FablesPart 11 of 26
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L’ANE PORTANT DES RELIQUES.
XIV
L’ANE PORTANT DES RELIQUES.
Un baudet chargé de reliques S’imagina qu’on l’adoroit: Dans ce penser il se carroit, Recevant comme siens l’encens et les cantiques. Quelqu’un vit l’erreur, et lui dit: Maître baudet, ôtez-vous de l’esprit Une vanité si folle; Ce n’est pas vous, c’est l’idole A qui cet honneur se rend, Et que la gloire en est due. D’un magistrat ignorant C’est la robe qu’on salue.
LE CERF ET LA VIGNE.
XV
LE CERF ET LA VIGNE.
Un cerf, à la faveur d’une vigne fort haute, Et telle qu’on en voit en de certains climats, S’étant mis à couvert et sauvé du trépas, Les veneurs, pour ce coup, croyoient leurs chiens en faute; Ils les rappellent donc. Le cerf, hors de danger, Broute sa bienfaitrice: ingratitude extrême! On l’entend, on retourne, on le fait déloger: Il vient mourir en ce lieu même. J’ai mérité, dit-il, ce juste châtiment. Profitez-en, ingrats. Il tombe en ce moment. La meute en fait curée: il lui fut inutile De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés.
Vraie image de ceux qui profanent l’asile Qui les a conservés.
LE SERPENT ET LA LIME.
XVI
LE SERPENT ET LA LIME.
On conte qu’un serpent, voisin d’un horloger (C’étoit pour l’horloger un mauvais voisinage), Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger, N’y rencontra pour tout potage Qu’une lime d’acier, qu’il se mit à ronger. Cette lime lui dit, sans se mettre en colère: Pauvre ignorant! eh! que prétends-tu faire? Tu te prends à plus dur que toi, Petit serpent à tête folle: Plutôt que d’emporter de moi Seulement le quart d’une obole, Tu te romprois toutes les dents. Je ne crains que celles du Temps.
Ceci s’adresse à vous, esprits du dernier ordre, Qui, n’étant bons à rien, cherchez surtout à mordre. Vous vous tourmentez vainement. Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages Sur tant de beaux ouvrages? Ils sont pour vous d’airain, d’acier, de diamant.
LE LIÈVRE ET LA PERDRIX.
XVII
LE LIÈVRE ET LA PERDRIX.
Il ne se faut jamais moquer des misérables: Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux? Le sage Ésope dans ses fables Nous en donne un exemple ou deux. Celui qu’en ces vers je propose, Et les siens, ce sont même chose.
Le lièvre et la perdrix, concitoyens d’un champ, Vivoient dans un état, ce semble, assez tranquille, Quand une meute s’approchant Oblige le premier à chercher un asile: Il s’enfuit dans son fort, met les chiens en défaut, Sans même en excepter Brifaut. Enfin il se trahit lui-même Par les esprits sortants de son corps échauffé. Miraut, sur leur odeur ayant philosophé, Conclut que c’est son lièvre, et d’une ardeur extrême Il le pousse; et Rustaut, qui n’a jamais menti, Dit que le lièvre est reparti. Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte. La perdrix le raille, et lui dit: Tu te vantois d’être si vite! Qu’as-tu fait de tes pieds? Au moment qu’elle rit, Son tour vient, on la trouve. Elle croit que ses ailes La sauront garantir à toute extrémité; Mais la pauvrette avoit compté Sans l’autour aux serres cruelles.
L’AIGLE ET LE HIBOU.
XVIII
L’AIGLE ET LE HIBOU.
L’aigle et le chat-huant leurs querelles cessèrent, Et firent tant qu’ils s’embrassèrent. L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou, Qu’ils ne se goberoient leurs petits peu ni prou. Connoissez-vous les miens? dit l’oiseau de Minerve. Non, dit l’aigle. Tant pis, reprit le triste oiseau: Je crains en ce cas pour leur peau; C’est hasard si je les conserve. Comme vous êtes roi, vous ne considérez Qui ni quoi: rois et dieux mettent, quoi qu’on leur die, Tout en même catégorie. Adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez. Peignez-les-moi, dit l’aigle, ou bien me les montrez; Je n’y toucherai de ma vie. Le hibou repartit: Mes petits sont mignons, Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons: Vous les reconnoîtrez sans peine à cette marque. N’allez pas l’oublier; retenez-la si bien Que chez moi la maudite Parque N’entre point par votre moyen. Il avint qu’au hibou Dieu donna géniture; De façon qu’un beau soir qu’il étoit en pâture, Notre aigle aperçut, d’aventure, Dans les coins d’une roche dure, Ou dans le trou d’une masure (Je ne sais pas lequel des deux), De petits monstres fort hideux, Rechignés, un air triste, une voix de Mégère. Ces enfants ne sont pas, dit l’aigle, à notre ami; Croquons-les. Le galant n’en fit pas à demi; Ses repas ne sont point repas à la légère. Le hibou, de retour, ne trouve que les pieds De ses chers nourrissons, hélas! pour toute chose. Il se plaint; et les dieux sont par lui suppliés De punir le brigand qui de son deuil est cause. Quelqu’un lui dit alors: N’en accuse que toi, Ou plutôt la commune loi Qui veut qu’on trouve son semblable Beau, bien fait et sur tous aimable. Tu fis de tes enfants à l’aigle ce portrait: En avoient-ils le moindre trait?
