Vingt ans aprèsParte 11 de 95
Original em francês · tradução para inglês
«J.M…»
— Ah! — Ah! my poor friend! mon pauvre ami! said Aramis, dit Aramis, you will find meager fare, vous trouverez maigre chère, faire maigre chère — to have a meager meal; 'chère' here refers to the quality of the food/hospitalitywe were not expecting you. on ne vous attendait pas.
— Am I threatened with — Est-ce que je suis menacé de menacer — to threatenCrèvecoeur's omelet l'omelette de Crèvecoeur and the theobromas in question? et des théobromes en question? Is that not what N'est-ce pas comme cela que you used to call vous appeliez autrefois autrefois — formerly, in the pastspinach? les épinards? épinards (m.pl.) — spinach
— Oh! — Oh! we must hope, il faut espérer, said Aramis, dit Aramis, that with the help of God and Bazin qu'avec l'aide de Dieu et de Bazin we will find something better nous trouverons quelque chose de mieux in the pantry of the dans le garde-manger des garde-manger (m) — pantry, larderworthy Jesuit fathers. dignes pères jésuites. digne — worthy, dignified
— Bazin, my friend, — Bazin, mon ami, said Aramis, dit Aramis, Bazin, come here. Bazin, venez ici.
The door opened and Bazin appeared; La porte s'ouvrit et Bazin parut; s'ouvrir — to open (reflexive)but, on perceiving D'Artagnan, mais, en apercevant d'Artagnan, apercevoir — to catch sight of, to perceivehe let out an exclamation il poussa une exclamation pousser un cri/une exclamation — to utter or let out a cry/exclamationwhich resembled a cry of despair. qui ressemblait à un cri de désespoir.
— My dear Bazin, — Mon cher Bazin, said D'Artagnan, dit d'Artagnan, I am very glad to see je suis bien aise de voir être bien aise de — to be very glad/pleased towith what admirable composure you lie, avec quel admirable aplomb vous mentez, aplomb (m) — self-assurance, confidence, composureeven in a church. même dans une église.
— Monsieur, — Monsieur, said Bazin, dit Bazin, I have learned from the worthy Jesuit fathers j'ai appris des dignes pères jésuites apprendre — to learn; to teachthat it was permitted to lie qu'il était permis de mentir when one lied with a good intention. lorsqu'on mentait dans une bonne intention.
— That's good, that's good, Bazin, — C'est bien, c'est bien, Bazin, D'Artagnan is starving and so am I, d'Artagnan meurt de faim et moi aussi, mourir de faim — to die of hunger; to be starvingserve us supper as best you can, servez-nous à souper de votre mieux, de son mieux — to the best of one's abilityand above all, et surtout, bring us up some good wine. montez- nous du bon vin.
Bazin bowed in a sign of obedience, Bazin s'inclina en signe d'obéissance, s'incliner — to bow; to yieldlet out a deep sigh poussa un gros soupir and exited. et sortit.
— Now that we are alone, my dear Aramis, — Maintenant que nous voilà seuls, mon cher Aramis, nous voilà — here we aresaid D'Artagnan dit d'Artagnan bringing his eyes from the apartment to the owner en ramenant ses yeux de l'appartement au propriétaire ramener — to bring backand completing with the clothes the examination begun with the furniture, et en achevant par les habits l'examen commencé par les meubles, tell me, dites-moi, from where the devil were you coming d'où diable veniez-vous when you fell en croupe behind Planchet? lorsque vous êtes tombé en croupe derrière Planchet? en croupe — riding pillion (behind the saddle on a horse)
— Eh! — Eh! corbleu! corbleu! corbleu — /dated./ an old oath, euphemism for 'corps de Dieu'said Aramis, dit Aramis, you see it well, vous le voyez bien, from heaven! du ciel!
— From heaven! — Du ciel! replied D'Artagnan, shaking his head, reprit d'Artagnan en hochant la tête, hocher la tête — to nod or shake one's headyou do not look to me any more like returning from it vous ne m'avez pas plus l'air d'en revenir than que going to it. d'y aller.
