Vingt ans aprèsParte 29 de 95
Original em francês · tradução para inglês
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— Ah! c'est vous, monsieur le lieutenant? dit-il, vous avez fait diligence, c'est bien; soyez le bienvenu.
— Merci, Monseigneur. Me voilà aux ordres de Votre Éminence, ainsi que M. du Vallon, celui de mes anciens amis, celui qui déguisait sa noblesse sous le nom de Porthos.
Porthos salua le cardinal.
— Un cavalier magnifique, dit Mazarin.
Porthos tourna la tête à droite et à gauche, et fit des mouvements d'épaule pleins de dignité.
— La meilleure épée du royaume, Monseigneur, dit d'Artagnan, et bien des gens le savent qui ne le disent pas et qui ne peuvent pas le dire.
Porthos salua d'Artagnan.
Mazarin aimait presque autant les beaux soldats que Frédéric de Prusse les aima plus tard. Il se mit à admirer les mains nerveuses, les vastes épaules et l'oeil fixe de Porthos. Il lui sembla qu'il avait devant lui le salut de son ministère et du royaume, taillé en chair et en os. Cela lui rappela que l'ancienne association des mousquetaires était formée de quatre personnes.
— Et vos deux autres amis? demanda Mazarin.
Porthos ouvrait la bouche, croyant que c'était l'occasion de placer un mot à son tour. D'Artagnan lui fit un signe du coin de l'oeil.
— Nos autres amis sont empêchés en ce moment, ils nous rejoindront plus tard.
Mazarin toussa légèrement.
— Et monsieur, plus libre qu'eux, reprendra volontiers du service? demanda Mazarin.
— Oui, Monseigneur, et cela par un dévouement, car M. de Bracieux est riche.
— Riche? dit Mazarin, à qui ce seul mot avait toujours le privilège d'inspirer une grande considération.
— Cinquante mille livres de rente, dit Porthos.
C'était la première parole qu'il avait prononcée.
— Par pur dévouement, reprit Mazarin avec son fin sourire, par pur dévouement alors?
— Monseigneur ne croit peut-être pas beaucoup à ce mot-là? demanda d'Artagnan.
— Et vous, monsieur le Gascon? dit Mazarin en appuyant ses deux coudes sur son bureau et son menton dans ses deux mains.
— Moi, dit d'Artagnan, je crois au dévouement comme à un nom de baptême, par exemple, qui doit être naturellement suivi d'un nom de terre. On est d'un naturel plus ou moins dévoué, certainement; mais il faut toujours qu'au bout d'un dévouement il y ait quelque chose.
— Et votre ami, par exemple, quelle chose désirerait-il avoir au bout de son dévouement?
— Eh bien! Monseigneur, mon ami a trois terres magnifiques: celle du Vallon, à Corbeil; celle de Bracieux, dans le Soissonnais, et celle de Pierrefonds dans le Valois; or, Monseigneur, il désirerait que l'une de ses trois terres fût érigée en baronnie.
— N'est-ce que cela? dit Mazarin, dont les yeux pétillèrent de joie en voyant qu'il pouvait récompenser le dévouement de Porthos sans bourse délier; n'est-ce que cela? la chose pourra s'arranger.
— Je serai baron! s'écria Porthos en faisant un pas en avant.
— Je vous l'avais dit, reprit d'Artagnan en l'arrêtant de la main, et Monseigneur vous le répète.
— Et vous, monsieur d'Artagnan, que désirez-vous?
Monseigneur, dit d'Artagnan, il y aura vingt ans au mois de septembre prochain que M. le cardinal de Richelieu m'a fait lieutenant.
— Oui, et vous voudriez que le cardinal Mazarin vous fît capitaine.
D'Artagnan salua.
— Eh bien! tout cela n'est pas chose impossible. On verra, messieurs, on verra. Maintenant, monsieur du Vallon, dit Mazarin, quel service préférez-vous? celui de la ville? celui de la campagne?
Porthos ouvrit la bouche pour répondre.
— Monseigneur, dit d'Artagnan, M. du Vallon est comme moi, il aime le service extraordinaire, c'est-à-dire des entreprises qui sont réputées comme folles et impossibles.
Cette gasconnade ne déplut pas à Mazarin, qui se mit à rêver.
