FablesPart 25 of 26
French original · English translation
The translation continues with Premium.
- The meaning of every phrase
- Notes on idioms and grammar
- Every book in the catalog
LE CORBEAU, LA GAZELLE, LA TORTUE ET LE RAT.
XV
LE CORBEAU, LA GAZELLE, LA TORTUE ET LE RAT.
A MADAME DE LA SABLIÈRE.
Je vous gardois un temple dans mes vers: Il n’eût fini qu’avecque l’univers. Déjà ma main en fondoit la durée Sur ce bel art qu’ont les dieux inventé, Et sur le nom de la divinité Que dans ce temple on auroit adorée. Sur le portail j’aurois ces mots écrits: Palais sacré de la déesse Iris; Non celle-là qu’a Junon à ses gages; Car Junon même et le maître des dieux Serviroient l’autre, et seroient glorieux Du seul honneur de porter ses messages. L’apothéose à la voûte eût paru: Là, tout l’Olympe en pompe eût été vu Plaçant Iris sous un dais de lumière. Les murs auroient amplement contenu Toute sa vie: agréable matière, Mais peu féconde en ces événements Qui des États font les renversements. Au fond du temple eût été son image, Avec ses traits, son souris, ses appas, Son art de plaire et de n’y penser pas, Ses agréments, à qui tout rend hommage. J’aurois fait voir à ses pieds des mortels Et des héros, des demi-dieux encore, Même des dieux: ce que le monde adore Vient quelquefois parfumer ses autels. J’eusse en ses yeux fait briller de son âme Tous les trésors, quoique imparfaitement: Car ce cœur vif et tendre infiniment Pour ses amis et non point autrement; Car cet esprit, qui, né du firmament, A beauté d’homme avec grâce de femme, Ne se peut pas comme on veut exprimer. O vous, Iris, qui savez tout charmer, Qui savez plaire en un degré suprême, Vous que l’on aime à l’égal de soi-même (Ceci soit dit sans nul soupçon d’amour, Car c’est un mot banni de votre cour, Laissons-le donc), agréez que ma muse Achève un jour cette ébauche confuse. J’en ai placé l’idée et le projet, Pour plus de grâce, au-devant d’un sujet Où l’amitié donne de telles marques, Et d’un tel prix, que leur simple récit Peut quelque temps amuser votre esprit. Non que ceci se passe entre monarques: Ce que chez vous nous voyons estimer N’est pas un roi qui ne sait point aimer; C’est un mortel qui sait mettre sa vie Pour son ami. J’en vois peu de si bons. Quatre animaux, vivant de compagnie, Vont aux humains en donner des leçons.
La gazelle, le rat, le corbeau, la tortue, Vivoient ensemble unis: douce société! Le choix d’une demeure aux humains inconnue Assuroit leur félicité. Mais quoi! l’homme découvre enfin toutes retraites. Soyez au milieu des déserts; Au fond des eaux, au haut des airs, Vous n’éviterez point ses embûches secrètes. La gazelle s’alloit ébattre innocemment, Quand un chien, maudit instrument Du plaisir barbare des hommes, Vint sur l’herbe éventer les traces de ses pas. Elle fuit. Et le rat, à l’heure du repas, Dit aux amis restants: D’où vient que nous ne sommes Aujourd’hui que trois conviés? La gazelle déjà nous a-t-elle oubliés? A ces paroles, la tortue S’écrie, et dit: Ah! si j’étois Comme un corbeau d’ailes pourvue, Tout de ce pas je m’en irois Apprendre au moins quelle contrée, Quel accident tient arrêtée Notre compagne au pied léger; Car, à l’égard du cœur, il en faut mieux juger. Le corbeau part à tire-d’aile: Il aperçoit de loin l’imprudente gazelle Prise au piége et se tourmentant. Il retourne avertir les autres à l’instant; Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment Ce malheur est tombé sur elle, Et perdre en vains discours cet utile moment, Comme eût