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FablesPart 15 of 26

Jean de La Fontaine

French original · English translation

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LA TÊTE ET LA QUEUE DU SERPENT.

XVII

LA TÊTE ET LA QUEUE DU SERPENT.

Le serpent a deux parties Du genre humain ennemies, Tête et queue; et toutes deux Ont acquis un nom fameux Auprès des Parques cruelles: Si bien qu’autrefois entre elles Il survint de grands débats Pour le pas. La tête avoit toujours marché devant la queue. La queue au ciel se plaignit, Et lui dit: Je fais mainte et mainte lieue Comme il plaît à celle-ci: Croit-elle que toujours j’en veuille user ainsi? Je suis son humble servante. On m’a faite, Dieu merci, Sa sœur, et non sa suivante. Toutes deux de même sang, Traitez-nous de même sorte: Aussi bien qu’elle je porte Un poison prompt et puissant. Enfin, voilà ma requête: C’est à vous de commander Qu’on me laisse précéder, A mon tour, ma sœur la tête. Je la conduirai si bien, Qu’on ne se plaindra de rien. Le ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle. Souvent sa complaisance a de méchants effets. Il devroit être sourd aux aveugles souhaits. Il ne le fut pas lors; et la guide nouvelle, Qui ne voyoit, au grand jour, Pas plus clair que dans un four, Donnoit tantôt contre un marbre, Contre un passant, contre un arbre; Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur.

Malheureux les États tombés dans son erreur!


UN ANIMAL DANS LA LUNE.

XVIII

UN ANIMAL DANS LA LUNE.

Pendant qu’un philosophe assure Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés, Un autre philosophe jure Qu’ils ne nous ont jamais trompés. Tous les deux ont raison; et la philosophie Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont, Tant que sur leur rapport les hommes jugeront; Mais aussi, si l’on rectifie L’image de l’objet sur son éloignement, Sur le milieu qui l’environne, Sur l’organe et sur l’instrument, Les sens ne tromperont personne. La nature ordonna ces choses sagement: J’en dirai quelque jour les raisons amplement. J’aperçois le soleil: quelle en est la figure? Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour; Mais si je le voyais là-haut dans son séjour, Que seroit-ce à mes yeux, que l’œil de la nature? Sa distance me fait juger de sa grandeur; Sur l’angle et les côtés ma main la détermine. L’ignorant le croit plat; j’épaissis sa rondeur: Je le rends immobile; et la terre chemine. Bref, je démens mes yeux en toute sa machine: Ce sens ne me nuit point par son illusion. Mon âme, en toute occasion, Développe le vrai caché sous l’apparence; Je ne suis point d’intelligence Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts, Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons. Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse: La raison décide en maîtresse. Mes yeux, moyennant ce secours, Ne me trompent jamais en me mentant toujours. Si je crois leur rapport, erreur assez commune, Une tête de femme est au corps de la lune. Y peut-elle être? non. D’où vient donc cet objet? Quelques lieux inégaux font de loin cet effet. La lune nulle part n’a sa surface unie: Montueuse en des lieux, en d’autres aplanie, L’ombre avec la lumière y peut tracer souvent Un homme, un bœuf, un éléphant. Naguère l’Angleterre y vit chose pareille. La lunette placée, un animal nouveau Parut dans cet astre si beau, Et chacun de crier merveille. Il étoit arrivé là-haut un changement Qui présageoit sans doute un grand événement. Savait-on si la guerre entre tant de puissances N’en étoit point l’effet? le monarque accourut: Il favorise en roi ces hautes connoissances. Le monstre dans la lune à son tour lui parut. C’étoit une souris cachée entre les verres: Dans la lunette étoit la source de ces guerres. On en rit. Peuple heureux! quand pourront les François Se donner, comme vous, entiers à ces emplois! Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire: C’est à nos ennemis de craindre les combats, A nous de les chercher, certains que la Victoire, Amante de Louis, partout suivra ses pas. Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire. Même les filles de Mémoire Ne nous ont point quittés; nous goûtons des plaisirs: La paix fait nos souhaits, et non point nos soupirs. Charles en sait jouir: il sauroit dans la guerre Signaler sa valeur, et mener l’Angleterre A ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui. Cependant, s’il pouvoit apaiser la querelle, Que d’encens! Est-il rien de plus digne de lui? La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belle Que les fameux exploits du premier des Césars? O peuple trop heureux! quand la paix viendra-t-elle Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts?

FIN DU LIVRE SEPTIÈME.



LA MORT ET LE MOURANT.

