FablesPart 9 of 26
French original · English translation
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L’ANE ET LE PETIT CHIEN.
V
L’ANE ET LE PETIT CHIEN.
Ne forçons point notre talent; Nous ne ferions rien avec grâce: Jamais un lourdaud, quoi qu’il fasse, Ne sauroit passer pour galant. Peu de gens, que le Ciel chérit et gratifie, Ont le don d’agréer infus avec la vie. C’est un point qu’il leur faut laisser, Et ne pas ressembler à l’âne de la fable, Qui, pour se rendre plus aimable, Et plus cher à son maître, alla le caresser. Comment! disoit-il en son âme, Ce chien, parce qu’il est mignon, Vivra de pair à compagnon Avec monsieur, avec madame; Et j’aurai des coups de bâton! Que fait-il? Il donne la patte, Puis aussitôt il est baisé: S’il en faut faire autant afin que l’on me flatte, Cela n’est pas bien malaisé. Dans cette admirable pensée, Voyant son maître en joie, il s’en vient lourdement, Lève une corne tout usée, La lui porte au menton fort amoureusement, Non sans accompagner, pour plus grand ornement, De son chant gracieux cette action hardie. Oh! oh! quelle caresse! et quelle mélodie! Dit le maître aussitôt. Holà! Martin-bâton! Martin-bâton accourt: l’âne change de ton. Ainsi finit la comédie.
LE COMBAT DES RATS ET DES BELETTES.
VI
LE COMBAT DES RATS ET DES BELETTES.
La nation des belettes, Non plus que celle des chats, Ne veut aucun bien aux rats; Et sans les portes étraites De leurs habitations, L’animal à longue échine En feroit, je m’imagine, De grandes destructions. Or, une certaine année Qu’il en étoit à foison, Leur roi, nommé Ratapon, Mit en campagne une armée. Les belettes, de leur part, Déployèrent l’étendard. Si l’on croit la renommée, La victoire balança: Plus d’un guéret s’engraissa Du sang de plus d’une bande. Mais la perte la plus grande Tomba presque en tous endroits Sur le peuple souriquois. Sa déroute fut entière, Quoi que pût faire Artarpax. Psicarpax, Méridarpax, Qui, tout couverts de poussière, Soutinrent assez longtemps Les efforts des combattants. Leur résistance fut vaine; Il fallut céder au sort: Chacun s’enfuit au plus fort, Tant soldat que capitaine. Les princes périrent tous. La racaille, dans des trous Trouvant sa retraite prête, Se sauva sans grand travail: Mais les seigneurs sur leur tête Ayant chacun un plumail, Des cornes ou des aigrettes, Soit comme marques d’honneur, Soit afin que les belettes En conçussent plus de peur, Cela causa leur malheur. Trou, ni fente, ni crevasse, Ne fut large assez pour eux. Au lieu que la populace Entroit dans les moindres creux. La principale jonchée Fut donc des principaux rats.
Une tête empanachée N’est pas petit embarras. Le trop superbe équipage Peut souvent en un passage Causer du retardement. Les petits en toute affaire Esquivent fort aisément: Les grands ne le peuvent faire.
LE SINGE ET LE DAUPHIN.
VII
LE SINGE ET LE DAUPHIN.
C’étoit chez les Grecs un usage Que sur la mer tous voyageurs Menoient avec eux en voyage Singes et chiens de bateleurs. Un navire en cet équipage Non loin d’Athènes fit naufrage. Sans les dauphins tout eût péri. Cet animal est fort ami De notre espèce: en son Histoire Pline le dit; il le faut croire. Il sauva donc tout ce qu’il put. Même un singe en cette occurrence, Profitant de la ressemblance, Lui pensa devoir son salut: Un dauphin le prit pour un homme, Et sur son dos le fit asseoir Si gravement, qu’on eût cru voir Ce chanteur que tant on renomme. Le dauphin l’alloit mettre à bord, Quand, par hasard, il lui demande: Êtes-vous d’Athènes la grande? Oui, dit l’autre; on m’y connoît fort: S’il vous y survient quelque affaire, Employez-moi; car mes parents Y tiennent tous les premiers rangs; Un mien cousin est juge-maire. Le dauphin dit: Bien grand merci; Et le Pirée a part aussi A l’honneur de votre présence? Vous le voyez souvent, je pense?— Tous les jours: il est mon ami; C’est une vieille connoissance. Notre magot prit, pour ce coup, Le nom d’un port pour un nom d’homme. De telles gens il est beaucoup Qui prendroient Vaugirard pour Rome, Et qui, caquetant au plus dru, Parlent de tout, et n’ont rien vu. Le dauphin rit, tourne la tête, Et, le magot considéré, Il s’aperçoit qu’il n’a tiré Du fond des eaux rien qu’une bête: Il l’y replonge, et va trouver Quelque homme, afin de le sauver.
