FablesPart 10 of 26
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L’AVARE QUI A PERDU SON TRÉSOR.
XX
L’AVARE QUI A PERDU SON TRÉSOR.
L’usage seulement fait la possession. Je demande à ces gens de qui la passion Est d’entasser toujours, mettre somme sur somme, Quel avantage ils ont que n’ait pas un autre homme. Diogène là-bas est aussi riche qu’eux, Et l’avare ici-haut comme lui vit en gueux. L’homme au trésor caché, qu’Ésope nous propose, Servira d’exemple à la chose.
Ce malheureux attendoit Pour jouir de son bien une seconde vie; Ne possédoit pas l’or, mais l’or le possédoit. Il avoit dans la terre une somme enfouie, Son cœur avec, n’ayant autre déduit Que d’y ruminer jour et nuit, Et rendre sa chevance à lui-même sacrée. Qu’il allât ou qu’il vînt, qu’il bût ou qu’il mangeât, On l’eût pris de bien court à moins qu’il ne songeât A l’endroit où gisoit cette somme enterrée. Il y fit tant de tours qu’un fossoyeur le vit, Se douta du dépôt, l’enleva sans rien dire. Notre avare un beau jour ne trouva que le nid. Voilà mon homme aux pleurs: il gémit, il soupire; Il se tourmente, il se déchire. Un passant lui demande à quel sujet ses cris.— C’est mon trésor que l’on m’a pris.— Votre trésor! où pris?—Tout joignant cette pierre.— Eh! sommes-nous en temps de guerre, Pour l’apporter si loin? N’eussiez-vous pas mieux fait De le laisser chez vous en votre cabinet Que de le changer de demeure? Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.— A toute heure, bons dieux, ne tient-il qu’à cela? L’argent vient-il comme il s’en va? Je n’y touchois jamais.—Dites-moi donc, de grâce, Reprit l’autre, pourquoi vous vous affligez tant? Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent, Mettez une pierre à la place; Elle vous vaudra tout autant.
L’ŒIL DU MAITRE.
XXI
L’ŒIL DU MAITRE.
Un cerf, s’étant sauvé dans une étable à bœufs, Fut d’abord averti par eux Qu’il cherchât un meilleur asile. Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas; Je vous enseignerai les pâtis les plus gras; Ce service vous peut quelque jour être utile, Et vous n’en aurez point regret. Les bœufs, à toutes fins, promirent le secret. Il se cache en un coin, respire et prend courage. Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage, Comme l’on faisoit tous les jours: L’on va, l’on vient, les valets font cent tours, L’intendant même; et pas un d’aventure N’aperçut ni cor, ni ramure, Ni cerf enfin. L’habitant des forêts Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable Que, chacun retournant au travail de Cérès, Il trouve pour sortir un moment favorable. L’un des bœufs ruminant lui dit: Cela va bien; Mais quoi! l’homme aux cent yeux n’a pas fait sa revue: Je crains fort pour toi sa venue; Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien. Là-dessus le maître entre, et vient faire sa ronde. Qu’est ceci? dit-il à son monde; Je trouve bien peu d’herbe en tous ces râteliers. Cette litière est vieille, allez vite aux greniers. Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées. Que coûte-t-il d’ôter toutes ces araignées? Ne sauroit-on ranger ces jougs et ces colliers? En regardant à tout, il voit une autre tête Que celles qu’il voyoit d’ordinaire en ce lieu. Le cerf est reconnu: chacun prend un épieu; Chacun donne un coup à la bête. Ses larmes ne sauroient la sauver du trépas. On l’emporte, on la sale, on en fait maint repas. Dont maint voisin s’éjouit d’être.
Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment: Il n’est, pour voir, que l’œil du maître. Quant à moi, j’y mettrois encor l’œil de l’amant.
L’ALOUETTE ET SES PETITS, AVEC LE MAITRE D’UN CHAMP.
XXII
L’ALOUETTE ET SES PETITS, AVEC LE MAITRE D’UN CHAMP.
Ne t’attends qu’à toi seul; c’est un commun proverbe. Voici comme Ésope le mit En crédit.
