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De l'AmourPart 31 of 44

Stendhal

French original · English translation

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«Vous voyez que l'inconstance est bonne:

«Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde.»

—Bien, vous vous moquez des serments et de la justice. Que cherche-t-on par l'inconstance? le plaisir apparemment.

Mais le plaisir que l'on rencontre auprès d'une jolie femme désirée quinze jours et gardée trois mois, est différent du plaisir que l'on trouve avec une maîtresse désirée trois ans et gardée dix.

Si je ne mets pas toujours, c'est qu'on dit que la vieillesse, changeant nos organes, nous rend incapables d'aimer; pour moi, je n'en crois rien. Votre maîtresse, devenue votre amie intime, vous donne d'autres plaisirs, les plaisirs de la vieillesse. C'est une fleur qui, après avoir été rose le matin, dans la saison des fleurs, se change en un fruit délicieux le soir, quand les roses ne sont plus de saison.

Une maîtresse désirée trois ans est réellement maîtresse dans toute la force du terme; on ne l'aborde qu'en tremblant, et, dirais-je aux don Juan, l'homme qui tremble ne s'ennuie pas. Les plaisirs de l'amour sont toujours en proportion de la crainte.

Le malheur de l'inconstance, c'est l'ennui; le malheur de l'amour-passion, c'est le désespoir et la mort. On remarque les désespoirs d'amour; ils font anecdote; personne ne fait attention aux vieux libertins blasés qui crèvent d'ennui et dont Paris est pavé.

«L'amour brûle la cervelle à plus de gens que l'ennui.»—Je le crois bien, l'ennui ôte tout, jusqu'au courage de se tuer.

Il y a tel caractère fait pour ne trouver le plaisir que dans la variété. Mais un homme qui porte aux nues le vin de Champagne aux dépens du bordeaux ne fait que dire avec plus ou moins d'éloquence: «J'aime mieux le Champagne.»

Chacun de ces vins a ses partisans, et tous ont raison, s'ils se connaissent bien eux-mêmes, et s'ils courent après le genre de bonheur qui est le mieux adapté à leurs organes et à leurs habitudes. Ce qui gâte le parti de l'inconstance, c'est que tous les sots se rangent de ce côté par manque de courage.

Mais enfin chaque homme, s'il veut se donner la peine de s'étudier soi-même, a son beau idéal, et il me semble qu'il y a toujours un peu de ridicule à vouloir convertir son voisin.

CHAPITRE LX Des fiasco (inédit).

«Tout l'empire amoureux est rempli d'histoires tragiques,» dit Mme de Sévigné, racontant le malheur de son fils auprès de la célèbre Champmeslé.

Montaigne se tire fort bien d'un sujet si scabreux.

«Je suis encore en ce doute que ces plaisantes liaisons d'aiguillettes, de quoy nostre monde se void si entraué, qu'il ne se parle d'autre chose, ce sont volontiers des impressions de l'appréhension et de la crainte; car ie sçay par expérience que tel de qui ie puis respondre comme de moy-mesme, en qui il ne pouuoit cheoir soupçon aucun de foiblesse, et aussi peu d'enchantement, ayant ouy faire le conte à vn sien compagnon d'vne défaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le poinct qu'il en avoit le moins de besoin, se trouuant en pareille occasion, l'horreur de ce conte luy vint à coup si rudement frapper l'imagination, qu'il encourut vne fortune pareille. Et de là en hors fut subiect à y recheoir, ce vilain souuenir de son inconuénient le gourmandant et le tyrannisant. Il trouua quelque remède à cette resuerie par vne autre resuerie. C'est que, aduouant luy mesme, et preschant, auant la main, cette sienne subiection, la contention de son asme se soulageoit sur ce que, apportant ce mal comme attendu, son obligation s'en amoindrissoit et lui en poisoit moins…

«Qui en a esté vne fois capable n'en est plus incapable, sinon par iuste foiblesse. Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprises où notre asme se trouue outre mesure tendue de desir et de respect… J'en sçay à qui il a seruy d'y apporter le corps mesme, demy rassasié d'ailleurs… L'asme de l'assaillant, troublée de plusieurs diuerses allarmes, se perd aisément… La bru de Pythagoras disait que la femme qui se couche auec vn homme doit auec sa cotte laisser quant et quant la honte, et la reprendre auec sa cotte.»

