Vingt ans aprèsParte 40 de 95
Original em francês · tradução para inglês
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«OLIVIER CROMWELL.»
«— Et qui a dit que le prince m'avait gourmé? demanda Chavigny.
«— Le prince lui-même, répond l'ami.
«On remonte à la source et l'on trouve la personne à laquelle le prince a tenu ce propos, laquelle, adjurée sur l'honneur de dire la vérité, le répète et l'affirme.
«Chavigny, au désespoir d'une pareille calomnie, à laquelle il ne comprend rien, déclare à ses amis qu'il mourra plutôt que de supporter une pareille injure. En conséquence, il envoie deux témoins au prince, avec mission de lui demander s'il est vrai qu'il ait dit qu'il avait gourmé M. de Chavigny.
«— Je l'ai dit et je le répète, répondit le prince, car c'est la vérité.
«— Monseigneur, dit alors l'un des parrains de Chavigny, permettez-moi de dire à Votre Altesse que des coups à un gentilhomme dégradent autant celui qui les donne que celui qui les reçoit. Le roi Louis XIII ne voulait pas avoir de valets de chambre gentilshommes, pour avoir le droit de battre ses valets de chambre.
«— Eh bien mais, demanda M. de Beaufort étonné, qui a reçu des coups et qui parle de battre?
«— Mais vous, Monseigneur, qui prétendez avoir battu….
«— Qui?
«— M. de Chavigny.
«— Moi?
«— N'avez-vous pas gourmé M. de Chavigny, à ce que vous dites au moins, Monseigneur?
«— Oui.
«— Eh bien! lui dément.
«— Ah! par exemple, dit le prince, je l'ai si bien gourmé que voilà mes propres paroles, dit M. de Beaufort avec toute la majesté que vous lui connaissez:
«Mon cher Chavigny, vous êtes blâmable de prêter secours à un drôle comme ce Mazarin.
«— Ah! Monseigneur, s'écria le second, je comprends, c'est gourmander que vous avez voulu dire.
«— Gourmander, gourmer, que fait cela? dit le prince; n'est-ce pas la même chose? En vérité, vos faiseurs de morts sont bien pédants!
On rit beaucoup de cette erreur philologique de M. de Beaufort, dont les bévues en ce genre commençaient à devenir proverbiales, et il fut convenu que, l'esprit de parti étant exilé à tout jamais de ces réunions amicales, d'Artagnan et Porthos pourraient railler les princes, à la condition qu'Athos et Aramis pourraient gourmer le Mazarin.
— Ma foi, dit d'Artagnan à ses deux amis, vous avez raison de lui vouloir du mal, à ce Mazarin, car de son côté, je vous le jure, il ne vous veut pas de bien.
— Bah! vraiment? dit Athos. Si je croyais que ce drôle me connût par mon nom, je me ferais débaptiser, de peur qu'on ne crût que je le connais, moi.
— Il ne vous connaît point par votre nom, mais par vos faits; il sait qu'il y a deux gentilshommes qui ont plus particulièrement contribué à l'évasion de M. de Beaufort, et il les fait chercher activement, je vous en réponds.
— Par qui?
— Par moi.
— Comment, par vous?
— Oui, il m'a encore envoyé chercher ce matin pour me demander si j'avais quelque renseignement.
— Sur ces deux gentilshommes?
— Oui.
— Et que lui avez-vous répondu?
— Que je n'en avais pas encore, mais que je dînais avec deux personnes qui pourraient m'en donner.
— Vous lui avez dit cela! dit Porthos avec son gros rire épanoui sur sa large figure. Bravo! Et cela ne vous fait pas peur, Athos?
— Non, dit Athos, ce n'est pas la recherche du Mazarin que je redoute.
— Vous, reprit Aramis, dites-moi un peu ce que vous redoutez?
— Rien, dans le présent du moins, c'est vrai.
— Et dans le passé? dit Porthos.
— Ah! dans le passé, c'est autre chose, dit Athos avec un soupir; dans le passé et dans l'avenir…
— Est-ce que vous craignez pour votre jeune Raoul? demanda Aramis.
— Bon! dit d'Artagnan, on n'est jamais tué à la première affaire.
— Ni à la seconde, dit Aramis.
— Ni à la troisième, dit Porthos. D'ailleurs, quand on est tué, on en revient, et la preuve c'est que nous voilà.
— Non, dit Athos, ce n'est pas Raoul non plus qui m'inquiète, car il se conduira, je l'espère, en gentilhomme, et s'il est tué, eh bien! ce sera bravement; mais tenez, si ce malheur lui arrivait, eh bien…
Athos passa la main sur son front pâle.
— Eh bien? demanda Aramis.
— Eh bien! je regarderais ce malheur comme une expiation.