L’HOMME ET L’IDOLE DE BOIS.
VIII
L’HOMME ET L’IDOLE DE BOIS.
Certain païen chez lui gardoit un dieu de bois, De ces dieux qui sont sourds, bien qu’ayant des oreilles; Le païen cependant s’en promettoit merveilles. Il lui coûtoit autant que trois: Ce n’étoit que vœux et qu’offrandes, Sacrifices de bœufs couronnés de guirlandes. Jamais idole, quel qu’il fût, N’avoit eu cuisine si grasse; Sans que, pour tout ce culte, à son hôte il échût Succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce. Bien plus, si pour un sou d’orage en quelque endroit S’amassoit d’une ou d’autre sorte, L’homme en avoit sa part; et sa bourse en souffroit: La pitance du dieu n’en étoit pas moins forte. A la fin, se fâchant de n’en obtenir rien, Il vous prend un levier, met en pièces l’idole, Le trouve rempli d’or. Quand je t’ai fait du bien, M’as-tu valu, dit-il, seulement une obole? Va, sors de mon logis, cherche d’autres autels. Tu ressembles aux naturels Malheureux, grossiers et stupides: On n’en peut rien tirer qu’avecque le bâton. Plus je te remplissois, plus mes mains étoient vides: J’ai bien fait de changer de ton.
LE GEAI PARÉ DES PLUMES DU PAON.
IX
LE GEAI PARÉ DES PLUMES DU PAON.
Un paon muoit: un geai prit son plumage; Puis après se l’accommoda; Puis parmi d’autres paons tout fier se panada, Croyant être un beau personnage. Quelqu’un le reconnut: il se vit bafoué, Berné, sifflé, moqué, joué, Et par messieurs les paons plumé d’étrange sorte; Même vers ses pareils s’étant réfugié, Il fut par eux mis à la porte.
Il est assez de geais à deux pieds comme lui, Qui se parent souvent des dépouilles d’autrui. Et que l’on nomme plagiaires. Je m’en tais, et ne veux leur causer nul ennui: Ce ne sont pas là mes affaires.
LE CHAMEAU ET LES BATONS FLOTTANTS.
X
LE CHAMEAU ET LES BATONS FLOTTANTS.
Le premier qui vit un chameau S’enfuit à cet objet nouveau; Le second approcha; le troisième osa faire Un licou pour le dromadaire. L’accoutumance ainsi nous rend tout familier: Ce qui nous paroissoit terrible et singulier S’apprivoise avec notre vue Quand ce vient à la continue. Et puisque nous voici tombés sur ce sujet: On avoit mis des gens au guet, Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet, Ne purent s’empêcher de dire Que c’étoit un puissant navire. Quelques moments après, l’objet devint brûlot, Et puis nacelle, et puis ballot, Enfin bâtons flottant sur l’onde.
J’en sais beaucoup de par le monde A qui ceci conviendroit bien: De loin c’est quelque chose, et de près ce n’est rien.
LA GRENOUILLE ET LE RAT.
XI
LA GRENOUILLE ET LE RAT.
Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui, Qui souvent s’engeigne soi-même. J’ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd’hui: Il m’a toujours semblé d’une énergie extrême. Mais afin d’en venir au dessein que j’ai pris: Un rat plein d’embonpoint, gras, et des mieux nourris, Et qui ne connoissoit l’avent ni le carême, Sur le bord d’un marais égayoit ses esprits. Une grenouille approche, et lui dit en sa langue: Venez me voir chez moi, je vous ferai festin. Messire rat promit soudain: Il n’étoit pas besoin de plus longue harangue. Elle allégua pourtant les délices du bain, La curiosité, le plaisir du voyage, Cent raretés à voir le long du marécage: Un jour il conteroit à ses petits-enfants Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants, Et le gouvernement de la chose publique Aquatique. Un point sans plus tenoit le galant empêché: Il nageoit quelque peu; mais il falloit de l’aide. La grenouille à cela trouve un très-bon remède: Le rat fut à son pied par la patte attaché; Un brin de jonc en fit l’affaire. Dans le marais entrés, notre bonne commère S’efforce de tirer son hôte au fond de l’eau, Contre le droit des gens, contre la foi jurée; Prétend qu’elle en fera gorge-chaude et curée: C’étoit, à son avis, un excellent morceau. Déjà dans son esprit la galande le croque. Il atteste les dieux; la perfide s’en moque. Il résiste; elle tire. En ce combat nouveau, Un milan, qui dans l’air planoit, faisoit la ronde, Voit d’en haut le pauvret se débattant sur l’onde. Il fond dessus, l’enlève, et, par même moyen, La grenouille et le lien. Tout en fut; tant et si bien, Que de cette double proie L’oiseau se donne au cœur joie, Ayant, de cette façon, A souper chair et poisson.