LE LION S’EN ALLANT EN GUERRE.
XIX
LE LION S’EN ALLANT EN GUERRE.
Le lion dans sa tête avoit une entreprise. Il tint conseil de guerre, envoya ses prévôts, Fit avertir les animaux. Tous furent du dessein, chacun selon sa guise, L’éléphant devoit sur son dos Porter l’attirail nécessaire, Et combattre à son ordinaire; L’ours, s’apprêter pour les assauts; Le renard, ménager de secrètes pratiques; Et le singe, amuser l’ennemi par ses tours. Renvoyez, dit quelqu’un, les ânes, qui sont lourds, Et les lièvres, sujets à des terreurs paniques. Point du tout, dit le roi; je les veux employer: Notre troupe sans eux ne seroit pas complète. L’âne effraiera les gens, nous servant de trompette; Et le lièvre pourra nous servir de courrier.
Le monarque prudent et sage De ses moindres sujets sait tirer quelque usage, Et connoît les divers talents. Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens.
L’OURS ET LES DEUX COMPAGNONS.
XX
L’OURS ET LES DEUX COMPAGNONS.
Deux compagnons, pressés d’argent, A leur voisin fourreur vendirent La peau d’un ours encor vivant, Mais qu’ils tueroient bientôt, du moins à ce qu’ils dirent. C’étoit le roi des ours, au compte de ces gens. Le marchand à sa peau devoit faire fortune; Elle garantiroit des froids les plus cuisants; On en pourroit fourrer plutôt deux robes qu’une. Dindenaut prisoit moins ses moutons qu’eux leur ours: Leur, à leur compte, et non à celui de la bête. S’offrant de la livrer au plus tard dans deux jours, Ils conviennent de prix, et se mettent en quête; Trouvent l’ours qui s’avance, et vient vers eux au trot. Voilà mes gens frappés comme d’un coup de foudre. Le marché ne tint pas; il fallut le résoudre: D’intérêts contre l’ours, on n’en dit pas un mot. L’un des deux compagnons grimpe au faîte d’un arbre; L’autre, plus froid que n’est un marbre, Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent, Ayant quelque part ouï dire Que l’ours s’acharne peu souvent Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire. Seigneur ours, comme un sot, donna dans ce panneau; Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie: Et, de peur de supercherie, Le tourne, le retourne, approche son museau, Flaire aux passages de l’haleine. C’est, dit-il, un cadavre; ôtons-nous, car il sent. A ces mots, l’ours s’en va dans la forêt prochaine. L’un de nos deux marchands de son arbre descend, Court à son compagnon, lui dit que c’est merveille Qu’il n’ait eu seulement que la peur pour tout mal. Eh bien! ajouta-t-il, la peau de l’animal? Mais que t’a-t-il dit à l’oreille? Car il t’approchoit de bien près, Te retournant avec sa serre.— Il m’a dit qu’il ne faut jamais Vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre.
L’ANE VÊTU DE LA PEAU DU LION.
XXI
L’ANE VÊTU DE LA PEAU DU LION.
De la peau du lion l’âne s’étant vêtu, Étoit craint partout à la ronde; Et, bien qu’animal sans vertu, Il faisoit trembler tout le monde. Un petit bout d’oreille échappé par malheur Découvrit la fourbe et l’erreur: Martin fit alors son office. Ceux qui ne savoient pas la ruse et la malice S’étonnoient de voir que Martin Chassât les lions au moulin. Force gens font du bruit en France Par qui cet apologue est rendu familier. Un équipage cavalier Fait les trois quarts de leur vaillance.