— — My Mon dear, cher, said dit Aramis Aramis with avec an un air air of de fatuity fatuité fatuité (f) — smugness, conceitthat que D'Artagnan d'Artagnan had never seen in him ne lui avait jamais vu in the time he du temps qu'il was était a musketeer, mousquetaire, if si I je was not coming ne venais pas from heaven, du ciel, at least au moins I je was coming out sortais of paradise: du paradis: which ce qui is very similar. se ressemble beaucoup.
— — So Alors there voilà the scholars les savants are settled, fixés, replied reprit D'Artagnan. d'Artagnan. Until now Jusqu'à présent they on had not been able to agree n'avait pas su s'entendre s'entendre — to get along; to reach an agreementon the sur la situation positive situation positive of paradise: du paradis: some les uns had placed it l'avaient placé on sur Mount Ararat; le mont Ararat; others les autres between entre the Tigris le Tigre and et the Euphrates; l'Euphrate; it seems that they il parait qu'on were looking for it le cherchait very far away bien loin while it tandis qu'il was était very near. bien près. Paradise Le paradis is est in à Noisy-le-Sec, Noisy-le-Sec, on the site sur l'emplacement of the château du château of Monsieur the Archbishop de M. l'archevêque of Paris. de Paris. One exits On en sort not by the door, non point par la porte, but mais by the window; par la fenêtre; one descends on en descend not by non par the marble steps les degrés de marbre degré (m) — step (of a staircase); degreeof a peristyle, d'un péristyle, but mais by the branches par les branches of a linden tree, d'un tilleul, tilleul (m) — linden tree, lime treeand et the angel l'ange with the flaming sword à l'épée flamboyante who guards it qui le garde looks very much to me m'a bien l'air like having changed d'avoir changé his celestial name son nom céleste of Gabriel de Gabriel to the more earthly one en celui plus terrestre of Prince de prince of Marcillac. de Marcillac.
Aramis Aramis burst out laughing. éclata de rire.
— — You are Vous êtes always toujours a joyful companion, joyeux compagnon, my dear, mon cher, he said, dit-il, and et your votre witty Gascon humor spirituelle humeur gasconne spirituel — witty; spiritualhas not left you. ne vous a pas quitté. Yes, Oui, there is indeed il y a bien a little of all that un peu de tout cela in what dans ce que you tell me; vous me dites; only, seulement, do not believe n'allez pas croire at least au moins that que it is ce soit of Madame de madame de Longueville de Longueville that que I am je sois in love. amoureux. amour (m, love) → amoureux (in love) → amoureusement (lovingly)
— — Plague, Peste, I will be careful not to! je m'en garderai bien! se garder de qch — to refrain from doing something; to be careful not to do somethingsaid dit D'Artagnan. d'Artagnan. After having been Après avoir été so long si longtemps in love with amoureux de Madame de Chevreuse, madame de Chevreuse, you vous would not have n'auriez pas gone to carry été porter your heart votre coeur to à her sa most mortal plus mortelle enemy. ennemie.
