t-elle pas tous les jours des secrets à dire à votre maman? Pourquoi faut-il que l’idée de la contrainte qui nous attend vienne se mêler au souvenir délicieux qui m’occupe? Pourquoi ne puis-je sans cesse tenir cette jolie main qui m’a écrit Je vous aime! la couvrir de baisers et me venger ainsi du refus que vous m’avez fait d’une faveur plus grande!

Dites-moi, ma Cécile, quand votre maman a été rentrée, quand nous avons été forcés, par sa présence, de n’avoir plus l’un pour l’autre que des regards indifférents; quand vous ne pouviez plus me consoler par l’assurance de votre amour, du refus que vous faisiez de m’en donner des preuves, n’avez-vous donc senti aucun regret? ne vous êtes-vous pas dit: Un baiser l’eût rendu plus heureux, et c’est moi qui lui ai ravi ce bonheur? Promettez-moi, mon aimable amie, qu’à la première occasion vous serez moins sévère. A l’aide de cette promesse, je trouverai du courage pour supporter les contrariétés que les circonstances nous préparent, et les privations cruelles seront au moins adoucies par la certitude que vous en partagez le regret.

Adieu, ma charmante Cécile, voici l’heure où je dois me rendre chez vous. Il me serait impossible de vous quitter si ce n’était pour aller vous revoir. Adieu, vous que j’aime tant! vous, que j’aimerai toujours davantage!

De..., ce 25 août 17**.


LETTRE XXXII

Madame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL.

Vous voulez donc, madame, que je croie à la vertu de M. de Valmont? J’avoue que je ne puis m’y résoudre et que j’aurais autant de peine à le juger honnête, d’après le seul fait que vous me racontez, qu’à croire vicieux un homme de bien reconnu, dont j’apprendrais une faute. L’humanité n’est parfaite dans aucun genre, pas plus dans le mal que dans le bien. Le scélérat a ses vertus, comme l’honnête homme a ses faiblesses. Cette vérité me paraît d’autant plus nécessaire à croire que c’est d’elle que dérive la nécessité de l’indulgence pour les méchants comme pour les bons, et qu’elle préserve ceux-ci de l’orgueil et sauve les autres du découragement. Vous trouverez sans doute que je pratique bien mal dans ce moment cette indulgence que je prêche; mais je ne vois plus en elle qu’une faiblesse dangereuse, quand elle nous mène à traiter de même le vicieux et l’homme de bien.

Je ne me permettrai point de scruter les motifs de l’action de M. de Valmont; je veux croire qu’ils sont louables comme elle, mais en a-t-il moins passé sa vie à porter dans les familles le trouble, le déshonneur et le scandale? Écoutez, si vous voulez, la voix du malheureux qu’il a secouru, mais qu’elle ne vous empêche pas d’entendre les cris de cent victimes qu’il a immolées. Quand il ne serait, comme vous le dites, qu’un exemple du danger des liaisons, en serait-il moins lui-même une liaison dangereuse? Vous le supposez susceptible d’un retour heureux? Allons plus loin; supposons ce miracle arrivé. Ne resterait-il pas contre lui l’opinion publique, et ne suffit-elle pas pour régler votre conduite? Dieu seul peut absoudre au moment du repentir: il lit dans les cœurs. Mais les hommes ne peuvent juger les pensées que par les actions, et nul d’entre eux, après avoir perdu l’estime des autres, n’a droit de se plaindre de la méfiance nécessaire qui rend cette perte si difficile à réparer. Songez surtout, ma jeune amie, que quelquefois il suffit, pour perdre cette estime, d’avoir l’air d’y attacher trop peu de prix; et ne taxez pas cette sévérité d’injustice, car outre qu’on est fondé à croire qu’on ne renonce pas à ce bien précieux quand on a droit d’y prétendre, celui-là est en effet plus près de mal faire qui n’est plus contenu par ce frein puissant. Tel serait cependant l’aspect sous lequel vous montrerait une liaison intime avec M. de Valmont, quelque innocente qu’elle pût être.

Effrayée de la chaleur avec laquelle vous le défendez, je me hâte de prévenir les objections que je prévois. Vous me citerez Mme de Merteuil, à qui on a pardonné cette liaison; vous me demanderez pourquoi je le reçois chez moi; vous me direz que, loin d’être rejeté par les gens honnêtes, il est admis, recherché même dans ce qu’on appelle la bonne compagnie. Je peux, je crois, répondre à tout.

D’abord Mme de Merteuil, en effet très estimable, n’a peut-être d’autre défaut que trop de confiance en ses forces; c’est un guide adroit qui se plaît à conduire un char entre les rochers et les précipices, et que le succès seul justifie. Il est juste de la louer, il serait imprudent de la suivre; elle-même en convient et s’en accuse. A mesure qu’elle a vu davantage, ses principes sont devenus plus sévères, et je ne crains pas de vous assurer qu’elle penserait comme moi.

Quant à ce qui me regarde, je ne me justifierai pas plus que les autres. Sans doute je reçois M. de Valmont et il est reçu partout; c’est une inconséquence de plus à ajouter à mille autres qui gouvernent la société. Vous savez, comme moi, qu’on passe sa vie à les remarquer, à s’en plaindre et à s’y livrer. M. de Valmont, avec un beau nom, une grande fortune, beaucoup de qualités aimables, a reconnu de bonne heure que pour avoir l’empire dans la société il suffisait de manier, avec une égale adresse, la louange et le ridicule. Nul ne possède comme lui ce double talent: il séduit avec l’un et se fait craindre avec l’autre. On ne l’estime pas, mais on le flatte. Telle est son existence au milieu d’un monde qui, plus prudent que courageux, aime mieux le ménager que le combattre.