FIN DU LIVRE CINQUIÈME.
LE PATRE ET LE LION.
I
LE PATRE ET LE LION.
Les fables ne sont pas ce qu’elles semblent être; Le plus simple animal nous y tient lieu de maître. Une morale nue apporte de l’ennui: Le conte fait passer le précepte avec lui. En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire; Et conter pour conter me semble peu d’affaire. C’est par cette raison qu’égayant leur esprit, Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit. Tous ont fui l’ornement et le trop d’étendue; On ne voit point chez eux la parole perdue. Phèdre étoit si succinct, qu’aucuns l’en ont blâmé; Ésope en moins de mots s’est encore exprimé. Mais sur tous certain Grec renchérit, et se pique D’une élégance laconique; Il renferme toujours son conte en quatre vers: Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts. Voyons-le avec Ésope en un sujet semblable. L’un amène un chasseur, l’autre un pâtre, en sa fable. J’ai suivi leur projet quant à l’événement, Y cousant en chemin quelque trait seulement. Voici comme, à peu près, Ésope le raconte. Un pâtre, à ses brebis trouvant quelque mécompte, Voulut à toute force attraper le larron. Il s’en va près d’un antre, et tend à l’environ Des lacs à prendre loups, soupçonnant cette engeance. Avant que partir de ces lieux, Si tu fais, disoit-il, ô monarque des dieux, Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence, Et que je goûte ce plaisir, Parmi vingt veaux je veux choisir Le plus gras, et t’en faire offrande! A ces mots, sort de l’antre un lion grand et fort: Le pâtre se tapit, et dit, à demi mort: Que l’homme ne sait guère, hélas! ce qu’il demande! Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau, Et le voir en ces lacs pris avant que je parte, O monarque des dieux, je t’ai promis un veau, Je te promets un bœuf si tu fais qu’il s’écarte!
C’est ainsi que l’a dit le principal auteur: Passons à son imitateur.
LE LION ET LE CHASSEUR.
II
LE LION ET LE CHASSEUR.
Un fanfaron, amateur de la chasse, Venant de perdre un chien de bonne race, Qu’il soupçonnoit dans le corps d’un lion, Vit un berger: Enseigne-moi, de grâce, De mon voleur, lui dit-il, la maison, Que de ce pas je me fasse raison. Le berger dit: C’est vers cette montagne. En lui payant de tribut un mouton Par chaque mois, j’erre dans la campagne Comme il me plaît; et je suis en repos. Dans le moment qu’ils tenoient ces propos, Le lion sort, et vient d’un pas agile. Le fanfaron aussitôt d’esquiver: O Jupiter, montre-moi quelque asile, S’écria-t-il, qui me puisse sauver!
La vraie épreuve du courage N’est que dans le danger que l’on touche du doigt; Tel le cherchoit, dit-il, qui, changeant de langage, S’enfuit aussitôt qu’il le voit.
PHÉBUS ET BORÉE.
III
PHÉBUS ET BORÉE.
Borée et le Soleil virent un voyageur Qui s’étoit muni par bonheur Contre le mauvais temps. On entroit dans l’automne, Quand la précaution aux voyageurs est bonne: Il pleut, le soleil luit; et l’écharpe d’Iris Rend ceux qui sortent avertis Qu’en ces mois le manteau leur est fort nécessaire. Les Latins les nommoient douteux, pour cette affaire. Notre homme s’étoit donc à la pluie attendu: Bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte. Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu A tous les accidents; mais il n’a pas prévu Que je saurai souffler de sorte Qu’il n’est bouton qui tienne: il faudra, si je veux, Que le manteau s’en aille au diable.— L’ébattement pourroit nous en être agréable: Vous plaît-il de l’avoir? Eh bien! gageons nous deux, Dit Phébus, sans tant de paroles, A qui plus tôt aura dégarni les épaules Du cavalier que nous voyons. Commencez: je vous laisse obscurcir mes rayons. Il n’en fallut pas plus. Notre souffleur à gage Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon, Fait un vacarme de démon, Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage Maint toit qui n’en peut mais, fait périr maint bateau: Le tout au sujet d’un manteau. Le cavalier eut soin d’empêcher que l’orage Ne se pût engouffrer dedans. Cela le préserva. Le Vent perdit son temps; Plus il se tourmentoit, plus l’autre tenoit ferme: Il eut beau faire agir le collet et les plis. Sitôt qu’il fut au bout du terme Qu’à la gageure on avoit mis, Le Soleil dissipe la nue, Récrée et puis pénètre enfin le cavalier, Sous son balandras fait qu’il sue, Le contraint de s’en dépouiller: Encor n’usa-t-il pas de toute sa puissance.