La ruse la mieux ourdie Peut nuire à son inventeur; Et souvent la perfidie Retourne sur son auteur.
TRIBUT ENVOYÉ PAR LES ANIMAUX A ALEXANDRE.
XII
TRIBUT ENVOYÉ PAR LES ANIMAUX A ALEXANDRE.
Une fable avoit cours parmi l’antiquité; Et la raison ne m’en est pas connue. Que le lecteur en tire une moralité: Voici la fable toute nue.
La Renommée ayant dit en cent lieux Qu’un fils de Jupiter, un certain Alexandre, Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux, Commandoit que, sans plus attendre, Tout peuple à ses pieds s’allât rendre, Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux, Les républiques des oiseaux; La déesse aux cent bouches, dis-je, Ayant mis partout la terreur En publiant l’édit du nouvel empereur, Les animaux, et toute espèce lige De son seul appétit, crurent que cette fois Il falloit subir d’autres lois. On s’assemble au désert. Tous quittent leur tanière. Après divers avis, on résout, on conclut D’envoyer hommage et tribut. Pour l’hommage et pour la manière, Le singe en fut chargé: l’on lui mit par écrit Ce que l’on vouloit qui fût dit. Le seul tribut les tint en peine: Car que donner? il falloit de l’argent. On en prit d’un prince obligeant, Qui, possédant dans son domaine Des mines d’or, fournit ce qu’on voulut. Comme il fut question de porter ce tribut, Le mulet et l’âne s’offrirent, Assistés du cheval ainsi que du chameau. Tous quatre en chemin ils se mirent Avec le singe, ambassadeur nouveau. La caravane enfin rencontre en un passage Monseigneur le lion: cela ne leur plut point. Nous nous rencontrons tout à point, Dit-il; et nous voici compagnons de voyage. J’allois offrir mon fait à part; Mais, bien qu’il soit léger, tout fardeau m’embarrasse. Obligez-moi de me faire la grâce Que d’en porter chacun un quart: Ce ne vous sera pas une charge trop grande, Et j’en serai plus libre et bien plus en état En cas que les voleurs attaquent notre bande, Et que l’on en vienne au combat. Éconduire un lion rarement se pratique. Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu, Et, malgré le héros de Jupiter issu, Faisant chère et vivant sur la bourse publique. Ils arrivèrent dans un pré Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré, Où maint mouton cherchoit sa vie; Séjour du frais, véritable patrie Des zéphyrs. Le lion n’y fut pas, qu’à ces gens Il se plaignit d’être malade. Continuez votre ambassade, Dit-il; je sens un feu qui me brûle au dedans, Et veux chercher ici quelque herbe salutaire. Pour vous, ne perdez point de temps. Rendez-moi mon argent; j’en puis avoir affaire. On déballe; et d’abord le lion s’écria, D’un ton qui témoignoit sa joie: Que de filles, ô dieux, mes pièces de monnoie Ont produites! Voyez: la plupart sont déjà Aussi grandes que leurs mères. Le croît m’en appartient. Il prit tout là-dessus: Ou bien, s’il ne prit tout, il n’en demeura guères. Le singe et les sommiers confus, Sans oser répliquer, en chemin se remirent. Au fils de Jupiter on dit qu’ils se plaignirent, Et n’en eurent point de raison.
Qu’eût-il fait? C’eût été lion contre lion; Et le proverbe dit: Corsaires à corsaires, L’un l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires.
LE CHEVAL S’ÉTANT VOULU VENGER DU CERF.
XIII
LE CHEVAL S’ÉTANT VOULU VENGER DU CERF.
