De l'AmourPart 26 of 44
French original · English translation
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A l'origine des plus anciens monuments historiques, nous voyons les Arabes divisés de toute antiquité en un grand nombre de tribus indépendantes, errant dans le désert. Suivant que ces tribus pouvaient, avec plus ou moins de facilité, pourvoir aux premiers besoins de l'homme, elle avait des mœurs plus ou moins élégantes. La générosité était la même partout; mais, suivant le degré d'opulence de la tribu, elle se montrait par le don du quartier de chevreau nécessaire à la vie physique, ou par celui de cent chameaux, don provoqué par quelque relation de famille ou d'hospitalité.
Le siècle héroïque des Arabes, celui où ces âmes généreuses brillèrent pures de toute affectation de bel esprit ou de sentiment raffiné, fut celui qui précéda Mohammed et qui correspond au Ve siècle de notre ère, à la fondation de Venise et au règne de Clovis. Je supplie notre orgueil de comparer les chants d'amour qui nous restent des Arabes et les mœurs nobles retracées dans les Mille et une Nuits aux horreurs dégoûtantes qui ensanglantent chaque page de Grégoire de Tours, l'historien de Clovis, ou d'Éginard, l'historien de Charlemagne.
Mohammed fut un puritain, il voulut proscrire les plaisirs qui ne font de mal à personne; il a tué l'amour dans les pays qui ont admis l'islamisme; c'est pour cela que sa religion a toujours été moins pratiquée dans l'Arabie, son berceau, que dans tous les autres pays mahométans.
Les Français ont rapporté d'Égypte quatre volumes in-folio, intitulés: le Livre des Chansons. Ces volumes contiennent:
1o Les biographies des poètes qui ont fait les chansons.
2o Les chansons elles-mêmes. Le poète y chante tout ce qui l'intéresse, il y loue son coursier rapide et son arc, après avoir parlé de sa maîtresse. Ces chants furent souvent les lettres d'amour de leurs auteurs; ils y donnaient à l'objet aimé un tableau fidèle de toutes les affections de leur âme. Ils parlent quelquefois de nuits froides pendant lesquelles ils ont été obligés de brûler leur arc et leurs flèches. Les Arabes sont une nation sans maisons.
3o Les biographies des musiciens qui ont fait la musique de ces chansons.
4o Enfin l'indication des formules musicales; ces formules sont des hiéroglyphes pour nous: cette musique nous restera à jamais inconnue, et d'ailleurs ne nous plairait pas.
Il y a un autre recueil intitulé: Histoire des Arabes qui sont morts d'amour.
Ces livres si curieux sont extrêmement peu connus; le petit nombre de savants qui pourraient les lire ont eu le cœur desséché par l'étude et par les habitudes académiques.
Pour nous reconnaître au milieu de monuments si intéressants par leur antiquité et par la beauté singulière des mœurs qu'ils font deviner, il faut demander quelques faits à l'histoire.
De tout temps, et surtout avant Mohammed, les Arabes se rendaient à la Mecque pour faire le tour de la Caaba ou maison d'Abraham. J'ai vu à Londres un modèle fort exact de la ville sainte. Ce sont sept à huit cents maisons à toits en terrasse, jetées au milieu d'un désert de sable dévoré par le soleil. A l'une des extrémités de la ville, l'on découvre un édifice immense à peu près de forme carrée; cet édifice entoure la Caaba; il se compose d'une longue suite de portiques nécessaires sous le soleil d'Arabie pour effectuer la promenade sacrée. Ce portique est bien important dans l'histoire des mœurs et de la poésie arabes: ce fut apparemment pendant des siècles le seul lieu où les hommes et les femmes se trouvassent réunis. On faisait pêle-mêle, à pas lents, et en récitant en chœur des poésies sacrées, le tour de la Caaba; c'est une promenade de trois quarts d'heure: ces tours se répétaient plusieurs fois dans la même journée; c'était là le rite sacré pour lequel hommes et femmes accouraient de toutes les parties du désert. C'est sous le portique de la Caaba que se sont polies les mœurs arabes. Il s'établit bientôt une lutte entre les pères et les amants; bientôt ce fut par des odes d'amour que l'amant dévoila sa passion à la jeune fille sévèrement surveillée par ses frères ou son père, à côté de laquelle il faisait la promenade sacrée. Les habitudes généreuses et sentimentales de ce peuple existaient déjà dans le camp; mais il me semble que la galanterie arabe est née autour de la Caaba: c'est aussi la patrie de leur littérature. D'abord elle exprima la passion avec simplicité et véhémence, telle que la sentait le poète; plus tard le poète, au lieu de songer à toucher son amie, pensa à écrire de belles choses; alors naquit l'affectation, que les Maures portèrent en Espagne et qui gâte encore aujourd'hui les livres de ce peuple.
Je vois une preuve touchante du respect des Arabes pour le sexe le plus faible dans la formule de leur divorce. La femme, en l'absence du mari duquel elle voulait se séparer, détendait la tente et la relevait en ayant soin d'en placer l'ouverture du côté opposé à celui qu'elle occupait auparavant. Cette simple cérémonie séparait à jamais les deux époux.