Plus fait douceur que violence.
JUPITER ET LE MÉTAYER.
IV
JUPITER ET LE MÉTAYER.
Jupiter eut jadis une ferme à donner. Mercure en fit l’annonce, et gens se présentèrent, Firent des offres, écoutèrent: Ce ne fut pas sans bien tourner; L’un alléguoit que l’héritage Étoit frayant et rude, et l’autre un autre si. Pendant qu’ils marchandoient ainsi, Un d’eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage, Promit d’en rendre tant, pourvu que Jupiter Le laissât disposer de l’air, Lui donnât saison à sa guise, Qu’il eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise, Enfin du sec et du mouillé, Aussitôt qu’il auroit bâillé. Jupiter y consent. Contrat passé, notre homme Tranche du roi des airs, pleut, vente, et fait en somme Un climat pour lui seul: ses plus proches voisins Ne s’en sentoient non plus que les Américains. Ce fut leur avantage: ils eurent bonne année, Pleine moisson, pleine vinée. Monsieur le receveur fut très-mal partagé. L’an suivant, voilà tout changé: Il ajuste d’une autre sorte La température des cieux. Son champ ne s’en trouve pas mieux; Celui de ses voisins fructifie et rapporte. Que fait-il? Il recourt au monarque des dieux, Il confesse son imprudence. Jupiter en usa comme un maître fort doux.
Concluons que la Providence Sait ce qu’il nous faut mieux que nous.
LE COCHET, LE CHAT ET LE SOURICEAU.
V
LE COCHET, LE CHAT ET LE SOURICEAU.
Un souriceau tout jeune, et qui n’avoit rien vu, Fut presque pris au dépourvu. Voici comme il conta l’aventure à sa mère:
J’avois franchi les monts qui bornent cet État, Et trottois comme un jeune rat Qui cherche à se donner carrière, Lorsque deux animaux m’ont arrêté les yeux; L’un doux, bénin et gracieux, Et l’autre turbulent et plein d’inquiétude; Il a la voix perçante et rude, Sur la tête un morceau de chair, Une sorte de bras dont il s’élève en l’air Comme pour prendre sa volée, La queue en panache étalée. Or c’étoit un cochet dont notre souriceau Fit à sa mère le tableau Comme d’un animal venu de l’Amérique. Il se battoit, dit-il, les flancs avec ses bras, Faisant tel bruit et tel fracas, Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique, En ai pris la fuite de peur, Le maudissant de très-bon cœur. Sans lui j’aurois fait connoissance Avec cet animal qui m’a semblé si doux: Il est velouté comme nous, Marqueté, longue queue, une humble contenance, Un modeste regard, et pourtant l’œil luisant. Je le crois fort sympathisant Avec messieurs les rats; car il a des oreilles En figure aux nôtres pareilles. Je l’allois aborder, quand d’un son plein d’éclat L’autre m’a fait prendre la fuite.— Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat, Qui, sous son minois hypocrite, Contre toute ta parenté D’un malin vouloir est porté. L’autre animal tout au contraire, Bien éloigné de nous mal faire, Servira quelque jour peut-être à nos repas. Quant au chat, c’est sur nous qu’il fonde sa cuisine.
Garde-toi, tant que tu vivras, De juger les gens sur la mine.
LE RENARD, LE SINGE ET LES ANIMAUX.
VI
LE RENARD, LE SINGE ET LES ANIMAUX.
Les animaux, au décès d’un lion, En son vivant prince de la contrée, Pour faire un roi s’assemblèrent, dit-on. De son étui la couronne est tirée: Dans une chartre un dragon la gardoit. Il se trouva que, sur tous essayée, A pas un d’eux elle ne convenoit: Plusieurs avoient la tête trop menue, Aucuns trop grosse, aucuns même cornue. Le singe aussi fit l’épreuve en riant; Et, par plaisir la tiare essayant, Il fit autour force grimaceries, Tours de souplesse et mille singeries, Passa dedans ainsi qu’en un cerceau. Aux animaux cela sembla si beau, Qu’il fut élu: chacun lui fit hommage. Le renard seul regretta son suffrage, Sans toutefois montrer son sentiment. Quand il eut fait son petit compliment, Il dit au roi: Je sais, sire, une cache, Et ne crois pas qu’autre que moi la sache. Or tout trésor, par droit de royauté, Appartient, sire, à votre majesté. Le nouveau roi bâille après la finance; Lui-même y court pour n’être pas trompé. C’étoit un piége: il y fut attrapé. Le renard dit, au nom de l’assistance: Prétendrois-tu nous gouverner encor, Ne sachant pas te conduire toi-même? Il fut démis; et l’on tomba d’accord Qu’à peu de gens convient le diadème.
