Poésies complètesParte 3 de 6
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Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques, Qu'est-ce que ça peut faire à la pudeur Paris, Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques? Elle se secouera de vous, hargneux pourris!
Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus, La rouge courtisane aux seins gros des batailles, Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus!
Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères, Paris! quand tu reçus tant de coups de couteau, Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires, Un peu de la bonté du fauve renouveau,
Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte, La tête et les deux seins jetés vers l'Avenir Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes, Cité que le Passé sombre pourrait bénir:
Corps remagnétisé pour les énormes peines, Tu rebois donc la vie effroyable! tu sens Sourdre le flux des vers livides en tes veines, Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants!
Et ce n'est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès Que les Stryx n'éteignaient l'œil des Cariatides Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés.
Quoique ce soit affreux de te revoir couverte Ainsi; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité Ulcère plus puant à la Nature verte, Le Poète te dit «Splendide est ta Beauté!»
L'orage t'a sacrée suprême poésie; L'immense remuement des forces te secourt; Ton œuvre bout, la mort gronde, Cité choisie! Amasse les strideurs au cœur du clairon lourd.
Le Poète prendra le sanglot des Infâmes, La haine des Forçats, la clameur des maudits; Et ses rayons d'amour flagelleront les Femmes. Ses strophes bondiront, voilà! voilà! bandits!
—Société, tout est rétabli:—les orgies Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars: Et les gaz en délire aux murailles rougies Flambent sinistrement vers les azurs blafards!
Mai 1871.
ACCROUPISSEMENTS
Bien tard, quand il se sent l'estomac écœuré, Le frère Milotus un œil à la lucarne D'où le soleil, clair comme un chaudron récuré, Lui darde une migraine et fait son regard darne, Déplace dans les draps son ventre de curé.
Il se démène sous sa couverture grise Et descend ses genoux à son ventre tremblant, Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise, Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc, À ses reins largement retrousser sa chemise!
Or, il s'est accroupi frileux, les doigts de pied Repliés grelottant au clair soleil qui plaque Des jaunes de brioches aux vitres de papiers, Et le nez du bonhomme où s'allume la laque Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier.
Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe Au ventre: il sent glisser ses cuisses dans le feu Et ses chausses roussir et s'éteindre sa pipe; Quelque chose comme un oiseau remue un peu À son ventre serein comme un morceau de tripe!
Autour, dort un fouillis de meubles abrutis Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres, Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis Aux coins noirs: des buffets ont des gueules de chantres Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles appétits.
L'écœurante chaleur gorge la chambre étroite, Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons, Il écoute les poils pousser dans sa peau moite Et parfois en hoquets fort gravement bouffons S'échappe, secouant son escabeau qui boite...
Et le soir aux rayons de lune qui lui font Aux contours du cul des bavures de lumière, Une ombre avec détails s'accroupit sur un fond De neige rose ainsi qu'une rose trémière... Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.
LES PAUVRES À L'ÉGLISE
Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux Vers le cœur ruisselant d'orrie et la maîtrise Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux;
Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire, Heureux, humiliés comme des chiens battus, Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire, Tendent leurs oremus risibles et têtus.
Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses; Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir! Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses, Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir;
Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe, Une prière aux yeux et ne priant jamais, Regardent parader mauvaisement un groupe De gamines avec leurs chapeaux déformés.
Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribote: C'est bon. Encore une heure; après, les maux sans nom —Cependant, alentour, geint, nazille, chuchote Une collection de vieilles à fanons;
Ces effarés y sont et ces épileptiques Dont on se détournait hier aux carrefours; Et, fringalant du nez dans des missels antiques Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours.
Et tous, bavant la foi mendiante et stupide, Récitent la complainte infinie à Jésus Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide, Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,
Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies, Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants; —Et l'oraison fleurit d'expressions choisies, Et les mysticités prennent des tons pressants,
Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie Banals, sourires verts, les Dames des quartiers Distingués,—ô Jésus!—les malades du foie Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.