— Yes, — Oui, it is true, c'est vrai, said dit Aramis Aramis with a detached air, d'un air détaché, yes, oui, that poor duchess, cette pauvre duchesse, I loved her je l'ai very much fort aimée formerly, autrefois, and et we must il faut render her lui rendre this justice, cette justice, that she qu'elle was very useful to us; nous a été fort utile; but, what do you want! mais, que voulez- vous! she had to il lui a fallu leave France. quitter la France. He was C'était such a rough jouster un si rude jouteur jouteur (m) — jouster, debaterthat damned Cardinal! que ce damné cardinal! continued continua Aramis, Aramis casting a glance en jetant un coup d'oeil coup d'œil (m) — a glance, a quick lookat sur the portrait le portrait of the former minister: de l'ancien ministre: he il had given avait donné the order l'ordre to arrest her de l'arrêter and et to take her de la conduire to the château de Loches; au château de Loches; he il would have had her head cut off, lui eût fait trancher la tête, trancher la tête à qn — to cut off someone's headupon my faith, sur ma foi, sur ma foi — upon my word, honestlyas comme with Chalais, à Chalais, Montmorency à Montmorency and et Cinq-Mars; à Cinq-Mars; she elle escaped s'est sauvée disguised as a man, déguisée en homme, with avec her chambermaid, sa femme de chambre, femme de chambre (f) — lady's maid, chambermaidthat poor Ketty; cette pauvre Ketty; it even happened to her, il lui est même arrivé, from what I have heard, à ce que j'ai entendu dire, à ce que j'ai entendu dire — from what I've heard, according to what I've hearda strange adventure une étrange aventure in I don't know what village, dans je ne sais quel village, with I don't know what priest avec je ne sais quel curé curé (m) — parish priestto whom she was asking for hospitality, à qui elle demandait l'hospitalité, and who, et qui, having only one room n'ayant qu'une chambre and et taking her for a cavalier, la prenant pour un cavalier, offered lui a offert to share it de la partager with her. avec elle. It is that she wore C'est qu'elle portait in an incredible way d'une façon incroyable the man's attire, l'habit d'homme, habit (m) — clothes, attire, outfitthis cette dear chère Marie. Marie. I know only one woman Je ne connais qu'une femme who qui wears it le porte as well; aussi bien; thus aussi this couplet had been made avait-on fait ce couplet couplet (m) — verse, stanza (of a song)about her: sur elle:
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Laboissière, dis-moi… Vous le connaissez?
— Non pas; chantez-le, mon cher.
Et Aramis reprit du ton le plus cavalier: Laboissière, dis-moi, Suis-je pas bien en homme
— Vous chevauchez, ma foi,
Mieux que tant que nous sommes. Elle est, Parmi les hallebardes, Au régiment des gardes, Comme un cadet.
— Bravo! dit d'Artagnan; vous chantez toujours à merveille, mon cher Aramis, et je vois que la messe ne vous a pas gâté la voix.
— Mon cher, dit Aramis, vous comprenez… du temps que j'étais mousquetaire, je montais le moins de gardes que je pouvais; aujourd'hui que je suis abbé, je dis le moins de messes que je peux. Mais revenons à cette pauvre duchesse.
— Laquelle? la duchesse de Chevreuse ou la duchesse de Longueville?
— Mon cher, je vous ai dit qu'il n'y avait rien entre moi et la duchesse de Longueville: des coquetteries peut-être, et voilà tout. Non, je parlais de la duchesse de Chevreuse. L'avez-vous vue à son retour de Bruxelles, après la mort du roi?
— Oui, certes, et elle était fort belle encore.
— Oui, dit Aramis. Aussi l'ai-je quelque peu revue à cette époque; je lui avais donné d'excellents conseils, dont elle n'a point profité; je me suis tué de lui dire que Mazarin était l'amant de la reine; elle n'a pas voulu me croire, disant qu'elle connaissait Anne d'Autriche, et qu'elle était trop fière pour aimer un pareil faquin. Puis, en attendant, elle s'est jetée dans la cabale du duc de Beaufort, et le faquin a fait arrêter M. le duc de Beaufort et exilé madame de Chevreuse.
— Vous savez, dit d'Artagnan, qu'elle a obtenu la permission de revenir?
— Oui, et même qu'elle est revenue… Elle va encore faire quelque sottise.
— Oh! mais cette fois peut-être suivra-t-elle vos conseils.
— Oh! cette fois, dit Aramis, je ne l'ai pas revue; elle est fort changée.
— Ce n'est pas comme vous, mon cher Aramis, car vous êtes toujours le même; vous avez toujours vos beaux cheveux noirs, toujours votre taille élégante, toujours vos mains de femme, qui sont devenues d'admirables mains de prélat.
— Oui, dit Aramis, c'est vrai, je me soigne beaucoup. Savez-vous, mon cher, que je me fais vieux: je vais avoir trente-sept ans.
— Écoutez, mon cher, dit d'Artagnan avec un sourire, puisque nous nous retrouvons, convenons d'une chose: c'est de l'âge que nous aurons à l'avenir.
— Comment cela? dit Aramis.
— Oui, reprit d'Artagnan; autrefois c'était moi qui étais votre cadet de deux ou trois ans, et, si je ne fais pas d'erreur, j'ai quarante ans bien sonnés.