FRAGMENTS EXTRAITS ET TRADUITS D'UN RECUEIL ARABE INTITULÉ LE DIVAN DE L'AMOUR
Compilé par Ebn-Abi-Hadglat (manuscrits de la bibliothèque du roi, nos 1461 et 1462).
Mohammed, fils de Djaâfar Elahouâzadi, raconte que, Djamil étant malade de la maladie dont il mourut, Elâbas, fils de Sohail, le visita et le trouva prêt à rendre l'âme. «O fils de Sohail! lui dit Djamil, que penses-tu d'un homme qui n'a jamais bu de vin, qui n'a jamais fait de gain illicite, qui n'a jamais donné injustement la mort à nulle créature vivante que Dieu ait défendu de tuer, et qui rend témoignage qu'il n'y a d'autre dieu que Dieu, et que Mohammed est son prophète?—Je pense, répondit Ben Sohail, que cet homme sera sauvé et obtiendra le paradis; mais quel est-il, cet homme que tu dis?—C'est moi, répliqua Djamil.—Je ne croyais pas que tu professasses l'islamisme, dit alors Ben Sohail, et d'ailleurs il y a vingt ans que tu fais l'amour à Bothaina et que tu la célèbres dans tes vers.—Me voici, répondit Djamil, au premier des jours de l'autre monde et au dernier des jours de ce monde, et je veux que la clémence de notre maître Mohammed ne s'étende pas sur moi au jour du jugement, si j'ai jamais porté la main sur Bothaina pour quelque chose de répréhensible.»
Ce Djamil et Bothaina, sa maîtresse, appartenaient tous les deux aux Benou-Azra, qui sont une tribu célèbre en amour parmi toutes les tribus des Arabes. Aussi leur manière d'aimer a-t-elle passé en proverbe, et Dieu n'a point fait de créatures aussi tendres qu'eux en amour.
Sahid, fils d'Agba, demanda un jour à un Arabe: «De quel peuple es-tu?—Je suis du peuple chez lequel on meurt quand on aime, répondit l'Arabe.—Tu es donc de la tribu de Azra? ajouta Sahid.—Oui, par le maître de la Caaba! répliqua l'Arabe.—D'où vient donc que vous aimez de la sorte? demanda ensuite Sahid.—Nos femmes sont belles et nos jeunes gens sont chastes», répondit l'Arabe.
Quelqu'un demanda un jour à Arouâ-Ben-Hezam: «Est-il donc bien vrai, comme on le dit de vous, que vous êtes de tous les hommes ceux qui avez le cœur le plus tendre en amour?—Oui, par Dieu! cela est vrai, répondit Arouâ, et j'ai connu dans ma tribu trente jeunes gens que la mort a enlevés, et qui n'avaient d'autre maladie que l'amour.»
Un Arabe des Benou-Fazârat dit un jour à un autre Arabe des Benou-Azra: «Vous autres, Benou-Azra, vous pensez que mourir d'amour est une douce et noble mort; mais c'est là une faiblesse manifeste et une stupidité; et ceux que vous prenez pour des hommes de grand cœur ne sont que des insensés et de molles créatures.—Tu ne parlerais pas ainsi, lui répondit l'Arabe de la tribu de Azra, si tu avais vu les grands yeux noirs de nos femmes voilés par-dessus de leurs longs sourcils, et décochant des flèches par-dessous; si tu les avais vues sourire, et leurs dents briller entre leurs lèvres brunes!»
Abou-el-Hassan, Ali, fils d'Abdalla, Elzagouni, raconte ce qui suit: «Un musulman aimait une fille chrétienne jusqu'au point d'en perdre la raison. Il fut obligé de faire un voyage dans un pays étranger avec un ami qui était dans la confidence de son amour. Ses affaires s'étant prolongées dans ce pays, il y fut attaqué d'une maladie mortelle, et dit alors à son ami: «Voilà que mon terme approche, je ne rencontrerai plus dans ce monde celle que j'aime, et je crains, si je meurs musulman, de ne pas la rencontrer non plus dans l'autre vie.» Il se fit chrétien et mourut. Son ami se rendit auprès de la jeune chrétienne, qu'il trouva malade. Elle lui dit: «Je ne verrai plus mon ami dans ce monde; mais je veux me retrouver avec lui dans l'autre: ainsi donc je rends témoignage qu'il n'y a d'autre dieu que Dieu, et que Mohammed est le prophète de Dieu.» Là-dessus, elle mourut, et que la miséricorde de Dieu soit sur elle *.»