Mais ni Mme de Merteuil elle-même, ni aucune autre femme, n’oserait sans doute aller s’enfermer à la campagne, presque en tête à tête avec un tel homme. Il était réservé à la plus sage, à la plus modeste d’entre elles de donner l’exemple de cette inconséquence; pardonnez-moi ce mot, il échappe à l’amitié. Ma belle amie, votre honnêteté même vous trahit par la sécurité qu’elle vous inspire. Songez donc que vous aurez pour juges, d’une part, des gens frivoles qui ne croiront pas à une vertu dont ils ne trouvent pas le modèle chez eux, et de l’autre, des méchants qui feindront de n’y pas croire, pour vous punir de l’avoir eue. Considérez que vous faites, dans ce moment, ce que quelques hommes n’oseraient pas risquer. En effet, parmi les jeunes gens dont M. de Valmont ne s’est que trop rendu l’oracle, je vois les plus sages craindre de paraître liés trop intimement avec lui; et vous, vous ne le craignez pas! Ah! revenez, revenez, je vous en conjure... Si mes raisons ne suffisent pas pour vous persuader, cédez à mon amitié; c’est elle qui me fait renouveler mes instances, c’est à elle à les justifier. Vous la trouvez sévère, et je désire qu’elle soit inutile; mais j’aime mieux que vous ayez à vous plaindre de sa sollicitude que de sa négligence.

De..., ce 24 août 17**.


LETTRE XXXIII

La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.

Dès que vous craignez de réussir, mon cher vicomte, dès que votre projet est de fournir des armes contre vous et que vous désirez moins de vaincre que de combattre, je n’ai plus rien à dire. Votre conduite est un chef-d’œuvre de prudence. Elle en serait un de sottise dans la supposition contraire; et pour vous parler vrai, je crains que vous ne vous fassiez illusion.

Ce que je vous reproche n’est pas de n’avoir point profité du moment. D’une part, je ne vois pas clairement qu’il fût venu; de l’autre, je sais assez, quoi qu’on en dise, qu’une occasion manquée se retrouve, tandis qu’on ne revient jamais d’une démarche précipitée.

Mais la véritable école est de vous être laissé aller à écrire. Je vous défie à présent de prévoir où ceci peut vous mener. Par hasard, espérez-vous prouver à cette femme qu’elle doit se rendre? Il me semble que ce ne peut être là qu’une vérité de sentiment et non de démonstration, et que pour la faire recevoir, il s’agit d’attendrir et non de raisonner; mais à quoi vous servirait d’attendrir par lettres, puisque vous ne seriez pas là pour en profiter? Quand vos belles phrases produiraient l’ivresse de l’amour, vous flattez-vous qu’elle soit assez longue pour que la réflexion n’ait pas le temps d’en empêcher l’aveu? Songez donc à celui qu’il faut pour écrire une lettre, à celui qui se passe avant qu’on la remette; et voyez si, surtout une femme à principes comme votre dévote, peut vouloir si longtemps ce qu’elle tâche de ne vouloir jamais. Cette marche peut réussir avec des enfants, qui, quand ils écrivent je vous aime, ne savent pas qu’ils disent je me rends. Mais la vertu raisonneuse de Mme de Tourvel me paraît fort bien connaître la valeur des termes. Aussi, malgré l’avantage que vous aviez pris sur elle dans votre conversation, elle vous bat dans sa lettre. Et puis, savez-vous ce qui arrive? Par cela seul qu’on dispute, on ne veut pas céder. A force de chercher de bonnes raisons, on en trouve, on les dit, et après on y tient, non pas tant parce qu’elles sont bonnes que pour ne pas se démentir.

De plus, une remarque que je m’étonne que vous n’ayez pas faite, c’est qu’il n’y a rien de si difficile en amour que d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis écrire d’une façon vraisemblable, ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre, il y règne un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre présidente est assez peu formée pour ne s’en pas apercevoir, mais qu’importe? L’effet n’en est pas moins manqué. C’est le défaut des romans; l’auteur se bat les flancs pour s’échauffer, et le lecteur reste froid. Héloïse est le seul qu’on en puisse excepter; et malgré le talent de l’auteur, cette observation m’a toujours fait croire que le fonds en était vrai. Il n’en est pas de même en parlant. L’habitude de travailler son organe y donne de la sensibilité; la facilité des larmes y ajoute encore; l’expression du désir se confond dans les yeux avec celle de la tendresse; enfin, le discours moins suivi amène plus aisément cet air de trouble et de désordre qui est la véritable éloquence de l’amour; et surtout la présence de l’objet aimé empêche la réflexion et nous fait désirer d’être vaincues.

Croyez-moi, vicomte, on vous commande de ne plus écrire; profitez-en pour réparer votre faute et attendez l’occasion de parler. Savez-vous que cette femme a plus de force que je ne croyais? Sa défense est bonne, et sans la longueur de sa lettre et le prétexte qu’elle vous donne pour rentrer en matière dans sa phrase de reconnaissance, elle ne se serait pas du tout trahie.

Ce qui me paraît encore devoir vous rassurer sur le succès, c’est qu’elle use trop de forces à la fois; je prévois qu’elle les épuisera pour la défense du mot, et qu’il ne lui en restera plus pour celle de la chose.

Je vous renvoie vos deux lettres et, si vous êtes prudent, ce seront les dernières jusqu’après l’heureux moment. S’il était moins tard, je vous parlerais de la petite Volanges qui avance assez vite et dont je suis fort contente. Je crois que j’aurai fini avant vous et vous devez en être bien heureux. Adieu pour aujourd’hui.

De..., ce 24 août 17**.