Les alouettes font leur nid Dans les blés quand ils sont en herbe, C’est-à-dire environ le temps Que tout aime et que tout pullule dans le monde, Monstres marins au fond de l’onde, Tigres dans les forêts, alouettes aux champs. Une pourtant de ces dernières Avoit laissé passer la moitié d’un printemps Sans goûter le plaisir des amours printanières. A toute force enfin elle se résolut D’imiter la nature, et d’être mère encore. Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore A la hâte: le tout alla du mieux qu’il put. Les blés d’alentour mûrs avant que la nitée Se trouvât assez forte encor Pour voler et prendre l’essor, De mille soins divers l’alouette agitée S’en va chercher pâture, avertit ses enfants D’être toujours au guet et faire sentinelle. Si le possesseur de ces champs Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle, Écoutez bien: selon ce qu’il dira, Chacun de vous décampera. Sitôt que l’alouette eut quitté sa famille, Le possesseur du champ vient avecque son fils. Ces blés sont mûrs, dit-il: allez chez nos amis Les prier que chacun, apportant sa faucille, Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. Notre alouette de retour Trouve en alarme sa couvée. L’un commence: Il a dit que, l’aurore levée, L’on fît venir demain ses amis pour l’aider.— S’il n’a dit que cela, repartit l’alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite; Mais c’est demain qu’il faut tout de bon écouter. Cependant, soyez gais; voilà de quoi manger. Eux repus, tout s’endort, les petits et la mère. L’aube du jour arrive, et d’amis point du tout. L’alouette à l’essor, le maître s’en vient faire Sa ronde, ainsi qu’à l’ordinaire. Ces blés ne devroient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose Sur de tels paresseux, à servir ainsi lents. Mon fils, allez chez nos parents Les prier de la même chose. L’épouvante est au nid plus forte que jamais.— Il a dit ses parents, mère! c’est à cette heure...— Non, mes enfants, dormez en paix: Ne bougeons de notre demeure. L’alouette eut raison; car personne ne vint. Pour la troisième fois, le maître se souvint De visiter ses blés. Notre erreur est extrême, Dit-il, de nous attendre à d’autres gens que nous. Il n’est meilleur ami ni parent que soi-même. Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous Ce qu’il faut faire? Il faut qu’avec notre famille Nous prenions dès demain chacun une faucille: C’est là notre plus court; et nous achèverons Notre moisson quand nous pourrons. Dès lors que ce dessein fut su de l’alouette: C’est ce coup qu’il est bon de partir, mes enfants! Et les petits, en même temps, Voletants, se culebutants, Délogèrent tous sans trompette.
FIN DU LIVRE QUATRIÈME.
LE BUCHERON ET MERCURE.
I
LE BUCHERON ET MERCURE.
A M. LE C. D. B.
Votre goût a servi de règle à mon ouvrage: J’ai tenté les moyens d’acquérir son suffrage. Vous voulez qu’on évite un soin trop curieux, Et des vains ornements l’effort ambitieux; Je le veux comme vous: cet effort ne peut plaire. Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire. Non qu’il faille bannir certains traits délicats: Vous les aimez, ces traits, et je ne les hais pas. Quant au principal but qu’Ésope se propose, J’y tombe au moins mal que je puis. Enfin, si dans ces vers je ne plais et n’instruis, Il ne tient pas à moi; c’est toujours quelque chose. Comme la force est un point Dont je ne me pique point, Je tâche d’y tourner le vice en ridicule, Ne pouvant l’attaquer avec des bras d’Hercule. C’est là tout mon talent; je ne sais s’il suffit. Tantôt je peins en un récit La sotte vanité jointe avecque l’envie, Deux pivots sur qui roule aujourd’hui notre vie. Tel est ce chétif animal Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal. J’oppose quelquefois, par une double image, Le vice à la vertu, la sottise au bon sens, Les agneaux aux loups ravissants, La mouche à la fourmi; faisant de cet ouvrage Une ample comédie à cent actes divers, Et dont la scène est l’univers. Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle: Jupiter comme un autre. Introduisons celui Qui porte de sa part aux belles la parole: Ce n’est pas de cela qu’il s’agit aujourd’hui. Un bûcheron perdit son gagne-pain, C’est sa cognée; et la cherchant en vain, Ce fut pitié là-dessus de l’entendre. Il n’avoit pas des outils à revendre: Sur celui-ci rouloit tout son avoir. Ne sachant donc où mettre son espoir, Sa face étoit de pleurs toute baignée: O ma cognée! ô ma pauvre cognée! S’écrioit-il: Jupiter, rends-la-moi; Je tiendrai l’être encore un coup de toi. Sa plainte fut de l’Olympe entendue. Mercure vient. Elle n’est pas perdue, Lui dit ce dieu; la connoîtrois-tu bien? Je crois l’avoir près d’ici rencontrée. Lors une d’or à l’homme étant montrée, Il répondit: Je n’y demande rien. Une d’argent succède à la première; Il la refuse. Enfin une de bois. Voilà, dit-il, la mienne cette fois: Je suis content si j’ai cette dernière.— Tu les auras, dit le dieu, toutes trois: Ta bonne foi sera récompensée.— En ce cas-là, je les prendrai, dit-il. L’histoire en est aussitôt dispersée; Et boquillons de perdre leur outil, Et de crier pour se le faire rendre. Le roi des dieux ne sait auquel entendre. Son fils Mercure aux criards vient encor; A chacun d’eux il en montre une d’or. Chacun eût cru passer pour une bête De ne pas dire aussitôt: La voilà! Mercure, au lieu de donner celle-là, Leur en décharge un grand coup sur la tête.