Cette femme avait raison pour la galanterie et tort pour l'amour.

Le premier triomphe, mettant à part toute vanité, n'est directement agréable pour aucun homme:

1o A moins qu'il n'ait pas eu le temps de désirer cette femme et de la livrer à son imagination, c'est-à-dire à moins qu'il ne l'ait dans les premiers moments qu'il la désire. C'est le cas du plus grand plaisir physique possible; car toute l'âme s'applique encore à voir les beautés sans songer aux obstacles.

2o Ou à moins qu'il ne soit question d'une femme absolument sans conséquence, une jolie femme de chambre, par exemple, une de ces femmes que l'on ne se souvient de désirer que quand on les voit. S'il entre un grain de passion dans le cœur, il entre un grain de fiasco possible.

3o Ou à moins que l'amant n'ait sa maîtresse d'une manière si imprévue, qu'elle ne lui laisse pas le temps de la moindre réflexion.

4o Ou à moins d'un amour dévoué et excessif de la part de la femme, et non senti au même degré par son amant.

Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il est obligé de se faire pour oser toucher aussi familièrement, et risquer de fâcher un être qui, pour lui, semblable à la Divinité, lui inspire l'extrême amour et le respect extrême.

Cette crainte-là, suite d'une passion fort tendre, et dans l'amour-goût la mauvaise honte qui provient d'un immense désir de plaire et du manque de courage, forment un sentiment extrêmement pénible que l'on sent en soi insurmontable, et dont on rougit. Or, si l'âme est occupée à avoir de la honte et à la surmonter, elle ne peut pas être employée à avoir du plaisir; car, avant de songer au plaisir, qui est un luxe, il faut que la sûreté, qui est le nécessaire, ne courre aucun risque.

Il est des gens qui, comme Rousseau, éprouvent de la mauvaise honte, même chez les filles; ils n'y vont pas, car on ne les a qu'une fois, et cette première fois est désagréable.

Pour voir que, vanité à part, le premier triomphe est très souvent un effort pénible, il faut distinguer entre le plaisir de l'aventure et le bonheur du moment qui la suit; on est toujours content:

1o De se trouver enfin dans cette situation qu'on a tant désirée; d'être en possession d'un bonheur parfait pour l'avenir, et d'avoir passé le temps de ces rigueurs si cruelles qui vous faisaient douter de l'amour de ce que vous aimiez;

2o De s'en être bien tiré, et d'avoir échappé à un danger; cette circonstance fait que ce n'est pas de la joie pure dans l'amour-passion; on ne sait ce qu'on fait, et l'on est sûr de ce qu'on aime; mais dans l'amour-goût, qui ne perd jamais la tête, ce moment est comme le retour d'un voyage; on s'examine, et, si l'amour tient beaucoup de la vanité, on veut masquer l'examen;

3o La partie vulgaire de l'âme jouit d'avoir emporté une victoire.

Pour peu que vous ayez de passion pour une femme, ou que votre imagination ne soit pas épuisée, si elle a la maladresse de vous dire un soir, d'un air tendre et interdit: «Venez demain à midi, je ne recevrai personne.» Par agitation nerveuse, vous ne dormirez pas de la nuit; l'on se figure de mille manières le bonheur qui nous attend; la matinée est un supplice; enfin, l'heure sonne, et il semble que chaque coup de l'horloge vous retentit dans le diaphragme. Vous vous acheminez vers la rue avec une palpitation; vous n'avez pas la force de faire un pas. Vous apercevez derrière sa jalousie la femme que vous aimez; vous montez en vous faisant courage… et vous faites le fiasco d'imagination.