— Cependant, je vous avoue que je vous avais fait venir pour vous donner un poste sédentaire. J'ai certaines inquiétudes. Eh bien! qu'est-ce que cela? dit Mazarin.
En effet, un grand bruit se faisait entendre dans l'antichambre, et presque en même temps la porte du cabinet s'ouvrit; un homme couvert de poussière se précipita dans la chambre en criant:
— Monsieur le cardinal? où est monsieur le cardinal?
Mazarin crut qu'on voulait l'assassiner, et se recula en faisant rouler son fauteuil. D'Artagnan et Porthos firent un mouvement qui les plaça entre le nouveau venu et le cardinal.
— Eh! monsieur, dit Mazarin, qu'y a-t-il donc, que vous entrez ici comme dans les halles?
— Monseigneur, dit l'officier à qui s'adressait ce reproche, deux mots, je voudrais vous parler vite et en secret. Je suis M. de Poins, officier aux gardes, en service au donjon de Vincennes.
L'officier était si pâle et si défait, que Mazarin, persuadé qu'il était porteur d'une nouvelle d'importance, fit signe à d'Artagnan et à Porthos de faire place au messager.
D'Artagnan et Porthos se retirèrent dans un coin du cabinet.
— Parlez, monsieur, parlez vite, dit Mazarin, qu'y a-t-il donc?
— Il y a, Monseigneur, dit le messager, que M. de Beaufort vient de s'évader du château de Vincennes.
Mazarin poussa un cri et devint à son tour plus pâle que celui qui lui annonçait cette nouvelle; il retomba sur son fauteuil presque anéanti.
— Évadé! dit-il, M. de Beaufort évadé?
— Monseigneur, je l'ai vu fuir du haut de la terrasse.
— Et vous n'avez pas tiré dessus?
— Il était hors de portée.
— Mais M. de Chavigny, que faisait-il donc?
— Il était absent.
— Mais La Ramée?
— On l'a trouvé garrotté dans la chambre du prisonnier, un bâillon dans la bouche et un poignard près de lui.
— Mais cet homme qu'il s'était adjoint?
— Il était complice du duc et s'est évadé avec lui.
Mazarin poussa un gémissement.
— Monseigneur, dit d'Artagnan faisant un pas vers le cardinal.
— Quoi? dit Mazarin.
— Il me semble que Votre Éminence perd un temps précieux.
— Comment cela?
— Si Votre Éminence ordonnait qu'on courût après le prisonnier, peut-être le rejoindrait-on encore. La France est grande, et la plus proche frontière est à soixante lieues.
— Et qui courrait après lui? s'écria Mazarin.
— Moi, pardieu!
— Et vous l'arrêteriez?
— Pourquoi pas?
— Vous arrêteriez le duc de Beaufort, armé, en campagne?
— Si Monseigneur m'ordonnait d'arrêter le diable, je l'empoignerais par les cornes et je le lui amènerais.
— Moi aussi, dit Porthos.
— Vous aussi? dit Mazarin en regardant ces deux hommes avec étonnement. Mais le duc ne se rendra pas sans un combat acharné.
— Eh bien! dit d'Artagnan dont les yeux s'enflammaient, bataille! il y a longtemps que nous ne nous sommes battus, n'est-ce pas, Porthos?
— Bataille! dit Porthos.
— Et vous croyez le rattraper?
— Oui, si nous sommes mieux montés que lui.
— Alors, prenez ce que vous trouverez de gardes ici et courez.
— Vous l'ordonnez, Monseigneur.
— Je le signe, dit Mazarin en prenant un papier et en écrivant quelques lignes.
— Ajoutez, Monseigneur, que nous pourrons prendre tous les chevaux que nous rencontrerons sur notre route.
— Oui, oui, dit Mazarin, service du roi! Prenez et courez!
— Bon, Monseigneur.
— Monsieur du Vallon, dit Mazarin, votre baronnie est en croupe du duc de Beaufort; il ne s'agit que de le rattraper. Quant à vous, mon cher monsieur d'Artagnan, je ne vous promets rien, mais si vous le ramenez, mort ou vif, vous demanderez ce que vous voudrez.
— À cheval, Porthos! dit d'Artagnan en prenant la main de son ami.
— Me voici, répondit Porthos avec son sublime sang-froid.
Et ils descendirent le grand escalier, prenant avec eux les gardes qu'ils rencontraient sur leur route en criant: «À cheval! à cheval!»