— Vraiment! dit Aramis. Alors c'est moi qui me trompe, car vous avez toujours été, mon cher, un admirable mathématicien. J'aurais donc quarante-trois ans, à votre compte! Diable, diable, mon cher! n'allez pas le dire à l'hôtel de Rambouillet, cela me ferait tort.
— Soyez tranquille, dit d'Artagnan, je n'y vais pas.
— Ah çà mais, s'écria Aramis, que fait donc cet animal de Bazin? Bazin! dépêchons-nous donc, monsieur le drôle! nous enrageons de faim et de soif!
Bazin, qui entrait en ce moment, leva au ciel ses mains chargées chacune d'une bouteille.
— Enfin, dit Aramis, sommes-nous prêts, voyons?
— Oui, monsieur, à l'instant même, dit Bazin; mais il m'a fallu le temps de monter toutes les…
— Parce que vous vous croyez toujours votre simarre de bedeau sur les épaules, interrompit Aramis, et que vous passez tout votre temps à lire votre bréviaire. Mais je vous préviens que si, à force de polir toutes les affaires qui sont dans les chapelles, vous désappreniez à fourbir mon épée, j'allume un grand feu de toutes vos images bénites et je vous y fais rôtir.
Bazin scandalisé fit un signe de croix avec la bouteille qu'il tenait. Quant à d'Artagnan, plus surpris que jamais du ton et des manières de l'abbé d'Herblay, qui contrastaient si fort avec celles du mousquetaire Aramis, il demeurait les yeux écarquillés en face de son ami.
Bazin couvrit vivement la table d'une nappe damassée, et sur cette nappe rangea tant de choses dorées, parfumées, friandes, que d'Artagnan en demeura tout ébahi.
— Mais vous attendiez donc quelqu'un? demanda l'officier.
— Heu! dit Aramis, j'ai toujours un en-cas; puis je savais que vous me cherchiez.
— Par qui?
— Mais par maître Bazin, qui vous a pris pour le diable, mon cher, et qui est accouru pour me prévenir du danger qui menaçait mon âme si je revoyais aussi mauvaise compagnie qu'un officier de mousquetaires.
— Oh! monsieur! … fit Bazin les mains jointes et d'un air suppliant.
— Allons, pas d'hypocrisies! vous savez que je ne les aime pas. Vous feriez bien mieux d'ouvrir la fenêtre et de descendre un pain, un poulet et une bouteille de vin à votre ami Planchet, qui s'extermine depuis une heure à frapper dans ses mains.
En effet, Planchet, après avoir donné la paille et l'avoine à ses chevaux, était revenu sous la fenêtre et avait répété deux ou trois foi le signal indiqué.
Bazin obéit, attacha au bout d'une corde les trois objets désignés et les descendit à Planchet, qui, n'en demandant pas davantage, se retira aussitôt sous le hangar.
— Maintenant soupons, dit Aramis.
Les deux amis se mirent à table, et Aramis commença à découper poulets, perdreaux et jambons avec une adresse toute gastronomique.
— Peste, dit d'Artagnan, comme vous vous nourrissez!
— Oui, assez bien. J'ai pour les jours maigres des dispenses de Rome que m'a fait avoir M. le coadjuteur à cause de ma santé; puis j'ai pris pour cuisinier l'ex-cuisinier de Lafollone, vous savez? l'ancien ami du cardinal, ce fameux, gourmand qui disait pour toute prière après son dîner: «Mon Dieu, faites-moi la grâce de bien digérer ce que j'ai si bien mangé.»
— Ce qui ne l'a pas empêché de mourir d'indigestion, dit en riant d'Artagnan.
— Que voulez-vous, reprit Aramis d'un air résigné, on ne peut fuir sa destinée!
— Mais pardon, mon cher, de la question que je vais vous faire, reprit d'Artagnan.
— Comment donc, faites, vous savez bien qu'entre nous il ne peut y avoir d'indiscrétion.
— Vous êtes donc devenu riche?