1871
CE QUI RETIENT NINA
LUI
Ta poitrine sur ma poitrine, Hein? nous irions, Ayant de l'air plein la narine, Aux frais rayons
Du bon matin bleu qui vous baigne Du vin de jour?... Quand tout le bois frissonnant saigne Muet d'amour
De chaque branche, gouttes vertes, Des bourgeons clairs, On sent dans les choses ouvertes Frémir des chairs;
Tu plongerais dans la luzerne Ton long peignoir, Divine avec ce bleu qui cerne Ton grand œil noir,
Amoureuse de la campagne, Semant partout, Comme une mousse de champagne, Ton rire fou!
Riant à moi, brutal d'ivresse, Qui te prendrais Comme cela,—la belle tresse, Oh!—qui boirais
Ton goût de framboise et de fraise, Ô chair de fleur! Riant au vent vif qui te baise Comme un voleur!
Au rose églantier qui t'embête Aimablement... Riant surtout, ô folle tête, À ton amant!...
Dix-sept ans! Tu seras heureuse! Oh! les grands prés, La grande campagne amoureuse! —Dis, viens plus près!...
Ta poitrine sur ma poitrine, Mêlant nos voix, Lents, nous gagnerions la ravine, Puis les grands bois!...
Puis, comme une petite morte, Le cœur pâmé, Tu me dirais que je te porte, L'œil mi-fermé...
Je te porterais, palpitante Dans le sentier... L'oiseau filerait son andante, Joli portier...
Je te parlerais dans ta bouche: J'irais, pressant Ton corps, comme une enfant qu'on couche Ivre du sang
Qui coule, bleu, sous ta peau blanche Aux tons rosés, Te parlant bas la langue franche... Tiens!... que tu sais...
Nos grands bois sentiraient la sève, Et le soleil Sablerait d'or fin leur grand rêve Sombre et vermeil!
Le soir?... Nous reprendrons la route Blanche qui court, Flânant, comme un troupeau qui broute, Tout à l'entour...
Les bons vergers à l'herbe bleue Aux pommiers tors! Comme on les sent tout une lieue, Leurs parfums forts!
Nous regagnerions le village Au ciel mi-noir; Et ça sentirait le laitage Dans l'air du soir:
Ça sentirait l'étable pleine De fumiers chauds, Pleine d'un rythme lent d'haleine, Et de grands dos
Blanchissant sous quelque lumière; Et, tout là-bas, Une vache fienterait fière, À chaque pas!...
—Les lunettes de la grand'mère Et son nez long Dans son missel, le pot de bière Cerclé de plomb
Moussant entre trois larges pipes Qui, crânement, Fument: dix, quinze, immenses lippes Qui, tout fumant,
Happent le jambon aux fourchettes Tant, tant et plus; Le feu qui claire les couchettes, Et les bahuts:
Les fesses luisantes et grasses D'un gros enfant Qui fourre, à genoux, dans des tasses, Son museau blanc
Frolé par un mufle qui gronde D'un ton gentil, Et pourlèche la face ronde Du cher petit...
Noire, rogue au bord de sa chaise, Affreux profil, Une vieille devant la braise Qui fait du fil;
Que de choses nous verrions, chère, Dans ces taudis, Quand la flamme illumine, claire, Les carreaux gris!...
—Et puis, fraîche et toute nichée Dans les lilas, La maison, la vitre cachée Qui rit là-bas...
Tu viendras, tu viendras, je t'aime, Ce sera beau! Tu viendras, n'est-ce pas? et même...
ELLE
Mais le bureau?
15 août 1870.
VÉNUS ANADYOMÈNE
Comme d'un cercueil vert en fer-blanc, une tête De femme à cheveux bruns fortement pommadés D'une vieille baignoire émerge, lente et bête, Montrant des déficits assez mal ravaudés;
Puis le col gras et gris, les larges omoplates Qui saillent; le dos court qui rentre et qui ressort. —La graisse sous la peau paraît en feuilles plates; Et les rondeurs des reins semblent prendre l'essor...