De tout temps les chevaux ne sont nés pour les hommes. Lorsque le genre humain des glands se contentoit, Ane, cheval, et mule, aux forêts habitoit; Et l’on ne voyoit point, comme au siècle où nous sommes, Tant de selles et tant de bâts, Tant de harnois pour les combats, Tant de chaises, tant de carrosses; Comme aussi ne voyoit-on pas Tant de festins et tant de noces. Or un cheval eut alors différend Avec un cerf plein de vitesse; Et, ne pouvant l’attraper en courant, Il eut recours à l’homme, implora son adresse. L’homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos, Ne lui donna point de repos Que le cerf ne fût pris, et n’y laissât la vie. Et, cela fait, le cheval remercie L’homme son bienfaiteur, disant: Je suis à vous; Adieu; je m’en retourne en mon séjour sauvage.— Non pas cela, dit l’homme; il fait meilleur chez nous; Je vois trop quel est votre usage. Demeurez donc; vous serez bien traité, Et jusqu’au ventre en la litière.
Hélas! que sert la bonne chère Quand on n’a pas la liberté? Le cheval s’aperçut qu’il avoit fait folie; Mais il n’étoit plus temps: déjà son écurie Étoit prête et toute bâtie. Il y mourut en traînant son lien: Sage s’il eût remis une légère offense. Quel que soit le plaisir que cause la vengeance, C’est l’acheter trop cher que l’acheter d’un bien Sans qui les autres ne sont rien.
LE RENARD ET LE BUSTE.
XIV
LE RENARD ET LE BUSTE.
Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre; Leur apparence impose au vulgaire idolâtre. L’âne n’en sait juger que par ce qu’il en voit: Le renard, au contraire, à fond les examine, Les tourne de tout sens; et, quand il s’aperçoit Que leur fait n’est que bonne mine, Il leur applique un mot qu’un buste de héros Lui fit dire fort à propos. C’étoit un buste creux et plus grand que nature. Le renard, en louant l’effort de la sculpture: «Belle tête, dit-il, mais de cervelle point.»
Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point!
LE LOUP, LA CHÈVRE ET LE CHEVREAU.
XV
LE LOUP, LA CHÈVRE ET LE CHEVREAU.
La bique, allant remplir sa traînante mamelle, Et paître l’herbe nouvelle, Ferma sa porte au loquet, Non sans dire à son biquet: Gardez-vous, sur votre vie, D’ouvrir que l’on ne vous die, Pour enseigne et mot du guet: Foin du loup et de sa race! Comme elle disoit ces mots, Le loup, de fortune, passe, Il les recueille à propos, Et les garde en sa mémoire. La bique, comme on peut croire, N’avoit pas vu le glouton. Dès qu’il la voit partie, il contrefait son ton, Et, d’une voix papelarde, Il demande qu’on ouvre, en disant: Foin du loup! Et croyant entrer tout d’un coup. Le biquet soupçonneux par la fente regarde; Montrez-moi patte blanche, ou je n’ouvrirai point, S’écria-t-il d’abord. Patte blanche est un point Chez les loups, comme on sait, rarement en usage. Celui-ci, fort surpris d’entendre ce langage, Comme il étoit venu s’en retourna chez soi. Où seroit le biquet, s’il eût ajouté foi Au mot du guet que, de fortune, Notre loup avoit entendu?
Deux sûretés valent mieux qu’une; Et le trop en cela ne fut jamais perdu.
LE LOUP, LA MÈRE ET L’ENFANT.
XVI
LE LOUP, LA MÈRE ET L’ENFANT.
Ce loup me remet en mémoire Un de ses compagnons, qui fut encor mieux pris: Il y périt. Voici l’histoire.
Un villageois avoit à l’écart son logis. Messer loup attendoit chape-chute à la porte: Il avoit vu sortir gibier de toute sorte, Veaux de lait, agneaux et brebis, Régiments de dindons, enfin bonne provende. Le larron commençoit pourtant à s’ennuyer, Il entend un enfant crier; La mère aussitôt le gourmande, Le menace, s’il ne se tait, De le donner au loup. L’animal se tient prêt, Remerciant les dieux d’une telle aventure. Quand la mère, apaisant sa chère géniture, Lui dit: Ne criez point; s’il vient, nous le tuerons.— Qu’est ceci? s’écria le mangeur de moutons. Dire d’un, puis d’un autre! Est-ce ainsi que l’on traite Les gens faits comme moi? me prend-on pour un sot? Que, quelque jour, ce beau marmot Vienne au bois cueillir la noisette... Comme il disoit ces mots, on sort de la maison: Un chien de cour l’arrête; épieux et fourches-fières L’ajustent de toutes manières. Que veniez-vous chercher en ce lieu? lui dit-on. Aussitôt il conta l’affaire. Merci de moi! lui dit la mère; Tu mangeras mon fils! L’ai-je fait à dessein Qu’il assouvisse un jour ta faim? On assomma la pauvre bête. Un manant lui coupa le pied droit et la tête: Le seigneur du village à sa porte les mit; Et ce dicton picard à l’entour fut écrit:
«Biaux chires leups, n’écoutez mie «Mère tenchent chen fieux qui crie.»