Ne point mentir, être content du sien, C’est le plus sûr: cependant on s’occupe A dire faux pour attraper du bien. Que sert cela? Jupiter n’est pas dupe.
LE POT DE TERRE ET LE POT DE FER.
II
LE POT DE TERRE ET LE POT DE FER.
Le pot de fer proposa Au pot de terre un voyage. Celui-ci s’en excusa, Disant qu’il feroit que sage De garder le coin du feu: Car il lui falloit si peu, Si peu, que la moindre chose De son débris seroit cause: Il n’en reviendroit morceau. Pour vous, dit-il, dont la peau Est plus dure que la mienne, Je ne vois rien qui vous tienne. Nous vous mettrons à couvert, Repartit le pot de fer: Si quelque matière dure Vous menace d’aventure, Entre deux je passerai, Et du coup vous sauverai. Cette offre le persuade. Pot de fer son camarade Se met droit à ses côtés. Mes gens s’en vont à trois pieds, Clopin clopant, comme ils peuvent, L’un contre l’autre jetés Au moindre hoquet qu’ils treuvent. Le pot de terre en souffre; il n’eut pas fait cent pas Que par son compagnon il fut mis en éclats, Sans qu’il eût lieu de se plaindre.
Ne nous associons qu’avecque nos égaux; Ou bien il nous faudra craindre Le destin d’un de ces pots.
LE PETIT POISSON ET LE PÊCHEUR.
III
LE PETIT POISSON ET LE PÊCHEUR.
Petit poisson deviendra grand, Pourvu que Dieu lui prête vie; Mais le lâcher en attendant, Je tiens pour moi que c’est folie: Car de le rattraper il n’est pas trop certain.
Un carpeau, qui n’étoit encore que fretin, Fut pris par un pêcheur au bord d’une rivière. Tout fait nombre, dit l’homme en voyant son butin; Voilà commencement de chère et de festin; Mettons-le en notre gibecière. Le pauvre carpillon lui dit en sa manière: Que ferez-vous de moi? je ne saurois fournir Au plus qu’une demi-bouchée. Laissez-moi carpe devenir; Je serai par vous repêchée; Quelque gros partisan m’achètera bien cher: Au lieu qu’il vous en faut chercher Peut-être encor cent de ma taille Pour faire un plat: quel plat! croyez-moi, rien qui vaille.— Rien qui vaille! eh bien! soit, repartit le pêcheur: Poisson, mon bel ami, qui faites le prêcheur, Vous irez dans la poêle; et vous avez beau dire, Dès ce soir on vous fera frire.
Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l’auras: L’un est sûr, l’autre ne l’est pas.
LES OREILLES DU LIÈVRE.
IV
LES OREILLES DU LIÈVRE.
Un animal cornu blessa de quelques coups Le lion, qui, plein de courroux, Pour ne plus tomber en la peine, Bannit des lieux de son domaine Toute bête portant des cornes à son front. Chèvres, béliers, taureaux, aussitôt délogèrent; Daims et cerfs de climat changèrent: Chacun à s’en aller fut prompt. Un lièvre, apercevant l’ombre de ses oreilles, Craignit que quelque inquisiteur N’allât interpréter à cornes leur longueur, Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles. Adieu, voisin grillon, dit-il; je pars d’ici: Mes oreilles enfin seroient cornes aussi; Et quand je les aurois plus courtes qu’une autruche Je craindrois même encor. Le grillon repartit: Cornes cela! vous me prenez pour cruche! Ce sont oreilles que Dieu fit. On les fera passer pour cornes, Dit l’animal craintif, et cornes de licornes. J’aurai beau protester; mon dire et mes raisons Iront aux Petites-Maisons.