L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût Horrible étrangement,—on remarque surtout Des singularités qu'il faut voir à la loupe...
Les reins portent deux mots gravés: Clara Vénus —Et tout ce corps remue et tend sa large croupe Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.
27 juillet 1870.
«Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères en 92, etc...»
Paul de Cassagnac (Le Pays)
Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize Qui, pâles du baiser fort de la liberté, Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse Sur l'âme et sur le front de toute humanité;
Hommes extasiés et grands dans la tourmente, Vous dont les cœurs sautaient d'amour sous les haillons, Ô soldats que la Mort a semés, noble Amante, Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons;
Vous dont le sang lavait toute grandeur salie, Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d'Italie, Ô Million de Christs aux yeux sombres et doux;
Nous vous laissions dormir avec la République, Nous, courbés sous les rois comme sous une trique: —Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous!
3 septembre 1870.
COMÉDIE EN TROIS BAISERS
Elle était fort déshabillée, Et de grands arbres indiscrets Aux vitres penchaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près.
Assise sur ma grande chaise, Mi-nue elle joignait les mains. Sur le plancher frissonnaient d'aise Ses petits pieds si fins, si fins.
—Je regardai, couleur de cire Un petit rayon buissonnier Papillonner, comme un sourire, Sur son beau sein, mouche au rosier,
—Je baisai ses fines chevilles. Elle eut un long rire tris-mal Qui s'égrenait en claires trilles, Une risure de cristal...
Les petits pieds sous la chemise Se sauvèrent: «Veux-tu finir!» —La première audace permise, Le rire feignait de punir!
—Pauvrets palpitant sous ma lèvre, Je baisai doucement ses yeux: —Elle jeta sa tête mièvre En arrière: «Oh! c'est encor mieux!...»
«Monsieur, j'ai deux mots à te dire...» —Je lui jetai le reste au sein Dans un baiser, qui la fit rire D'un bon rire qui voulait bien...
—Elle était fort déshabillée Et de grands arbres indiscrets Aux vitres penchaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près.
SENSATION
Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers, Picoté par les blés, fouler l'herbe menue: Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue!
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien; Mais l'amour infini me montera dans l'âme, Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien Par la Nature,—heureux comme avec une femme.
Mars 1870.
BAL DES PENDUS
Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins, Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins.
Messire Belzebuth tire par la cravate Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel, Et, leur claquant au front un revers de savate, Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!
Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles: Comme des orgues noirs, les poitrines à jour Que serraient autrefois les gentes damoiselles, Se heurtent longuement dans un hideux amour.
Hurrah! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse! On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs! Hop! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse! Belzebuth enragé râcle ses violons!
Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale! Presque tous ont quitté la chemise de peau: Le reste est peu gênant et se voit sans scandale. Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau:
Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées, Un morceau de chair tremble à leur maigre menton: On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées, Des preux, raides, heurtant armures de carton.
Hurrah! la bise siffle au grand bal des squelettes! Le gibet noir mugit comme un orgue de fer! Les loups vont répondant des forêts violettes: À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...
Holà, secouez-moi ces capitans funèbres Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres: Ce n'est pas un monstier ici, les trépassés!
Oh! voilà qu'au milieu de la danse macabre Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre: Et, se sentant encor la corde raide au cou,
Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque Avec des cris pareils à des ricanements, Et, comme un baladin rentre dans la baraque, Rebondit dans le bal au chant des ossements.
Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins, Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins.
ROMAN
I
On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. —Un beau soir, foin des bocks et de la limonade, Ces cafés tapageurs aux lustres éclatants! —On va sous les tilleuls verts de la promenade,
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin! L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière; Le vent chargé de bruits,—la ville n'est pas loin,— A des parfums de vigne et des parfums de bière...