M. Rapture, homme excessivement nerveux, artiste et tête étroite, me contait à Messine que, non seulement toutes les premières fois, mais même à tous les rendez-vous, il a toujours eu du malheur. Cependant je croirais qu'il a été homme tout autant qu'un autre; du moins je lui ai connu deux maîtresses charmantes.

Quant au sanguin parfait (le vrai Français, qui prend tout du beau côté, le colonel Mathis), un rendez-vous pour demain à midi, au lieu de le tourmenter par excès de sentiment, peint tout en couleur de rose jusqu'au moment fortuné. S'il n'eût pas eu de rendez-vous, le sanguin se serait un peu ennuyé.

Voyez l'analyse de l'amour par Helvétius; je parierais qu'il sentait ainsi, et il écrivait pour la majorité des hommes. Ces gens-là ne sont guère susceptibles de l'amour-passion; il troublerait leur belle tranquillité; je crois qu'ils prendraient ses transports pour du malheur; du moins ils seraient humiliés de sa timidité.

Le sanguin ne peut connaître tout au plus qu'une espèce de fiasco moral: c'est lorsqu'il reçoit un rendez-vous de Messaline, et que, au moment d'entrer dans son lit, il vient à penser devant quel terrible juge il va se montrer.

Le timide tempérament mélancolique parvient quelquefois à se rapprocher du sanguin, comme dit Montaigne, par l'ivresse du vin de Champagne, pourvu toutefois qu'il ne se la donne pas exprès. Sa consolation doit être que ces gens si brillants qu'il envie, et dont jamais il ne saurait approcher, n'ont ni ses plaisirs divins ni ses accidents, et que les beaux-arts, qui se nourrissent des timidités de l'amour, sont pour eux lettres closes. L'homme qui ne désire qu'un bonheur commun, comme Duclos, le trouve souvent, n'est jamais malheureux, et, par conséquent, n'est pas sensible aux arts.

Le tempérament athlétique ne trouve ce genre de malheur que par épuisement ou faiblesse corporelle, au contraire des tempéraments nerveux et mélancoliques, qui semblent créés tout exprès.

Souvent, en se fatiguant auprès d'une autre femme, ces pauvres mélancoliques parviennent à éteindre un peu leur imagination, et par là à jouer un moins triste rôle auprès de la femme objet de leur passion.

Que conclure de tout ceci? Qu'une femme sage ne se donne jamais la première fois par rendez-vous.—Ce doit être un bonheur imprévu.

Nous parlions ce soir de fiasco à l'état-major du général Michaud, cinq très beaux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans et moi. Il s'est trouvé que, à l'exception d'un fat, qui probablement n'a pas dit vrai, nous avions tous fait fiasco la première fois avec nos maîtresses les plus célèbres. Il est vrai que peut être aucun de nous n'a connu ce que Delfante appelle l'amour-passion.

L'idée que ce malheur est extrêmement commun doit diminuer le danger.

J'ai connu un beau lieutenant de hussards, de vingt-trois ans, qui, à ce qu'il me semble, par excès d'amour, les trois premières nuits qu'il put passer avec une maîtresse qu'il adorait depuis six mois, et qui, pleurant un autre amant tué à la guerre, l'avait traité fort durement, ne put que l'embrasser et pleurer de joie. Ni lui ni elle n'étaient attrapés.

L'ordonnateur H. Mondor, connu de toute l'armée, a fait fiasco trois jours de suite avec la jeune et séduisante comtesse Koller.

Mais le roi du fiasco, c'est le raisonnable et beau colonel Horse, qui a fait fiasco seulement trois mois de suite avec l'espiègle et piquante N… V…, et, enfin, a été réduit à la quitter sans l'avoir jamais eue.