LE RENARD AYANT LA QUEUE COUPÉE.
V
LE RENARD AYANT LA QUEUE COUPÉE.
Un vieux renard, mais des plus fins, Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins, Sentant son renard d’une lieue, Fut enfin au piége attrapé. Par grand hasard en étant échappé, Non pas franc, car pour gage il y laissa sa queue; S’étant, dis-je, sauvé sans queue et tout honteux, Pour avoir des pareils (comme il étoit habile), Un jour que les renards tenoient conseil entre eux: Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile, Et qui va balayant tous les sentiers fangeux? Que nous sert cette queue? Il faut qu’on se la coupe: Si l’on me croit, chacun s’y résoudra.— Votre avis est fort bon, dit quelqu’un de la troupe; Mais tournez-vous, de grâce, et l’on vous répondra. A ces mots il se fit une telle huée, Que le pauvre écourté ne put être entendu. Prétendre ôter la queue eût été temps perdu: La mode en fut continuée.
LA VIEILLE ET LES DEUX SERVANTES.
VI
LA VIEILLE ET LES DEUX SERVANTES.
Il étoit une vieille ayant deux chambrières: Elles filoient si bien que les sœurs filandières Ne faisoient que brouiller au prix de celles-ci. La vieille n’avoit point de plus pressant souci Que de distribuer aux servantes leur tâche. Dès que Téthys chassoit Phébus aux crins dorés, Tourets entroient en jeu, fuseaux étoient tirés; Deçà, delà, vous en aurez. Point de cesse, point de relâche. Dès que l’Aurore, dis-je, en son char remontoit, Un misérable coq à point nommé chantoit; Aussitôt notre vieille, encor plus misérable, S’affubloit d’un jupon crasseux et détestable, Allumoit une lampe, et couroit droit au lit Où, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit, Dormoient les deux pauvres servantes. L’une entr’ouvroit un œil, l’autre étendoit un bras, Et toutes deux, très-mal contentes, Disoient entre leurs dents: Maudit coq, tu mourras! Comme elles l’avoient dit, la bête fut grippée: Le réveille-matin eut la gorge coupée. Ce meurtre n’amenda nullement leur marché: Notre couple, au contraire, à peine étoit couché, Que la vieille, craignant de laisser passer l’heure, Couroit comme un lutin par toute sa demeure.
C’est ainsi que, le plus souvent, Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire, On s’enfonce encor plus avant; Témoin ce couple et son salaire. La vieille, au lieu du coq, les fit tomber par là De Charybde en Scylla.
LE SATYRE ET LE PASSANT.
VII
LE SATYRE ET LE PASSANT.
Au fond d’un antre sauvage Un satyre et ses enfants Alloient manger leur potage, Et prendre l’écuelle aux dents.
On les eût vus sur la mousse, Lui, sa femme et maint petit: Ils n’avoient tapis ni housse, Mais tous fort bon appétit.
Pour se sauver de la pluie, Entre un passant morfondu. Au brouet on le convie: Il n’étoit pas attendu.
Son hôte n’eut pas la peine De le semondre deux fois. D’abord avec son haleine Il se réchauffe les doigts;
Puis sur le mets qu’on lui donne, Délicat, il souffle aussi. Le satyre s’en étonne: Notre hôte, à quoi bon ceci?—
L’un refroidit mon potage, L’autre réchauffe ma main.— Vous pouvez, dit le sauvage, Reprendre votre chemin.
Ne plaise aux dieux que je couche Avec vous sous même toit! Arrière ceux dont la bouche Souffle le chaud et le froid!
LE CHEVAL ET LE LOUP.
VIII
LE CHEVAL ET LE LOUP.