Eltemimi raconte qu'il y avait dans la tribu des Arabes de Tagleb une fille chrétienne fort riche qui aimait un jeune musulman. Elle lui offrit sa fortune et tout ce qu'elle avait de précieux sans pouvoir parvenir à se faire aimer de lui. Quand elle eut perdu toute espérance, elle donna cent dinars à un artiste pour lui faire une figure du jeune homme qu'elle aimait. L'artiste fit cette figure, et, quand la jeune fille l'eut, elle la plaça dans un endroit où elle venait tous les jours. Là elle commençait par embrasser cette figure et puis s'asseyait à côté d'elle, et passait le reste de la journée à pleurer. Quand le soir était venu, elle saluait la figure et se retirait. Elle fit cela pendant longtemps. Le jeune homme vint à mourir; elle voulut le voir et l'embrasser mort, après quoi elle retourna auprès de sa figure, la salua, l'embrassa comme à l'ordinaire, et se coucha à côté d'elle. Le matin venu, on l'y trouva morte, la main étendue vers des lignes d'écriture qu'elle avait tracées avant de mourir *.
Oueddah, du pays de Yamen, était renommé pour sa beauté entre les Arabes.—Lui et Om-el-Bonain, fille de Abd-el-Aziz, fils de Merouan, n'étant encore que des enfants, s'aimaient déjà tellement, que l'un ne pouvait souffrir d'être un moment séparé de l'autre.—Lorsque Om-el-Bonain devint la femme de Oualid-Ben-Abd-el-Malek, Oueddah en perdit la raison.—Après être resté longtemps dans un état d'égarement et de souffrance, il se rendit en Syrie, et commença à rôder chaque jour autour de l'habitation de Oualid, fils de Malek, sans trouver d'abord de moyen de parvenir à ce qu'il désirait.—A la fin, il fit la rencontre d'une jeune fille qu'il réussit à s'attacher à force de persévérance et de soins. Quand il crut pouvoir se fier à elle, il lui demanda si elle connaissait Om-el-Bonain.—Sans doute, puisque c'est ma maîtresse, répondit la jeune fille.—Eh bien! reprit Oueddah, ta maîtresse est ma cousine, et, si tu veux lui porter de mes nouvelles, tu lui feras certainement plaisir.—Je lui en porterai volontiers, répondit la jeune fille.» Et là-dessus elle courut aussitôt vers Om-el-Bonain pour lui donner des nouvelles de Oueddah. «Prends garde à ce que tu dis! s'écria celle-ci. Quoi! Oueddah est vivant?—Assurément, dit la jeune fille.—Va lui dire, poursuivit alors Om-el-Bonain, de ne point s'écarter jusqu'à ce qu'il lui arrive un messager de ma part.» Elle prit ensuite ses mesures pour introduire Oueddah chez elle, où elle le garda caché dans un coffre. Elle l'en faisait sortir pour être avec lui quand elle se croyait en sûreté; et, quand il arrivait quelqu'un qui aurait pu le voir, elle le faisait rentrer dans le coffre.
Il arriva un jour que l'on apporta à Oualid une perle, et il dit à l'un de ses serviteurs: «Prends cette perle et porte-la à Om-el-Bonain.» Le serviteur prit la perle et la porta à Om-el-Bonain. Ne s'étant pas fait annoncer, il entra chez elle dans un moment où elle était avec Oueddah, de sorte qu'il put lancer un coup d'œil dans l'appartement de Om-el-Bonain sans que celle-ci y prît garde. Le serviteur de Oualid s'acquitta de sa commission, et demanda quelque chose à Om-el-Bonain pour le bijou qu'il lui avait apporté. Elle le refusa sévèrement, et lui fit une réprimande. Le serviteur sortit courroucé contre elle, et, allant dire à Oualid ce qu'il avait vu, il lui décrivit le coffre où il avait vu entrer Oueddah. «Tu mens, esclave sans mère! tu mens! lui dit Oualid.» Et il court brusquement chez Om-el-Bonain. Il y avait dans l'appartement plusieurs coffres; il s'assied sur celui où était renfermé Oueddah, et que lui avait décrit l'esclave, en disant à Om-el-Bonain: «Donne-moi un de ces coffres.—Ils sont tous à toi, ainsi que moi-même, répondit Om-el-Bonain.—Eh bien! poursuivit Oualid, je désire avoir celui sur lequel je suis assis.—Il y a dans celui-là des choses nécessaires à une femme, dit Om-el-Bonain—Ce ne sont point ces choses-là, c'est le coffre que je désire, continua Oualid.—Il est à toi», répondit-elle. Oualid fit aussitôt emporter le coffre, et fit appeler deux esclaves auxquels il donna l'ordre de creuser une fosse en terre jusqu'à la profondeur où il se trouverait de l'eau. Approchant ensuite sa bouche du coffre: «On m'a dit quelque chose de toi, cria-t-il. Si l'on m'a dit vrai, que toute ta trace de toi soit séparée, que toute nouvelle de toi soit ensevelie. Si l'on m'a dit faux, je ne fais rien de mal en enfouissant un coffre: ce n'est que du bois enterré.» Il fit pousser alors le coffre dans la fosse, et la fit combler des pierres et des terres que l'on en avait retirées. Depuis lors, Om-el-Bonain ne cessa de fréquenter cet endroit, et d'y pleurer jusqu'à ce qu'on l'y trouvât un jour sans vie, la face contre terre *.