— Oh! mon Dieu, non! je me fais une douzaine de mille livres par an, sans compter un petit bénéfice d'un millier d'écus que m'a fait avoir M. le Prince.
— Et avec quoi vous faites-vous ces douze mille livres? dit d'Artagnan; avec vos poèmes?
— Non, j'ai renoncé à la poésie, excepté pour faire de temps en temps quelque chanson à boire, quelque sonnet galant ou quelque épigramme innocent: je fais des sermons, mon cher.
— Comment, des sermons?
— Oh! mais des sermons prodigieux, voyez-vous! À ce qu'il paraît, du moins.
— Que vous prêchez?
— Non, que je vends.
— À qui?
— À ceux de mes compères qui visent à être de grands orateurs donc!
— Ah! vraiment? Et vous n'avez pas été tenté de la gloire pour vous-même?
— Si fait, mon cher, mais la nature l'a emporté. Quand je suis en chaire et que par hasard une jolie femme me regarde, je la regarde; si elle sourit, je souris aussi. Alors je bats la campagne; au lieu de parler des tourments de l'enfer, je parle des joies du paradis. Eh! tenez, la chose m'est arrivée un jour à l'église Saint-Louis au Marais… Un cavalier m'a ri au nez, je me suis interrompu pour lui dire qu'il était un sot. Le peuple est sorti pour ramasser des pierres; mais pendant ce temps j'ai si bien retourné l'esprit des assistants, que c'est lui qu'ils ont lapidé. Il est vrai que le lendemain il s'est présenté chez moi, croyant avoir affaire à un abbé comme tous les abbés.
— Et qu'est-il résulté de sa visite? dit d'Artagnan en se tenant les côtes de rire.
— Il en est résulté que nous avons pris pour le lendemain soir rendez-vous sur la place Royale! Eh! pardieu, vous en savez quelque chose.
— Serait-ce, par hasard, contre cet impertinent que je vous aurais servi de second? demanda d'Artagnan.
— Justement. Vous avez vu comme je l'ai arrangé.
— En est-il mort?
— Je n'en sais rien. Mais en tout cas je lui avais donné l'absolution in articulo mortis. C'est assez de tuer le corps sans tuer l'âme.
Bazin fit un signe de désespoir qui voulait dire qu'il approuvait peut-être cette morale, mais qu'il désapprouvait fort le ton dont elle était faite.
— Bazin, mon ami, vous ne remarquez pas que je vous vois dans cette glace, et qu'une fois pour toutes je vous ai interdit tout signe d'approbation ou d'improbation. Vous allez donc me faire le plaisir de nous servir le vin d'Espagne et de vous retirer chez vous. D'ailleurs, mon ami d'Artagnan a quelque chose de secret à me dire. N'est-ce pas, d'Artagnan?
D'Artagnan fit signe de la tête que oui, et Bazin se retira après avoir posé le vin d'Espagne sur la table.
Les deux amis, restés seuls, demeurèrent un instant silencieux en face l'un de l'autre. Aramis semblait attendre une douce digestion. D'Artagnan préparait son exorde. Chacun d'eux, lorsque l'autre ne le regardait pas, risquait un coup d'oeil en dessous.
Aramis rompit le premier le silence.
XI. Les deux Gaspards
— À quoi songez-vous, d'Artagnan, dit-il, et quelle pensée vous fait sourire?
— Je songe, mon cher, que lorsque vous étiez mousquetaire, vous tourniez sans cesse à l'abbé, et qu'aujourd'hui que vous êtes abbé, vous me paraissez tourner fort au mousquetaire.
— C'est vrai, dit Aramis en riant. L'homme, vous le savez, mon cher d'Artagnan, est un étrange animal, tout composé de contrastes. Depuis que je suis abbé, je ne rêve plus que batailles.
— Cela se voit à votre ameublement: vous avez là des rapières de toutes les formes et pour les goûts les plus difficiles. Est-ce que vous tirez toujours bien?
— Moi, je tire comme vous tiriez autrefois, mieux encore peut- être. Je ne fais que cela toute la journée.
— Et avec qui?
— Avec un excellent maître d'armes que nous avons ici.
— Comment, ici?