PAROLE DE SOCRATE.
XVII
PAROLE DE SOCRATE.
Socrate un jour faisant bâtir, Chacun censuroit son ouvrage: L’un trouvoit les dedans, pour ne lui point mentir, Indignes d’un tel personnage; L’autre blâmoit la face, et tous étoient d’avis Que les appartements en étoient trop petits. Quelle maison pour lui! l’on y tournoit à peine. «Plût au Ciel que de vrais amis, «Telle qu’elle est, dit-il, elle pût être pleine!» Le bon Socrate avoit raison De trouver pour ceux-là trop grande sa maison. Chacun se dit ami; mais fou qui s’y repose: Rien n’est plus commun que ce nom, Rien n’est plus rare que la chose.
LE VIEILLARD ET SES ENFANTS.
XVIII
LE VIEILLARD ET SES ENFANTS.
Toute puissance est foible, à moins que d’être unie: Écoutez là-dessus l’esclave de Phrygie. Si j’ajoute du mien à son invention, C’est pour peindre nos mœurs, et non point par envie; Je suis trop au-dessous de cette ambition. Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire; Pour moi, de tels pensers me seroient malséants. Mais venons à la fable, ou plutôt à l’histoire De celui qui tâcha d’unir tous ses enfants. Un vieillard près d’aller où la mort l’appeloit: Mes chers enfants, dit-il (à ses fils il parloit), Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble; Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. L’aîné, les ayant pris, et fait tous ses efforts, Les rendit, en disant: Je le donne aux plus forts. Un second lui succède, et se met en posture, Mais en vain. Un cadet tente aussi l’aventure. Tous perdirent leur temps; le faisceau résista: De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata. Foibles gens, dit le père, il faut que je vous montre Ce que ma force peut en semblable rencontre. On crut qu’il se moquoit; on sourit, mais à tort: Il sépare les dards, et les rompt sans effort. Vous voyez, reprit-il, l’effet de la concorde: Soyez joints, mes enfants; que l’amour vous accorde. Tant que dura son mal, il n’eut autre discours. Enfin, se sentant près de terminer ses jours: Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères; Adieu: promettez-moi de vivre comme frères; Que j’obtienne de vous cette grâce en mourant. Chacun de ses trois fils l’en assure en pleurant. Il prend à tous les mains; il meurt. Et les trois frères Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d’affaires. Un créancier saisit, un voisin fait procès; D’abord notre trio s’en tire avec succès. Leur amitié fut courte autant qu’elle étoit rare. Le sang les avoit joints, l’intérêt les sépare: L’ambition, l’envie, avec les consultants, Dans la succession entrent en même temps. On en vient au partage, on conteste, on chicane: Le juge sur cent points tour à tour les condamne. Créanciers et voisins reviennent aussitôt, Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut. Les frères désunis sont tous d’avis contraire: L’un veut s’accommoder, l’autre n’en veut rien faire. Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard Profiter de ces dards unis et pris à part.
L’ORACLE ET L’IMPIE.
XIX
L’ORACLE ET L’IMPIE.
Vouloir tromper le Ciel, c’est folie à la terre. Le dédale des cœurs en ses détours n’enserre Rien qui ne soit d’abord éclairé par les dieux: Tout ce que l’homme fait, il le fait à leurs yeux, Même les actions que dans l’ombre il croit faire. Un païen qui sentoit quelque peu le fagot, Et qui croyoit en Dieu, pour user de ce mot, Par bénéfice d’inventaire, Alla consulter Apollon. Dès qu’il fut en son sanctuaire: Ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non? Il tenoit un moineau, dit-on, Prêt d’étouffer la pauvre bête, Ou de la lâcher aussitôt, Pour mettre Apollon en défaut. Apollon reconnut ce qu’il avoit en tête: Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau, Et ne me tends plus de panneau: Tu te trouverois mal d’un pareil stratagème. Je vois de loin; j’atteins de même.