I

LA MORT ET LE MOURANT.

La Mort ne surprend point le sage: Il est toujours prêt à partir, S’étant su lui-même avertir Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage. Ce temps, hélas! embrasse tous les temps: Qu’on le partage en jours, en heures, en moments, Il n’en est point qu’il ne comprenne Dans le fatal tribut; tous sont de son domaine; Et le premier instant où les enfants des rois Ouvrent les yeux à la lumière Est celui qui vient quelquefois Fermer pour toujours leur paupière. Défendez-vous par la grandeur; Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse; La Mort ravit tout sans pudeur: Un jour le monde entier accroîtra sa richesse. Il n’est rien de moins ignoré; Et, puisqu’il faut que je le die, Rien où l’on soit moins préparé.

Un mourant, qui comptoit plus de cent ans de vie, Se plaignoit à la Mort que précipitamment Elle le contraignoit de partir tout à l’heure, Sans qu’il eût fait son testament, Sans l’avertir au moins. Est-il juste qu’on meure Au pied levé? dit-il: attendez quelque peu; Ma femme ne veut pas que je parte sans elle; Il me reste à pourvoir un arrière-neveu; Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile. Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle! Vieillard, lui dit la Mort, je ne t’ai point surpris; Tu te plains sans raison de mon impatience: Eh! n’as-tu pas cent ans? Trouve-moi dans Paris Deux mortels aussi vieux; trouve-m’en dix en France. Je devois, ce dis-tu, te donner quelque avis Qui te disposât à la chose: J’aurois trouvé ton testament tout fait, Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait. Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause Du marcher et du mouvement, Quand les esprits, le sentiment, Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d’ouïe; Toute chose pour toi semble être évanouie; Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus: Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus. Je t’ai fait voir tes camarades, Ou morts, ou mourants, ou malades: Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement? Allons, vieillard, et sans réplique. Il n’importe à la république Que tu fasses ton testament.

La Mort avoit raison: je voudrois qu’à cet âge On sortît de la vie ainsi que d’un banquet, Remerciant son hôte, et qu’on fît son paquet: Car de combien peut-on retarder le voyage? Tu murmures, vieillard; vois ces jeunes mourir; Vois-les marcher, vois-les courir A des morts, il est vrai, glorieuses et belles, Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. J’ai beau te le crier; mon zèle est indiscret: Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.


LE SAVETIER ET LE FINANCIER.

II

LE SAVETIER ET LE FINANCIER.

Un savetier chantoit du matin jusqu’au soir; C’étoit merveille de le voir, Merveille de l’ouïr; il faisoit des passages, Plus content qu’aucun des sept sages. Son voisin, au contraire, étant tout cousu d’or, Chantoit peu, dormoit moins encor; C’étoit un homme de finance. Si sur le point du jour parfois il sommeilloit, Le savetier alors en chantant l’éveilloit; Et le financier se plaignoit Que les soins de la Providence N’eussent pas au marché fait vendre le dormir, Comme le manger et le boire. En son hôtel il fait venir Le chanteur, et lui dit: Or çà, sire Grégoire, Que gagnez-vous par an?—Par an! ma foi, Monsieur, Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n’est point ma manière De compter de la sorte; et je n’entasse guère Un jour sur l’autre: il suffit qu’à la fin J’attrape le bout de l’année; Chaque jour amène son pain.— Eh bien! que gagnez-vous, dites-moi, par journée?— Tantôt plus, tantôt moins; le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seroient assez honnêtes), Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours Qu’il faut chômer; on nous ruine en fêtes: L’une fait tort à l’autre; et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône. Le financier, riant de sa naïveté, Lui dit: Je veux vous mettre aujourd’hui sur le trône. Prenez ces cent écus; gardez-les avec soin, Pour vous en servir au besoin. Le savetier crut voir tout l’argent que la terre Avoit, depuis plus de cent ans, Produit pour l’usage des gens. Il retourne chez lui: dans sa cave il enserre L’argent, et sa joie à la fois. Plus de chant: il perdit la voix Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines. Le sommeil quitta son logis; Il eut pour hôtes les soucis, Les soupçons, les alarmes vaines. Tout le jour il avoit l’œil au guet; et la nuit, Si quelque chat faisoit du bruit, Le chat prenoit l’argent. A la fin le pauvre homme S’en courut chez celui qu’il ne réveilloit plus: Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme, Et reprenez vos cent écus.


LE LION, LE LOUP ET LE RENARD.

III

LE LION, LE LOUP ET LE RENARD.