fait un maître d’école, Il avoit trop de jugement. Le corbeau donc vole et revole. Sur son rapport, les trois amis Tiennent conseil. Deux sont d’avis De se transporter sans remise Aux lieux où la gazelle est prise. L’autre, dit le corbeau, gardera le logis: Avec son marcher lent, quand arriveroit-elle? Après la mort de la gazelle. Ces mots à peine dits, ils s’en vont secourir Leur chère et fidèle compagne, Pauvre chevrette de montagne. La tortue y voulut courir: La voilà comme eux en campagne, Maudissant ses pieds courts avec juste raison, Et la nécessité de porter sa maison. Rongemaille (le rat eut à bon droit ce nom) Coupe les nœuds du lacs: on peut penser la joie. Le chasseur vient, et dit: Qui m’a ravi ma proie? Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou, Le corbeau sur un arbre, en un bois la gazelle: Et le chasseur, à demi fou De n’en avoir nulle nouvelle, Aperçoit la tortue, et retient son courroux. D’où vient, dit-il, que je m’effraye? Je veux qu’à mon souper celle-ci me défraye. Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous, Si le corbeau n’en eût averti la chevrette. Celle-ci, quittant sa retraite, Contrefait la boiteuse, et vient se présenter. L’homme de suivre, et de jeter Tout ce qui lui pesoit: si bien que Rongemaille Autour des nœuds du sac tant opère et travaille, Qu’il délivre encore l’autre sœur, Sur qui s’étoit fondé le souper du chasseur.
Pilpay conte qu’ainsi la chose s’est passée. Pour peu que je voulusse invoquer Apollon, J’en ferois, pour vous plaire, un ouvrage aussi long Que l’Iliade ou l’Odyssée. Rongemaille feroit le principal héros, Quoiqu’à vrai dire ici chacun soit nécessaire. Porte-maison l’infante y tient de tels propos, Que monsieur du corbeau va faire Office d’espion, et puis de messager. La gazelle a d’ailleurs l’adresse d’engager Le chasseur à donner du temps à Rongemaille. Ainsi chacun dans son endroit S’entremet, agit et travaille. A qui donner le prix? Au cœur, si l’on m’en croit. Que n’ose et que ne peut l’amitié violente! Cet autre sentiment que l’on appelle amour Mérite moins d’honneur; cependant chaque jour Je le célèbre et je le chante. Hélas! il n’en rend pas mon âme plus contente! Vous protégez sa sœur, il suffit; et mes vers Vont s’engager pour elle à des tons tout divers. Mon maître étoit l’amour: j’en vais servir un autre, Et porter par tout l’univers Sa gloire aussi bien que la vôtre.
LA FORÊT ET LE BUCHERON.
XVI
LA FORÊT ET LE BUCHERON.
Un bûcheron venoit de rompre ou d’égarer Le bois dont il avoit emmanché sa cognée. Cette perte ne put sitôt se réparer Que la forêt n’en fût quelque temps épargnée. L’homme enfin la prie humblement De lui laisser tout doucement Emporter une unique branche, Afin de faire un autre manche: Il iroit employer ailleurs son gagne-pain; Il laisseroit debout maint chêne et maint sapin Dont chacun respectoit la vieillesse et les charmes. L’innocente forêt lui fournit d’autres armes. Elle en eut du regret. Il emmanche son fer: Le misérable ne s’en sert Qu’à dépouiller sa bienfaitrice De ses principaux ornements. Elle gémit à tous moments: Son propre don fait son supplice.
Voilà le train du monde et de ses sectateurs; On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs. Je suis las d’en parler. Mais que de doux ombrages Soient exposés à ces outrages, Qui ne se plaindroit là-dessus? Hélas! j’ai beau crier et me rendre incommode, L’ingratitude et les abus N’en seront pas moins à la mode.
LE RENARD, LE LOUP ET LE CHEVAL.
XVII
LE RENARD, LE LOUP ET LE CHEVAL.