Une dizaine d'hommes se trouvèrent réunis.
D'Artagnan et Porthos sautèrent l'un sur Vulcain, l'autre sur Bayard, Mousqueton enfourcha Phébus.
— Suivez-moi! cria d'Artagnan.
— En route, dit Porthos.
Et ils enfoncèrent l'éperon dans les flancs de leurs nobles coursiers, qui partirent par la rue Saint-Honoré comme une tempête furieuse.
— Eh bien! monsieur le baron! je vous avais promis de l'exercice, vous voyez que je vous tiens parole.
— Oui, mon capitaine, répondit Porthos.
Ils se retournèrent, Mousqueton, plus suant que son cheval, se tenait à la distance obligée. Derrière Mousqueton galopaient les dix gardes.
Les bourgeois ébahis sortaient sur le seuil de leur porte, et les chiens effarouchés suivaient les cavaliers en aboyant.
Au coin du cimetière Saint-Jean, d'Artagnan renversa un homme; mais c'était un trop petit événement pour arrêter des gens si pressés. La troupe galopante continua donc son chemin comme si les chevaux eussent eu des ailes.
Hélas! Il n'y a pas de petits événements dans ce monde, et nous verrons que celui-ci pensa perdre la monarchie!
XXVII. La grande route
Ils coururent ainsi pendant toute la longueur du faubourg Saint- Antoine et la route de Vincennes; bientôt ils se trouvèrent hors de la ville, bientôt dans la forêt, bientôt en vue du village.
Les chevaux semblaient s'animer de plus en plus à chaque pas, et leurs naseaux commençaient à rougir comme des fournaises ardentes. D'Artagnan, les éperons dans le ventre de son cheval, devançait Porthos de deux pieds au plus. Mousqueton suivait à deux longueurs. Les gardes venaient distancés selon la valeur de leurs montures.
Du haut d'une éminence d'Artagnan vit un groupe de personnes arrêtées de l'autre côté du fossé, en face de la partie du donjon qui regarde Saint-Maur. Il comprit que c'était par là que le prisonnier avait fui, et que c'était de ce côté qu'il aurait des renseignements. En cinq minutes il était arrivé à ce but, où le rejoignirent successivement les gardes.
Tous les gens qui composaient ce groupe étaient fort occupés; ils regardaient la corde encore pendante à la meurtrière et rompue à vingt pieds du sol. Leurs yeux mesuraient la hauteur, et ils échangeaient force conjectures. Sur le haut du rempart allaient et venaient des sentinelles à l'air effaré.
Un poste de soldats, commandé par un sergent, éloignait les bourgeois de l'endroit où le duc était monté à cheval.
D'Artagnan piqua droit au sergent.
— Mon officier, dit le sergent, on ne s'arrête pas ici.
— Cette consigne n'est pas pour moi, dit d'Artagnan. A-t-on poursuivi les fuyards?
— Oui, mon officier; malheureusement ils sont bien montés.
— Et combien sont-ils?
— Quatre valides, et un cinquième qu'ils ont emporté blessé.
— Quatre! dit d'Artagnan en regardant Porthos; entends-tu, baron? ils ne sont que quatre!
Un joyeux sourire illumina la figure de Porthos.
— Et combien d'avance ont-ils?
— Deux heures un quart, mon officier.
— Deux heures un quart, ce n'est rien, nous sommes bien montés, n'est-ce pas, Porthos?
Porthos poussa un soupir; il pensa à ce qui attendait ses pauvres chevaux.
— Fort bien, dit d'Artagnan, et maintenant de quel côté sont-ils partis?
— Quant à ceci, mon officier, défense de le dire.
D'Artagnan tira de sa poche un papier.
— Ordre du roi, dit-il.
— Parlez au gouverneur alors.
— Et où est le gouverneur?
— À la campagne.
La colère monta au visage de d'Artagnan, son front se plissa, ses tempes se colorèrent.
— Ah! misérable! dit-il au sergent, je crois que tu te moques de moi. Attends!
Il déplia le papier, le présenta d'une main au sergent et de l'autre prit dans ses fontes un pistolet qu'il arma.
— Ordre du roi, te dis-je. Lis et réponds, ou je te fais sauter la cervelle! quelle route ont-ils prise?
Le sergent vit que d'Artagnan parlait sérieusement.