— Oui, ici, dans ce couvent, mon cher. Il y a de tout dans un couvent de jésuites.
— Alors vous auriez tué M. de Marcillac s'il fût venu vous attaquer seul, au lieu de tenir tête à vingt hommes?
— Parfaitement, dit Aramis, et même à la tête de ses vingt hommes, si j'avais pu dégainer sans être reconnu.
— Dieu me pardonne, dit tout bas d'Artagnan, je crois qu'il est devenu plus Gascon que moi.
Puis tout haut:
— Eh bien! mon cher Aramis, vous me demandez pourquoi je vous cherchais?
— Non, je ne vous le demandais pas, dit Aramis avec son air fin, mais j'attendais que vous me le dissiez.
— Eh bien, je vous cherchais pour vous offrir tout uniquement un moyen de tuer M. de Marcillac, quand cela vous fera plaisir, tout prince qu'il est.
— Tiens, tiens, tiens! dit Aramis, c'est une idée, cela.
— Dont je vous invite à faire votre profit, mon cher. Voyons! avec votre abbaye de mille écus et les douze mille livres que vous vous faites en vendant des sermons, êtes-vous riche? répondez franchement.
— Moi! je suis gueux comme Job, et en fouillant poches et coffres, je crois que vous ne trouveriez pas ici cent pistoles.
— Peste, cent pistoles! se dit tout bas d'Artagnan, il appelle cela être gueux comme Job! Si je les avais toujours devant moi, je me trouverais riche comme Crésus.
Puis, tout haut:
— Êtes-vous ambitieux?
— Comme Encelade.
— Eh bien! mon ami, je vous apporte de quoi être riche, puissant, et libre de faire tout ce que vous voudrez.
L'ombre d'un nuage passa sur le front d'Aramis aussi rapide que celle qui flotte en août sur les blés; mais si rapide qu'elle fût, d'Artagnan la remarqua.
— Parlez, dit Aramis.
— Encore une question auparavant. Vous occupez-vous de politique?
Un éclair passa dans les yeux d'Aramis, rapide comme l'ombre qui avait passé sur son front, mais pas si rapide cependant que d'Artagnan ne le vit.
— Non, répondit Aramis.
— Alors toutes propositions vous agréeront, puisque vous n'avez pour le moment d'autre maître que Dieu, dit en riant le Gascon.
— C'est possible.
— Avez-vous, mon cher Aramis, songé quelquefois à ces beaux jours de notre jeunesse que nous passions riant, buvant ou nous battant?
— Oui, certes, et plus d'une fois je les ai regrettés. C'était un heureux temps, delectabile tempus!
— Eh bien, mon cher, ces beaux jours peuvent renaître, cet heureux temps peut revenir! J'ai reçu mission d'aller trouver mes compagnons, et j'ai voulu commencer par vous, qui étiez l'âme de notre association.
Aramis s'inclina plus poliment qu'affectueusement.
— Me remettre dans la politique! dit-il d'une voix mourante et en se renversant sur son fauteuil. Ah! cher d'Artagnan, voyez comme je vis régulièrement et à l'aise. Nous avons essuyé l'ingratitude des grands, vous le savez!
— C'est vrai, dit d'Artagnan; mais peut-être les grands se repentent-ils d'avoir été ingrats.
— En ce cas, dit Aramis, ce serait autre chose. Voyons! à tout péché miséricorde. D'ailleurs, vous avez raison sur un point: c'est que si l'envie nous reprenait de nous mêler des affaires État, le moment, je crois, serait venu.
— Comment savez-vous cela, vous qui ne vous occupez pas de politique?
— Eh! mon Dieu! sans m'en occuper personnellement, je vis dans un monde où l'on s'en occupe. Tout en cultivant la poésie, tout en faisant l'amour, je me suis lié avec M. Sarazin, qui est à M. de Conti; avec M. Voiture qui est au coadjuteur, et avec M. de Bois-Robert, qui, depuis qu'il n'est plus à M. le cardinal de Richelieu, n'est à personne ou est à tout le monde, comme vous voudrez; en sorte que le mouvement politique ne m'a pas tout à fait échappé.