Un renard, jeune encor, quoique des plus madrés, Vit le premier cheval qu’il eût vu de sa vie. Il dit à certain loup, franc novice: Accourez, Un animal paît dans nos prés, Beau, grand; j’en ai la vue encor toute ravie. Est-il plus fort que nous? dit le loup en riant. Fais-moi son portrait, je te prie. Si j’étois quelque peintre ou quelque étudiant, Repartit le renard, j’avancerois la joie Que vous aurez en le voyant Mais venez. Que sait-on? peut-être est-ce une proie Que la fortune nous envoie. Ils vont; et le cheval, qu’à l’herbe on avoit mis, Assez peu curieux de semblables amis, Fut presque sur le point d’enfiler la venelle. Seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs Apprendroient volontiers comment on vous appelle. Le cheval, qui n’étoit dépourvu de cervelle Leur dit: Lisez mon nom, vous le pouvez, Messieurs, Mon cordonnier l’a mis autour de ma semelle. Le renard s’excusa sur son peu de savoir. Mes parents, reprit-il, ne m’ont point fait instruire; Ils sont pauvres, et n’ont qu’un trou pour tout avoir; Ceux du loup, gros messieurs, l’ont fait apprendre à lire. Le loup, par ce discours flatté S’approcha. Mais sa vanité Lui coûta quatre dents: le cheval lui desserre Un coup; et haut le pied. Voilà mon loup par terre; Mal en point, sanglant et gâté. Frère, dit le renard, ceci nous justifie Ce que m’ont dit des gens d’esprit: Cet animal vous a sur la mâchoire écrit Que de tout inconnu le sage se méfie.
LE RENARD ET LES POULETS D’INDE.
XVIII
LE RENARD ET LES POULETS D’INDE.
Contre les assauts d’un renard Un arbre à des dindons servoit de citadelle. Le perfide, ayant fait tout le tour du rempart, Et vu chacun en sentinelle, S’écria: Quoi! ces gens se moqueront de moi! Eux seuls seront exempts de la commune loi! Non, par tous les dieux! non. Il accomplit son dire. La lune, alors luisant, sembloit, contre le sire, Vouloir favoriser la dindonnière gent. Lui, qui n’étoit novice au métier d’assiégeant, Eut recours à son sac de ruses scélérates, Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes, Puis contrefit le mort, puis le ressuscité. Arlequin n’eût exécuté Tant de différents personnages. Il élevoit sa queue, il la faisoit briller, Et cent mille autres badinages; Pendant quoi nul dindon n’eût osé sommeiller. L’ennemi les lassoit en leur tenant la vue Sur même objet toujours tendue. Les pauvres gens étant à la longue éblouis, Toujours il en tomboit quelqu’un: autant de pris, Autant de mis à part: près de moitié succombe. Le compagnon les porte en son garde-manger.
Le trop d’attention qu’on a pour le danger Fait le plus souvent qu’on y tombe.
LE SINGE.
XIX
LE SINGE.
Il est un singe dans Paris A qui l’on avoit donné femme; Singe en effet d’aucuns maris, Il la battoit. La pauvre dame En a tant soupiré, qu’enfin elle n’est plus. Leur fils se plaint d’étrange sorte, Il éclate en cris superflus: Le père en rit, sa femme est morte; Il a déjà d’autres amours, Que l’on croit qu’il battra toujours; Il hante la taverne, et souvent il s’enivre.
N’attendez rien de bon du peuple imitateur, Qu’il soit singe ou qu’il fasse un livre: La pire espèce, c’est l’auteur.
LE PHILOSOPHE SCYTHE.
XX
LE PHILOSOPHE SCYTHE.
Un philosophe austère, et né dans la Scythie, Se proposant de suivre une plus douce vie, Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux Un sage assez semblable au vieillard de Virgile, Homme égalant les rois, homme approchant des dieux, Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille. Son bonheur consistoit aux beautés d’un jardin. Le Scythe l’y trouva qui, la serpe à la main, De ses arbres à fruit retranchoit l’inutile, Ébranchoit, émondoit, ôtoit ceci, cela, Corrigeant partout la nature, Excessive à payer ses soins avec usure. Le Scythe alors lui demanda Pourquoi cette ruine: étoit-il d’homme sage De mutiler ainsi ces pauvres habitants? Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage; Laissez agir la faux du temps: Ils iront assez tôt border le noir rivage. J’ôte le superflu, dit l’autre, et l’abattant, Le reste en profite d’autant. Le Scythe, retourné dans sa triste demeure, Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure; Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis Un universel abatis. Il ôte de chez lui les branches les plus belles, Il tronque son verger contre toute raison, Sans observer temps ni saison, Lunes ni vieilles ni nouvelles. Tout languit et tout meurt.