Un certain loup, dans la saison Que les tièdes zéphyrs ont l’herbe rajeunie, Et que les animaux quittent tous la maison Pour s’en aller chercher leur vie; Un loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l’hiver, Aperçut un cheval qu’on avoit mis au vert. Je laisse à penser quelle joie. Bonne chasse, dit-il, qui l’auroit à son croc! Eh! que n’es-tu mouton! car tu me serois hoc; Au lieu qu’il faut ruser pour avoir cette proie. Rusons donc. Ainsi dit, il vient à pas comptés; Se dit écolier d’Hippocrate; Qu’il connoît les vertus et les propriétés De tous les simples de ces prés; Qu’il sait guérir, sans qu’il se flatte, Toutes sortes de maux. Si dom coursier vouloit Ne point celer sa maladie, Lui loup, gratis, le guériroit; Car le voir en cette prairie Paître ainsi, sans être lié, Témoignoit quelque mal, selon la médecine. J’ai, dit la bête chevaline, Un apostume sous le pied. Mon fils, dit le docteur, il n’est point de partie Susceptible de tant de maux. J’ai l’honneur de servir nosseigneurs les chevaux, Et fais aussi la chirurgie. Mon galant ne songeoit qu’à bien prendre son temps, Afin de happer son malade. L’autre, qui s’en doutoit, lui lâche une ruade Qui vous lui met en marmelade Les mandibules et les dents. C’est bien fait, dit le loup en soi-même, fort triste; Chacun à son métier doit toujours s’attacher. Tu veux faire ici l’arboriste, Et ne fus jamais que boucher.
LE LABOUREUR ET SES ENFANTS.
IX
LE LABOUREUR ET SES ENFANTS.
Travaillez, prenez de la peine; C’est le fonds qui manque le moins.
Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine, Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage Que nous ont laissé nos parents: Un trésor est caché dedans. Je ne sais pas l’endroit; mais un peu de courage Vous le fera trouver: vous en viendrez à bout. Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’oût: Creusez, fouillez, bêchez; ne laissez nulle place Où la main ne passe et repasse. Le père mort, les fils vous retournent le champ, Deçà, delà, partout; si bien qu’au bout de l’an Il en rapporta davantage. D’argent, point de caché. Mais le père fut sage De leur montrer, avant sa mort, Que le travail est un trésor.
LA MONTAGNE QUI ACCOUCHE.
X
LA MONTAGNE QUI ACCOUCHE.
Une montagne en mal d’enfant Jetoit une clameur si haute Que chacun, au bruit accourant, Crut qu’elle accoucheroit sans faute D’une cité plus grosse que Paris: Elle accoucha d’une souris.
Quand je songe à cette fable, Dont le récit est menteur Et le sens est véritable, Je me figure un auteur Qui dit: Je chanterai la guerre Que firent les Titans au maître du tonnerre. C’est promettre beaucoup: mais qu’en sort-il souvent? Du vent.
LA FORTUNE ET LE JEUNE ENFANT.
XI
LA FORTUNE ET LE JEUNE ENFANT.
Sur le bord d’un puits très-profond Dormoit, étendu de son long, Un enfant alors dans ses classes. Tout est aux écoliers couchette et matelas. Un honnête homme, en pareil cas, Auroit fait un saut de vingt brasses. Près de là tout heureusement La Fortune passa, l’éveilla doucement, Lui disant: Mon mignon, je vous sauve la vie; Soyez une autre fois plus sage, je vous prie. Si vous fussiez tombé, l’on s’en fût pris à moi; Cependant c’étoit votre faute. Je vous demande, en bonne foi, Si cette imprudence si haute Provient de mon caprice. Elle part à ces mots.
Pour moi, j’approuve son propos. Il n’arrive rien dans le monde Qu’il ne faille qu’elle en réponde: Nous la faisons de tous écots; Elle est prise à garant de toutes aventures. Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures, On pense en être quitte en accusant son sort: Bref, la Fortune a toujours tort.
LES MÉDECINS.
XII
LES MÉDECINS.
Le médecin Tant-pis alloit voir un malade Que visitoit aussi son confrère Tant-mieux. Ce dernier espéroit, quoique son camarade Soutînt que le gisant iroit voir ses aïeux. Tous deux s’étant trouvés différents pour la cure, Leur malade paya le tribut à nature, Après qu’en ses conseils Tant-pis eut été cru. Ils triomphoient encor sur cette maladie. L’un disoit: Il est mort, je l’avois bien prévu.— S’il m’eût cru, disoit l’autre, il seroit plein de vie.
LA POULE AUX ŒUFS D’OR.
XIII
LA POULE AUX ŒUFS D’OR.
L’avarice perd tout en voulant tout gagner. Je ne veux, pour le témoigner, Que celui dont la poule, à ce que dit la fable, Pondoit tous les jours un œuf d’or. Il crut que dans son corps elle avoit un trésor; Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable A celles dont les œufs ne lui rapportoient rien, S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien. Belle leçon pour les gens chiches! Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus Qui du soir au matin sont pauvres devenus, Pour vouloir trop tôt être riches!