LE MULET SE VANTANT DE SA GÉNÉALOGIE.
VII
LE MULET SE VANTANT DE SA GÉNÉALOGIE.
Le mulet d’un prélat se piquoit de noblesse, Et ne parloit incessamment Que de sa mère la jument, Dont il contoit mainte prouesse. Elle avoit fait ceci, puis avoit été là. Son fils prétendoit pour cela Qu’on le dût mettre dans l’histoire. Il eût cru s’abaisser servant un médecin. Étant devenu vieux, on le mit au moulin; Son père l’âne alors lui revint en mémoire. Quand le malheur ne seroit bon Qu’à mettre un sot à la raison, Toujours seroit-ce à juste cause Qu’on le dit bon à quelque chose.
LE VIEILLARD ET L’ANE.
VIII
LE VIEILLARD ET L’ANE.
Un vieillard sur son âne aperçut en passant Un pré plein d’herbe et fleurissant: Il y lâche sa bête, et le grison se rue Au travers de l’herbe menue, Se vautrant, grattant et frottant, Gambadant, chantant et broutant, Et faisant mainte place nette. L’ennemi vient sur l’entrefaite. Fuyons, dit alors le vieillard.— Pourquoi? répondit le paillard; Me fera-t-on porter double bât, double charge?— Non pas, dit le vieillard, qui prit d’abord le large. Et que m’importe donc, dit l’âne, à qui je sois? Sauvez-vous, et me laissez paître. Notre ennemi, c’est notre maître: Je vous le dis en bon françois.
LE CERF SE VOYANT DANS L’EAU.
IX
LE CERF SE VOYANT DANS L’EAU.
Dans le cristal d’une fontaine Un cerf se mirant autrefois, Louoit la beauté de son bois, Et ne pouvoit qu’avecque peine Souffrir ses jambes de fuseaux, Dont il voyoit l’objet se perdre dans les eaux. Quelle proportion de mes pieds à ma tête! Disoit-il en voyant leur ombre avec douleur: Des taillis les plus hauts mon front atteint le faîte; Mes pieds ne me font point d’honneur. Tout en parlant de la sorte, Un limier le fait partir. Il tâche à se garantir; Dans les forêts il s’emporte: Son bois, dommageable ornement, L’arrêtant à chaque moment, Nuit à l’office que lui rendent Ses pieds, de qui ses jours dépendent. Il se dédit alors, et maudit les présents Que le ciel lui fait tous les ans.
Nous faisons cas du beau, nous méprisons l’utile: Et le beau souvent nous détruit. Ce cerf blâme ses pieds qui le rendent agile; Il estime un bois qui lui nuit.
LE LIÈVRE ET LA TORTUE.
X
LE LIÈVRE ET LA TORTUE.
Rien ne sert de courir; il faut partir à point: Le lièvre et la tortue en sont un témoignage. Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point Sitôt que moi ce but.—Sitôt! êtes-vous sage? Repartit l’animal léger: Ma commère, il vous faut purger Avec quatre grains d’ellébore.— Sage ou non, je parie encore. Ainsi fut fait; et de tous deux On mit près du but les enjeux. Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire, Ni de quel juge l’on convint. Notre lièvre n’avoit que quatre pas à faire; J’entends de ceux qu’il fait lorsque, près d’être atteint, Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes, Et leur fait arpenter les landes. Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter, Pour dormir et pour écouter D’où vient le vent, il laisse la tortue Aller son train de sénateur. Elle part, elle s’évertue; Elle se hâte avec lenteur. Lui cependant méprise une telle victoire, Tient la gageure à peu de gloire, Croit qu’il y va de son honneur De partir tard. Il broute, il se repose, Il s’amuse à tout autre chose Qu’à la gageure. A la fin, quand il vit Que l’autre touchoit presque au bout de la carrière, Il partit comme un trait; mais les élans qu’il fit Furent vains: la tortue arriva la première. Eh bien! lui cria-t-elle, avois-je pas raison? De quoi vous sert votre vitesse? Moi l’emporter! et que seroit-ce Si vous portiez une maison?