Ce Scythe exprime bien Un indiscret stoïcien: Celui-ci retranche de l’âme Désirs et passions, le bon et le mauvais, Jusqu’aux plus innocents souhaits. Contre de telles gens, quant à moi, je réclame. Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort; Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort.
L’ÉLÉPHANT ET LE SINGE DE JUPITER.
XXI
L’ÉLÉPHANT ET LE SINGE DE JUPITER.
Autrefois l’éléphant et le rhinocéros, En dispute du pas et des droits de l’empire, Voulurent terminer la querelle en champ clos. Le jour en étoit pris, quand quelqu’un vint leur dire Que le singe de Jupiter, Portant un caducée, avoit paru dans l’air. Ce singe avoit nom Gille, à ce que dit l’histoire. Aussitôt l’éléphant de croire Qu’en qualité d’ambassadeur Il venoit trouver sa grandeur. Tout fier de ce sujet de gloire, Il attend maître Gille, et le trouve un peu lent A lui présenter sa créance. Maître Gille enfin, en passant, Va saluer son excellence. L’autre étoit préparé sur la légation; Mais pas un mot. L’attention Qu’il croyoit que les dieux eussent à sa querelle N’agitoit pas encor chez eux cette nouvelle. Qu’importe à ceux du firmament Qu’on soit mouche ou bien éléphant? Il se vit donc réduit à commencer lui-même. Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu Un assez beau combat, de son trône suprême; Toute sa cour verra beau jeu. Quel combat? dit le singe avec un front sévère. L’éléphant repartit: Quoi! vous ne savez pas Que le rhinocéros me dispute le pas; Qu’Éléphantide a guerre avecque Rhinocère? Vous connoissez ces lieux, ils ont quelque renom. Vraiment je suis ravi d’en apprendre le nom, Repartit maître Gille: on ne s’entretient guère De semblables sujets dans nos vastes lambris. L’éléphant, honteux et surpris, Lui dit: Eh! parmi nous que venez-vous donc faire?— Partager un brin d’herbe entre quelques fourmis: Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire, On n’en dit rien encor dans le conseil des dieux: Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux.
UN FOU ET UN SAGE.
XXII
UN FOU ET UN SAGE.
Certain fou poursuivoit à coups de pierre un sage. Le sage se retourne, et lui dit: Mon ami, C’est fort bien fait à toi, reçois cet écu-ci. Tu fatigues assez pour gagner davantage; Toute peine, dit-on, est digne de loyer: Vois cet homme qui passe, il a de quoi payer; Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire. Amorcé par le gain, notre fou s’en va faire Même insulte à l’autre bourgeois. On ne le paya pas en argent cette fois. Maint estafier accourt: on vous happe notre homme, On vous l’échine, on vous l’assomme.
Auprès des rois il est de pareils fous; A vos dépens ils font rire le maître. Pour réprimer leur babil, irez-vous Les maltraiter? Vous n’êtes pas peut-être Assez puissant. Il faut les engager A s’adresser à qui peut se venger.
LE RENARD ANGLOIS.
XXIII
LE RENARD ANGLOIS.
A MADAME HARVEY.