Un lion décrépit, goutteux, n’en pouvant plus, Vouloit que l’on trouvât remède à la vieillesse. Alléguer l’impossible aux rois, c’est un abus. Celui-ci parmi chaque espèce Mande des médecins: il en est de tous arts. Médecins au lion viennent de toutes parts; De tous côtés lui vient des donneurs de recettes, Dans les visites qui sont faites, Le renard se dispense et se tient clos et coi. Le loup en fait sa cour, daube, au coucher du roi, Son camarade absent. Le prince tout à l’heure Veut qu’on aille enfumer renard dans sa demeure, Qu’on le fasse venir. Il vient, est présenté; Et sachant que le loup lui faisoit cette affaire: Je crains, sire, dit-il, qu’un rapport peu sincère Ne m’ait à mépris imputé D’avoir différé cet hommage; Mais j’étois en pèlerinage, Et m’acquittois d’un vœu fait pour votre santé. Même j’ai vu dans mon voyage Gens experts et savants; leur ai dit la langueur Dont votre majesté craint à bon droit la suite. Vous ne manquez que de chaleur; Le long âge en vous l’a détruite: D’un loup écorché vif appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante: Le secret sans doute en est beau Pour la nature défaillante. Messire loup vous servira, S’il vous plaît, de robe de chambre. Le roi goûte cet avis-là. On écorche, on taille, on démembre Messire loup. Le monarque en soupa, Et de sa peau s’enveloppa. Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire; Faites, si vous pouvez, votre cour sans vous nuire: Le mal se rend chez vous au quadruple du bien. Les daubeurs ont leur tour d’une ou d’autre manière: Vous êtes dans une carrière Où l’on ne se pardonne rien.


LE POUVOIR DES FABLES.

IV

LE POUVOIR DES FABLES.

A M. DE BARILLON

La qualité d’ambassadeur Peut-elle s’abaisser à des contes vulgaires? Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères? S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur, Seront-ils point traités par vous de téméraires? Vous avez bien d’autres affaires A démêler que les débats Du lapin et de la belette. Lisez-les, ne les lisez pas: Mais empêchez qu’on ne nous mette Toute l’Europe sur les bras. Que de mille endroits de la terre Il nous vienne des ennemis, J’y consens: mais que l’Angleterre Veuille que nos deux rois se lassent d’être amis, J’ai peine à digérer la chose. N’est-il point encor temps que Louis se repose? Quel autre Hercule enfin ne se trouveroit las De combattre cette hydre? et faut-il qu’elle oppose Une nouvelle tête aux efforts de son bras? Si votre esprit plein de souplesse, Par éloquence et par adresse, Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup, Je vous sacrifierai cent moutons: c’est beaucoup Pour un habitant du Parnasse. Cependant faites-moi la grâce De prendre en don ce peu d’encens: Prenez en gré mes vœux ardents, Et le récit en vers qu’ici je vous dédie. Son sujet vous convient; je n’en dirai pas plus; Sur les éloges que l’envie Doit avouer qui vous sont dus Vous ne voulez pas qu’on appuie.

Dans Athène autrefois, peuple vain et léger, Un orateur, voyant sa patrie en danger, Courut à la tribune; et, d’un air tyrannique, Voulant forcer les cœurs dans une république, Il parla fortement sur le commun salut. On ne l’écoutoit pas. L’orateur recourut A ces figures violentes Qui savent exciter les âmes les plus lentes: Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put; Le vent emporta tout; personne ne s’émut. L’animal aux têtes frivoles, Étant fait à ces traits, ne daignoit l’écouter; Tous regardoient ailleurs: il en vit s’arrêter A des combats d’enfants, et point à ses paroles. Que fit le harangueur? Il prit un autre tour. Cérès, commença-t-il, faisoit voyage un jour Avec l’anguille et l’hirondelle: Un fleuve les arrête; et l’anguille en nageant, Comme l’hirondelle en volant, Le traversa bientôt. L’assemblée à l’instant Cria tout d’une voix: Et Cérès, que fit-elle? Ce qu’elle fit! un prompt courroux L’anima d’abord contre vous. Quoi! de contes d’enfants son peuple s’embarrasse; Et du péril qui le menace Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet! Que ne demandez-vous ce que Philippe fait! A ce reproche l’assemblée, Par l’apologue réveillée, Se donne entière à l’orateur. Un trait de fable en eut l’honneur.

Nous sommes tous d’Athène en ce point; et moi-même, Au moment que je fais cette moralité, Si Peau-d’âne m’étoit conté, J’y prendrois un plaisir extrême. Le monde est vieux, dit-on: je le crois; cependant Il le faut amuser encor comme un enfant.