FRAGMENTS DIVERS

J'ai réuni sous ce titre, que j'aurais voulu rendre encore plus modeste, un choix fait sans trop de sévérité parmi trois ou quatre cents cartes à jouer sur lesquelles j'ai trouvé des lignes tracées au crayon; souvent ce qu'il faut bien appeler le manuscrit original, faute d'un nom plus simple, est bâti de morceaux de papier de toute grandeur écrits au crayon, et que Lisio attachait avec de la cire pour ne pas avoir l'embarras de recopier. Il m'a dit une fois que rien de ce qu'il notait ne lui semblait une heure après valoir la peine d'être recopié. Je suis entré dans ce détail avec l'espérance qu'il me servira d'excuse pour les répétitions.

I

On peut tout acquérir dans la solitude, hormis du caractère.

II

En 1821, la haine, l'amour et l'avarice, les trois passions les plus fréquentes, et avec le jeu, presque les seules à Rome.

Les Romains paraissent méchants au premier abord; ils ne sont qu'extrêmement méfiants, et avec une imagination qui s'enflamme à la plus légère apparence.

S'ils font des méchancetés gratuites, c'est un homme rongé par la peur, et qui cherche à se rassurer en essayant son fusil.

III

Si je disais, comme je le crois, que la bonté est le trait distinctif du caractère des habitants de Paris, je craindrais beaucoup de les offenser.

«Je ne veux pas être bon.»

IV

Une marque de l'amour vient de naître, c'est que tous les plaisirs et toutes les peines que peuvent donner toutes les autres passions et tous les autres besoins de l'homme cessent à l'instant de l'affecter.

V

La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes.

VI

Avoir le caractère solide, c'est avoir une longue et ferme expérience des mécomptes et des malheurs de la vie. Alors l'on désire constamment et l'on ne désire pas du tout.

VII

L'amour tel qu'il est dans la haute société, c'est l'amour des combats, c'est l'amour du jeu.

VIII

Rien ne tue l'amour-goût comme les bouffées d'amour-passion dans le partner.

Contessina L. Forlì, 1819.

IX

Grand défaut des femmes, le plus choquant de tous pour un homme un peu digne de ce nom: le public, en fait de sentiments, ne s'élève guère qu'à des idées basses, et elles font le public juge suprême de leur vie; je dis même les plus distinguées, et souvent sans s'en douter, et même en croyant et disant le contraire.

Brescia, 1819.

X

Prosaïque est un mot nouveau qu'autrefois je trouvais ridicule, car rien de plus froid que nos poésies; s'il y a quelque chaleur en France depuis cinquante ans, c'est assurément dans la prose.

Mais enfin la contessina L… se servait du mot prosaïque, et j'aime à l'écrire.

La définition est dans Don Quichotte et dans le Contraste parfait du maître et de l'écuyer. Le maître, grand et pâle; l'écuyer, gras et frais. Le premier, tout héroïsme et courtoisie; le second tout égoïsme et servilité; le premier, toujours rempli d'imaginations romanesques et touchantes; le second, un modèle d'esprit de conduite, un recueil de proverbes bien sages; le premier, toujours nourrissant son âme de quelque contemplation héroïque et hasardée; l'autre, ruminant quelque plan bien sage et dans lequel il ne manque pas d'admettre soigneusement en ligne de compte l'influence de tous les petits mouvements honteux et égoïstes du cœur humain.

Au moment où le premier devait être détrompé par le non-succès de ses imaginations d'hier, il est déjà occupé de ses châteaux en Espagne d'aujourd'hui.

Il faut avoir un mari prosaïque et prendre un amant romanesque.

Malborough avec l'âme prosaïque; Henri IV amoureux à cinquante-cinq ans d'une jeune princesse qui n'oubliait pas son âge, un cœur romanesque.

Il y a moins d'âmes prosaïques dans la noblesse que dans le tiers état.

C'est le défaut du commerce, il rend prosaïque.

XI

Rien d'intéressant comme la passion, c'est que tout y est imprévu et que l'agent y est victime. Rien de plat comme l'amour-goût, où tout est calcul comme dans toutes les prosaïques affaires de la vie.

XII

On finit toujours, à la fin de la visite, par traiter son amant mieux qu'on ne voudrait.

L. 2 novembre 1818.