— Route du Vendômois, répondit-il.
— Et par quelle porte sont-ils sortis?
— Par la porte de Saint-Maur.
— Si tu me trompes, misérable, dit d'Artagnan, tu seras pendu demain!
— Et vous, si vous les rejoignez, vous ne reviendrez pas me faire pendre, murmura le sergent.
D'Artagnan haussa les épaules, fit un signe à son escorte et piqua.
— Par ici, messieurs, par ici! cria-t-il en se dirigeant vers la porte du parc indiquée.
Mais maintenant que le duc s'était sauvé, le concierge avait jugé à propos de fermer la porte à double tour. Il fallut le forcer de l'ouvrir comme on avait forcé le sergent, et cela fit perdre encore dix minutes.
Le dernier obstacle franchi, la troupe reprit sa course avec la même vélocité.
Mais tous les chevaux ne continuèrent pas avec la même ardeur; quelques-uns ne purent soutenir longtemps cette course effrénée; trois s'arrêtèrent après une heure de marche; un tomba.
D'Artagnan, qui ne tournait pas la tête, ne s'en aperçut même pas. Porthos le lui dit avec son air tranquille.
— Pourvu que nous arrivions à deux, dit d'Artagnan, c'est tout ce qu'il faut, puisqu'ils ne sont que quatre.
— C'est vrai, dit Porthos.
Et il mit les éperons dans le ventre de son cheval.
Au bout de deux heures, les chevaux avaient fait douze lieues sans s'arrêter; leurs jambes commençaient à trembler et l'écume qu'ils soufflaient mouchetait les pourpoints des cavaliers, tandis que la sueur pénétrait sous leurs hauts-de-chausses.
— Reposons-nous un instant pour faire souffler ces malheureuses bêtes, dit Porthos.
— Tuons-les, au contraire, tuons-les! dit d'Artagnan, et arrivons. Je vois des traces fraîches, il n'y a pas plus d'un quart d'heure qu'ils sont passés ici.
Effectivement, le revers de la route était labouré par les pieds des chevaux. On voyait les traces aux derniers rayons du jour.
Ils repartirent; mais après deux lieues, le cheval de Mousqueton s'abattit.
— Bon! dit Porthos, voilà Phébus flambé!
— Le cardinal vous le paiera mille pistoles.
— Oh! dit Porthos, je suis au-dessus de cela.
— Repartons donc, et au galop!
— Oui, si nous pouvons.
En effet, le cheval de d'Artagnan refusa d'aller plus loin, il ne respirait plus; un dernier coup d'éperon, au lieu de le faire avancer, le fit tomber.
— Ah! diable! dit Porthos, voilà Vulcain fourbu!
— Mordieu! s'écria d'Artagnan en saisissant ses cheveux à pleine poignée, il faut donc s'arrêter! Donnez-moi votre cheval, Porthos. Eh bien! mais, que diable faites-vous?
— Eh! pardieu! je tombe, dit Porthos, ou plutôt c'est Bayard qui s'abat.
D'Artagnan voulut le faire relever pendant que Porthos se tirait comme il pouvait des étriers, mais il s'aperçut que le sang lui sortait par les naseaux.
— Et de trois! dit-il. Maintenant tout est fini!
En ce moment un hennissement se fit entendre.
— Chut! dit d'Artagnan.
— Qu'y a-t-il?
— J'entends un cheval.
— C'est celui de quelqu'un de nos compagnons qui nous rejoint.
— Non, dit d'Artagnan, c'est en avant.
— Alors, c'est autre chose, dit Porthos.
Et il écouta à son tour en tendant l'oreille du côté qu'avait indiqué d'Artagnan.
— Monsieur, dit Mousqueton, qui, après avoir abandonné son cheval sur la grande route, venait de rejoindre son maître à pied; monsieur, Phébus n'a pu résister, et…
— Silence donc! dit Porthos.
En effet, en ce moment un second hennissement passait emporté par la brise de la nuit.
— C'est à cinq cents pas d'ici, en avant de nous, dit d'Artagnan.
— En effet, monsieur, dit Mousqueton, et à cinq cents pas de nous il y a une petite maison de chasse.
— Mousqueton, tes pistolets, dit d'Artagnan.
— Je les ai à la main, monsieur.
— Porthos, prenez les vôtres dans vos fontes.
— Je les tiens.