— Ah! ah! dit d'Artagnan, je sais ce que vous voulez dire.
— Et moi aussi, dit Aramis; mais il ne faut pas songer à cela, Athos: le passé est le passé.
— Je ne comprends pas, dit Porthos.
— L'affaire d'Armentières, dit tout bas d'Artagnan.
— L'affaire d'Armentières? demanda celui-ci.
— Milady…
— Ah.! oui, dit Porthos, je l'avais oubliée, moi.
Athos le regarda de son oeil profond.
— Vous l'avez oubliée, vous, Porthos? dit-il.
— Ma foi, oui, dit Porthos, il y a longtemps de cela.
— La chose ne pèse donc point à votre conscience?
— Ma foi, non! dit Porthos.
— Et à vous, Aramis?
— Mais, j'y pense parfois, dit Aramis, comme à un des cas de conscience qui prêtent le plus à la discussion.
— Et à vous, d'Artagnan?
— Moi, j'avoue que lorsque mon esprit s'arrête sur cette époque terrible, je n'ai de souvenirs que pour le corps glacé de cette pauvre Mme Bonacieux. Oui, Oui, murmura-t-il, j'ai eu bien des fois des regrets pour la victime, jamais de remords pour son assassin.
Athos secoua la tête d'un air de doute.
— Songez, dit Aramis, que si vous admettez la justice divine et sa participation aux choses de ce monde, cette femme a été punie de par la volonté de Dieu. Nous avons été les instruments, voilà tout.
— Mais le libre arbitre, Aramis?
— Que fait le juge? il a son libre arbitre et il condamne sans crainte. Que fait le bourreau? Il est maître de son bras, et cependant il frappe sans remords.
— Le bourreau… murmura Athos.
Et l'on vit qu'il s'arrêtait à un souvenir.
— Je sais que c'est effrayant, dit d'Artagnan, mais quand on pense que nous avons tué des Anglais, des Rochelois, des Espagnols, des Français même, qui n'avaient jamais fait d'autre mal que de nous coucher en joue et de nous manquer, qui n'avaient jamais eu d'autre tort que de croiser le fer avec nous et de ne pas arriver à la parade assez vite, je m'excuse pour ma part dans le meurtre de cette femme, parole d'honneur!
— Moi, dit Porthos, maintenant que vous m'en avez fait souvenir, Athos, je revois encore la scène comme si j'y étais: Milady était là, où vous êtes (Athos pâlit); moi j'étais à la place où se trouve d'Artagnan. J'avais au côté une épée qui coupait comme un damas… Vous vous la rappelez, Aramis, car vous l'appeliez toujours Balizarde? Eh bien! je vous jure à tous trois que s'il n'y avait pas eu là le bourreau de Béthune… Est-ce de Béthune? … Oui, ma foi, de Béthune… j'eusse coupé le cou à cette scélérate, sans m'y reprendre, et même en m'y reprenant. C'était une méchante femme.
— Et puis, dit Aramis, avec ce ton d'insoucieuse philosophie qu'il avait pris depuis qu'il était Église, et dans lequel il y avait bien plus d'athéisme que de confiance en Dieu, à quoi bon songer à tout cela! ce qui est fait est fait. Nous nous confesserons de cette action à l'heure suprême et Dieu saura bien mieux que nous si c'est un crime, une faute ou une action méritoire. M'en repentir? me direz-vous; ma foi, non. Sur l'honneur et sur la croix, je ne me repens que parce qu'elle était femme.
— Le plus tranquillisant dans tout cela, dit d'Artagnan, c'est que de tout cela il ne reste aucune trace.
— Elle avait un fils, dit Athos.
— Ah! oui, je le sais bien, dit d'Artagnan, et vous m'en avez parlé; mais qui sait ce qu'il est devenu? Mort le serpent, morte la couvée? Croyez-vous que de Winter, son oncle, aura élevé ce serpenteau-là? De Winter aura condamné le fils comme il a condamné la mère.
— Alors, dit Athos, malheur à de Winter, car l'enfant n'avait rien fait, lui.
— L'enfant est mort, ou le diable m'emporte! dit Porthos. Il fait tant de brouillard dans cet affreux pays, à ce que dit d'Artagnan, du moins…
Au moment où cette conclusion de Porthos allait peut-être ramener la gaieté sur tous ces fronts plus ou moins assombris, un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier, et l'on frappa à la porte.
— Entrez, dit Athos.
— Messieurs, dit l'hôte, il y a un garçon très pressé qui demande à parler à l'un de vous.
— Auquel? demandèrent les quatre amis.
— À celui qui se nomme le comte de La Fère.
— C'est moi, dit Athos. Et comment s'appelle ce garçon?
— Grimaud.