L’HOMME ET LA PUCE.

V

L’HOMME ET LA PUCE.

Par des vœux importuns nous fatiguons les dieux, Souvent pour des sujets même indignes des hommes: Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes Soit obligé d’avoir incessamment les yeux, Et que le plus petit de la race mortelle, A chaque pas qu’il fait, à chaque bagatelle, Doive intriguer l’Olympe et tous ses citoyens, Comme s’il s’agissoit des Grecs et des Troyens.

Un sot par une puce eut l’épaule mordue. Dans les plis de ses draps elle alla se loger. Hercule, ce dit-il, tu devois bien purger La terre de cette hydre au printemps revenue! Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue Tu n’en perdes la race, afin de me venger!

Pour tuer une puce, il vouloit obliger Ces dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.


LES FEMMES ET LE SECRET.

VI

LES FEMMES ET LE SECRET.

Rien ne pèse tant qu’un secret: Le porter loin est difficile aux dames; Et je sais même sur ce fait Bon nombre d’hommes qui sont femmes. Pour éprouver la sienne un mari s’écria, La nuit étant près d’elle: O dieux! qu’est-ce cela? Je n’en puis plus! on me déchire! Quoi! j’accouche d’un œuf!—D’un œuf?—Oui, le voilà! Frais et nouveau pondu: gardez bien de le dire; On m’appelleroit poule. Enfin, n’en parlez pas. La femme, neuve sur ce cas, Ainsi que sur mainte autre affaire, Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire; Mais ce serment s’évanouit Avec les ombres de la nuit. L’épouse, indiscrète et peu fine, Sort du lit quand le jour fut à peine levé; Et de courir chez sa voisine: Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé; N’en dites rien surtout, car vous me feriez battre: Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre. Au nom de Dieu, gardez-vous bien D’aller publier ce mystère.— Vous moquez-vous? dit l’autre: ah! vous ne savez guère Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. La femme du pondeur s’en retourne chez elle. L’autre grille déjà d’en conter la nouvelle: Elle va la répandre en plus de dix endroits: Au lieu d’un œuf elle en dit trois. Ce n’est pas encor tout; car une autre commère En dit quatre, et raconte à l’oreille le fait: Précaution peu nécessaire; Car ce n’étoit plus un secret. Comme le nombre d’œufs, grâce à la renommée, De bouche en bouche alloit croissant, Avant la fin de la journée Ils se montoient à plus d’un cent.


LE CHIEN QUI PORTE A SON COU LE DÎNÉ DE SON MAÎTRE.

VII

LE CHIEN QUI PORTE A SON COU LE DÎNÉ DE SON MAÎTRE.

Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles, Ni les mains à celle de l’or; Peu de gens gardent un trésor Avec des soins assez fidèles.

Certain chien, qui portoit la pitance au logis, S’étoit fait un collier du dîné de son maître. Il étoit tempérant, plus qu’il n’eût voulu l’être Quand il voyoit un mets exquis; Mais enfin il l’étoit: et, tous tant que nous sommes, Nous nous laissons tenter à l’approche des biens. Chose étrange! on apprend la tempérance aux chiens, Et l’on ne peut l’apprendre aux hommes! Ce chien-ci donc étant de la sorte atourné, Un mâtin passe, et veut lui prendre le dîné. Il n’en eut pas toute la joie Qu’il espéroit d’abord: le chien mit bas la proie Pour la défendre mieux, n’en étant plus chargé. Grand combat. D’autres chiens arrivent: Ils étoient de ceux-là qui vivent Sur le public, et craignent peu les coups. Notre chien, se voyant trop foible contre eux tous, Et que la chair couroit un danger manifeste, Voulut avoir sa part; et, lui sage, il leur dit: Point de courroux, messieurs; mon lopin me suffit: Faites votre profit du reste. A ces mots, le premier il vous happe un morceau; Et chacun de tirer, le mâtin, la canaille, A qui mieux mieux: ils firent tous ripaille; Chacun d’eux eut part au gâteau.

Je crois voir en ceci l’image d’une ville Où l’on met les deniers à la merci des gens. Échevins, prévôt des marchands, Tout fait sa main: le plus habile Donne aux autres l’exemple, et c’est un passe-temps De leur voir nettoyer un monceau de pistoles. Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles, Veut défendre l’argent et dit le moindre mot, On lui fait voir qu’il est un sot. Il n’a pas de peine à se rendre: C’est bientôt le premier à prendre.