— Bien! dit d'Artagnan en s'emparant à son tour des siens; maintenant vous comprenez, Porthos?
— Pas trop.
— Nous courons pour le service du roi.
— Eh bien?
— Pour le service du roi nous requérons ces chevaux.
— C'est cela, dit Porthos.
— Alors, pas un mot et à l'oeuvre!
Tous trois s'avancèrent dans la nuit, silencieux comme des fantômes. À un détour de la route, ils virent briller une lumière au milieu des arbres.
— Voilà la maison, dit d'Artagnan tout bas. Laissez-moi faire, Porthos, et faites comme je ferai.
Ils se glissèrent d'arbre en arbre, et arrivèrent jusqu'à vingt pas de la maison sans avoir été vus. Parvenus à cette distance, ils aperçurent, à la faveur dune lanterne suspendue sous un hangar, quatre chevaux d'une belle mine. Un valet les pansait. Près deux étaient les selles et les brides.
D'Artagnan s'approcha vivement, faisant signe à ses deux compagnons de se tenir quelques pas en arrière.
— J'achète ces chevaux, dit-il au valet.
Celui-ci se retourna étonné, mais sans rien dire.
— N'as-tu pas entendu, drôle? reprit d'Artagnan.
— Si fait, dit celui-ci.
— Pourquoi ne réponds-tu pas?
— Parce que ces chevaux ne sont pas à vendre.
— Je les prends alors, dit d'Artagnan.
Et il mit la main sur celui qui était à sa portée. Ses deux compagnons apparurent au même moment et en firent autant.
— Mais, messieurs! s'écria le laquais, ils viennent de faire une traite de six lieues, et il y a à peine une demi-heure qu'ils sont dessellés.
— Une demi-heure de repos suffit, dit d'Artagnan, et ils n'en seront que mieux en haleine.
Le palefrenier appela à son aide. Une espèce d'intendant sortit juste au moment où d'Artagnan et ses compagnons mettaient la selle sur le dos des chevaux.
L'intendant voulut faire la grosse voix.
— Mon cher ami, dit d'Artagnan, si vous dites un mot je vous brûle la cervelle.
Et il lui montra le canon d'un pistolet qu'il remit aussitôt sous son bras pour continuer sa besogne.
— Mais, monsieur, dit l'intendant, savez-vous que ces chevaux appartiennent à M. de Montbazon?
— Tant mieux, dit d'Artagnan, ce doivent être de bonnes bêtes.
— Monsieur, dit l'intendant en reculant pas à pas et en essayant de regagner la porte, je vous préviens que je vais appeler mes gens.
— Et moi les miens, dit d'Artagnan. Je suis lieutenant aux mousquetaires du roi, j'ai dix gardes qui me suivent, et, tenez, les entendez-vous galoper? Nous allons voir.
On n'entendait rien, mais l'intendant eut peur d'entendre.
— Y êtes-vous, Porthos? dit d'Artagnan.
— J'ai fini.
— Et vous, Mouston?
— Moi aussi.
— Alors en selle, et partons.
Tous trois s'élancèrent sur leurs chevaux.
— À moi! dit l'intendant, à moi, les laquais et les carabines!
— En route! dit d'Artagnan, il va y avoir de la mousquetade.
Et tous trois partirent comme le vent.
— À moi! hurla l'intendant, tandis que le palefrenier courait vers le bâtiment voisin.
— Prenez garde de tuer vos chevaux! cria d'Artagnan en éclatant de rire.
— Feu! répondit l'intendant.
Une lueur pareille à celle d'un éclair illumina le chemin; puis en même temps que la détonation, les trois cavaliers entendirent siffler les balles, qui se perdirent dans l'air.
— Ils tirent comme des laquais, dit Porthos. On tirait mieux que cela du temps de M. de Richelieu. Vous rappelez-vous la route de Crèvecoeur, Mousqueton?
— Ah! monsieur, la fesse droite m'en fait encore mal.
— Êtes-vous sûr que nous sommes sur la piste, d'Artagnan? demanda Porthos.
— Pardieu! n'avez-vous donc pas entendu?
— Quoi?
— Que ces chevaux appartiennent à M. de Montbazon.
— Eh bien?
— Eh bien! M. de Montbazon est le mari de madame de Montbazon.
— Après?
— Et madame de Montbazon est la maîtresse de M. de Beaufort.