— Ah! fit Athos pâlissant, déjà de retour? Qu'est-il donc arrivé à Bragelonne?
— Qu'il entre! dit d'Artagnan, qu'il entre!
Mais déjà Grimaud avait franchi l'escalier et attendait sur le degré; il s'élança dans la chambre et congédia l'hôte d'un geste.
L'hôte referma la porte: les quatre amis restèrent dans l'attente. L'agitation de Grimaud, sa pâleur, la sueur qui mouillait son visage, la poussière qui souillait ses vêtements, tout annonçait qu'il s'était fait le messager de quelque importante et terrible nouvelle.
— Messieurs, dit-il, cette femme avait un enfant, l'enfant est devenu un homme; la tigresse avait un petit, le tigre est lancé, il vient à vous, prenez garde!
Athos regarda ses amis avec un sourire mélancolique. Porthos chercha à son côté son épée, qui était pendue à la muraille; Aramis saisit son couteau, d'Artagnan se leva.
— Que veux-tu dire, Grimaud? s'écria ce dernier.
— Que le fils de Milady a quitté l'Angleterre, qu'il est en France, qu'il vient à Paris, s'il n'y est déjà.
— Diable! dit Porthos, tu es sûr?
— Sûr, dit Grimaud.
Un long silence accueillit cette déclaration. Grimaud était si haletant, si fatigué, qu'il tomba sur une chaise.
Athos remplit un verre de Champagne et le lui porta.
— Eh bien! après tout, dit d'Artagnan, quand il vivrait, quand il viendrait à Paris, nous en avons vu bien d'autres! Qu'il vienne!
— Oui, dit Porthos, caressant du regard son épée pendue à la muraille, nous l'attendons: qu'il vienne!
— D'ailleurs ce n'est qu'un enfant, dit Aramis.
Grimaud se leva.
— Un enfant! dit-il. Savez-vous ce qu'il a fait, cet enfant? Déguisé en moine, il a découvert toute l'histoire en confessant le bourreau de Béthune, et après l'avoir confessé, après avoir tout appris de lui, il lui a, pour absolution, planté dans le coeur le poignard que voilà. Tenez, il est encore rouge et humide, car il n'y a pas plus de trente heures qu'il est sorti de la plaie.
Et Grimaud jeta sur la table le poignard oublié par le moine dans la blessure du bourreau.
D'Artagnan, Porthos et Aramis se levèrent, et d'un mouvement spontané coururent à leurs épées.
Athos seul demeura sur sa chaise calme et rêveur.
— Et tu dis qu'il est vêtu en moine, Grimaud?
— Oui, en moine augustin.
— Quel homme est-ce?
— De ma taille, à ce que m'a dit l'hôte, maigre, pâle, avec des yeux bleu clair, et des cheveux blonds!
— Et… il n'a pas vu Raoul? dit Athos.
— Au contraire, ils se sont rencontrés, et c'est le vicomte lui- même qui l'a conduit au lit du mourant.
Athos se leva sans dire une parole et alla à son tour décrocher son épée.
— Ah çà, messieurs, dit d'Artagnan essayant de rire, savez-vous que nous avons l'air de femmelettes! Comment, nous, quatre hommes, qui avons sans sourciller tenu tête à des armées, voilà que nous tremblons devant un enfant!
— Oui, dit Athos, mais cet enfant vient au nom de Dieu.
Et ils sortirent empressés de l'hôtellerie.
XXXIX. La lettre de Charles Ier
Maintenant, il faut que le lecteur franchisse avec nous la Seine, et nous suive jusqu'à la porte du couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques.
Il est onze heures du matin, et les pieuses soeurs viennent de dire une messe pour le succès des armes de Charles Ier. En sortant de l'église, une femme et une jeune fille vêtues de noir, l'une comme une veuve, l'autre comme une orpheline, sont rentrées dans leur cellule.
La femme s'est agenouillée sur un prie-Dieu de bois peint, et à quelques pas d'elle la jeune fille, appuyée sur une chaise, se tient debout et pleure.
La femme a dû être belle, mais on voit que ses larmes l'ont vieillie. La jeune fille est charmante, et ses pleurs l'embellissent encore. La femme paraît avoir quarante ans, la jeune fille en a quatorze.
— Mon Dieu! disait la suppliante agenouillée, conservez mon époux, conservez mon fils, et prenez ma vie si triste et si misérable.
— Mon Dieu! disait la jeune fille, conservez-moi ma mère!
— Votre mère ne peut plus rien pour vous en ce monde, Henriette, dit en se retournant la femme affligée qui priait. Votre mère n'a plus ni trône, ni époux, ni fils, ni argent, ni amis; votre mère, ma pauvre enfant, est abandonnée de tout l'univers.