Le bon cœur est chez vous compagnon du bon sens; Avec cent qualités trop longues à déduire, Une noblesse d’âme, un talent pour conduire Et les affaires et les gens, Une humeur franche et libre, et le don d’être amie Malgré Jupiter même et les temps orageux, Tout cela méritoit un éloge pompeux: Il en eût été moins selon votre génie; La pompe vous déplaît, l’éloge vous ennuie. J’ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux Y coudre encore un mot ou deux En faveur de votre patrie: Vous l’aimez. Les Anglois pensent profondément; Leur esprit, en cela, suit leur tempérament; Creusant dans les sujets, et forts d’expériences, Ils étendent partout l’empire des sciences. Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour: Vos gens, à pénétrer, l’emportent sur les autres: Même les chiens de leur séjour Ont meilleur nez que n’ont les nôtres. Vos renards sont plus fins; je m’en vais le prouver Par un d’eux, qui, pour se sauver, Mit en usage un stratagème Non encor pratiqué, des mieux imaginés.
Le scélérat, réduit en un péril extrême, Et presque mis à bout par ces chiens au bon nez, Passa près d’un patibulaire. Là, des animaux ravissants, Blaireaux, renards, hiboux, race encline à mal faire, Pour l’exemple pendus, instruisoient les passants. Leur confrère, aux abois, entre ces morts s’arrange. Je crois voir Annibal, qui, pressé des Romains, Met leur chef en défaut, ou leur donne le change, Et sait, en vieux renard, s’échapper de leurs mains. Les clefs de meute, parvenues A l’endroit où pour mort le traître se pendit, Remplirent l’air de cris: leur maître les rompit, Bien que de leurs abois ils perçassent les nues. Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant. Quelque terrier, dit-il, a sauvé mon galant; Mes chiens n’appellent point au delà des colonnes Où sont tant d’honnêtes personnes. Il y viendra, le drôle! Il y vint, à son dam. Voilà maint basset clabaudant; Voilà notre renard au charnier se guindant. Maître pendu croyoit qu’il en iroit de même Que le jour qu’il tendit de semblables panneaux; Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux, Tant il est vrai qu’il faut changer de stratagème! Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté, N’auroit pas cependant un tel tour inventé; Non point par peu d’esprit: est-il quelqu’un qui nie Que tout Anglois n’en ait bonne provision? Mais le peu d’amour pour la vie Leur nuit en mainte occasion.
Je reviens à vous, non pour dire D’autres traits sur votre sujet; Tout long éloge est un projet Peu favorable pour ma lyre: Peu de nos chants, peu de nos vers, Par un encens flatteur amusent l’univers Et se font écouter des nations étranges. Votre prince vous dit un jour Qu’il aimoit mieux un trait d’amour Que quatre pages de louanges. Agréez seulement le don que je vous fais Des derniers efforts de ma muse. C’est peu de chose; elle est confuse De ces ouvrages imparfaits. Cependant ne pourriez-vous faire Que le même hommage pût plaire A celle qui remplit vos climats d’habitants Tirés de l’île de Cythère? Vous voyez par là que j’entends Mazarin, des Amours déesse tutélaire.
LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES.
XXIV
LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES.
Les filles du limon tiroient du roi des astres Assistance et protection: Guerre ni pauvreté, ni semblables désastres, Ne pouvoient approcher de cette nation; Elle faisoit valoir en cent lieux son empire. Les reines des étangs, grenouilles, veux-je dire (Car que coûte-t-il d’appeler Les choses par noms honorables?), Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler, Et devinrent insupportables. L’imprudence, l’orgueil et, l’oubli des bienfaits, Enfants de la bonne fortune, Firent bientôt crier cette troupe importune: On ne pouvoit dormir en paix. Si l’on eût cru leur murmure, Elles auroient, par leurs cris, Soulevé grands et petits Contre l’œil de la nature. Le soleil, à leur dire, alloit tout consumer; Il falloit promptement s’armer, Et lever des troupes puissantes. Aussitôt qu’il faisoit un pas, Ambassades coassantes Alloient dans tous les États: A les ouïr, tout le monde, Toute la machine ronde Rouloit sur les intérêts De quatre méchants marais. Cette plainte téméraire Dure toujours, et pourtant Grenouilles doivent se taire, Et ne murmurer pas tant: Car, si le soleil se pique, Il le leur fera sentir; La république aquatique Pourroit bien s’en repentir.