Et la femme, se renversant aux bras de sa fille qui se précipitait pour la soutenir, se laissa aller elle-même aux sanglots.
— Ma mère, prenez courage! dit la jeune fille.
— Ah! les rois sont malheureux cette année, dit la mère en posant sa tête sur l'épaule de l'enfant; et personne ne songe à nous dans ce pays, car chacun songe à ses propres affaires. Tant que votre frère a été avec nous, il m'a soutenue; mais votre frère est parti: il est à présent sans pouvoir donner de ses nouvelles à moi ni à son père. J'ai engagé mes derniers bijoux, vendu toutes mes hardes et les vôtres pour payer les gages de ses serviteurs, qui refusaient de l'accompagner si je n'eusse fait ce sacrifice. Maintenant nous en sommes réduites de vivre aux dépens des filles du Seigneur. Nous sommes des pauvres secourues par Dieu.
— Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas à la reine votre soeur? demanda la jeune fille.
— Hélas! dit l'affligée, la reine ma soeur n'est plus reine, mon enfant, et c'est un autre qui règne en son nom. Un jour vous pourrez comprendre cela.
— Eh bien, alors, au roi votre neveu. Voulez-vous que je lui parle? Vous savez comme il m'aime, ma mère.
— Hélas! le roi, mon neveu, n'est pas encore roi, et lui-même, vous le savez bien, Laporte nous l'a dit vingt fois, lui-même manque de tout.
— Alors adressons-nous à Dieu, dit la jeune fille.
Et elle s'agenouilla près de sa mère.
Ces deux femmes qui priaient ainsi au même prie-Dieu, c'étaient la fille et la petite-fille de Henri IV, la femme et la fille de Charles Ier.
Elles achevaient leur double prière lorsqu'une religieuse gratta doucement à la porte de la cellule.
— Entrez, ma soeur, dit la plus âgée des deux femmes en essuyant ses pleurs et en se relevant.
La religieuse entrouvrit respectueusement la porte.
— Que Votre Majesté veuille bien m'excuser si je trouble ses méditations, dit-elle; mais il y a au parloir un seigneur étranger qui arrive d'Angleterre, et qui demande l'honneur de présenter une lettre à Votre Majesté.
— Oh! une lettre! une lettre du roi peut-être! des nouvelles de votre père, sans doute! Entendez-vous, Henriette?
— Oui, Madame, j'entends et j'espère.
— Et quel est ce seigneur, dites?
— Un gentilhomme de quarante-cinq à cinquante ans.
— Son nom? a-t-il dit son nom?
— Milord de Winter.
— Milord de Winter! s'écria la reine; l'ami de mon époux! Eh! faites entrer, faites entrer!
Et la reine courut au-devant du messager, dont elle saisit la main avec empressement.
Lord de Winter, en entrant dans la cellule, s'agenouilla et présenta à la reine une lettre roulée dans un étui d'or.
— Ah! milord, dit la reine, vous nous apportez trois choses que nous n'avions pas vues depuis bien longtemps: de l'or, un ami dévoué et une lettre du roi notre époux et maître.
De Winter salua de nouveau; mais il ne put répondre, tant il était profondément ému.
— Milord, dit la reine montrant la lettre, vous comprenez que je suis pressée de savoir ce que contient ce papier.
— Je me retire, madame, dit de Winter.
— Non, restez, dit la reine, nous lirons devant vous. Ne comprenez-vous pas que j'ai mille questions à vous faire?
De Winter recula de quelques pas, et demeura debout en silence.
La mère et la fille, de leur côté, s'étaient retirées dans l'embrasure d'une fenêtre, et lisaient avidement, la fille appuyée au bras de la mère, la lettre suivante:
«Madame et chère épouse,
«Nous voici arrivés au terme. Toutes les ressources que Dieu m'a laissées sont concentrées en ce camp de Naseby, d'où je vous écris à la hâte. Là j'attends l'armée de mes sujets rebelles, et je vais lutter une dernière fois contre eux. Vainqueur, j'éternise la lutte; vaincu, je suis perdu complètement. Je veux, dans ce dernier cas (hélas! quand on en est où nous en sommes, il faut tout prévoir), je veux essayer de gagner les côtes de France. Mais pourra-t-on, voudra-t-on y recevoir un roi malheureux, qui apportera un si funeste exemple dans un pays déjà soulevé par les discordes civiles? Votre sagesse et votre affection me serviront de guide. Le porteur de cette lettre vous dira, Madame, ce que je ne puis confier au risque d'un accident. Il vous expliquera quelle démarche j'attends de vous. Je le charge aussi de ma bénédiction pour mes enfants et de tous les sentiments de mon coeur pour vous, Madame et chère épouse.»