II
—Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon D'azur sombre, encadré d'une petite branche, Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
Nuit de juin! Dix-sept ans!—On se laisse griser. La sève est du champagne et vous monte à la tête... On divague; on se sent aux lèvres un baiser Qui palpite là, comme une petite bête...
III
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans, —Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère, Passe une demoiselle aux petits airs charmants, Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père...
Et, comme elle vous trouve immensément naïf, Tout en faisant trotter ses petites bottines, Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif... —Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au moi d'août. Vous êtes amoureux.—Vos sonnets la font rire. Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût. —Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire...!
—Ce soir-là, ...—vous rentrez aux cafés éclatants, Vous demandez des bocks ou de la limonade... —On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
23 septembre 1870.
RAGES DE CÉSARS
L'Homme pâle, le long des pelouses fleuries, Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents: L'Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries —Et parfois son œil terne a des regards ardents...!
Car l'Empereur est saoûl de ses vingt ans d'orgie! Il s'était dit: «Je vais souffler la Liberté Bien délicatement, ainsi qu'une bougie!» La Liberté revit! Il se sent éreinté!
Il est pris.—Oh! quel nom sur ses lèvres muettes Tressaille? Quel regret incapable le mord? On ne le saura pas. L'Empereur a l'œil mort.
Il repense peut-être au Compère en lunettes... —Et regarde filer de son cigare en feu, Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu
LE MAL
Tandis que les crachats rouges de la mitraille Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu; Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille, Croulent les bataillons en masse dans le feu;
Tandis qu'une folie épouvantable, broie Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant; —Pauvres morts! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie, Nature! ô toi qui fis ces hommes saintement!...—
—Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or; Qui dans le bercement des hosannah s'endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées Dans l'angoisse et pleurant sous leur vieux bonnet noir, Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir!
OPHÉLIE
I
Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles, La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles... —On entend dans les bois de lointains hallalis...
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir; Voici plus de mille ans que sa douce folie Murmure sa romance à la brise du soir.
Le vent baise ses seins et déploie en corolle Ses longs voiles bercés mollement par les eaux; Les saules frissonnants pleurent sur son épaule, Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.
Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle; Elle éveille parfois, dans un aune qui dort, Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile. —Un chant mystérieux tombe des astres d'or.
II
Ô pâle Ophélia! belle comme la neige, Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté! —C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté!
C'est qu'un souffle inconnu, fouettant ta chevelure, À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits; Que ton cœur entendait la voix de la Nature Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits!
C'est que la voix des mers, comme un immense râle, Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux; C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle, Un pauvre fou s'assit, muet, à tes genoux!
Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Follet Tu te fondais à lui comme une neige au feu. Tes grandes visions étranglaient ta parole: —Un Infini terrible effara ton œil bleu!
III
—Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis; Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles, La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
LE CHÂTIMENT DE TARTUFE
Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée, Un jour qu'il s'en allait, effroyablement doux, Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,
Un jour qu'il s'en allait, «Orémus»,—un Méchant Le prit rudement par son oreille benoite Et lui jeta des mots affreux, en arrachant Sa chaste robe noire autour de sa peau moite!
Châtiment!... Ses habits étaient déboutonnés, Et le long chapelet des péchés pardonnés S'égrenant dans son cœur, Saint Tartufe était pâle!...
Donc, il se confessait, priait, avec un râle! L'homme se contenta d'emporter ses rabats... —Peuh! Tartufe était nu du haut jusques en bas!
À LA MUSIQUE
Place de la Gare, à Charleville.
Sur la place taillée en mesquines pelouses, Square où tout est correct, les arbres et les fleurs, Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
Un orchestre guerrier, au milieu du jardin, Balance ses schakos dans la Valse des fifres: On voit, aux premiers rangs, parader le gandin, Les notaires montrent leurs breloques à chiffres:
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs; Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames, Auprès desquelles vont, officieux cornacs, Celles dont les volants ont des airs de réclames;
Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme, Fort sérieusement discutent des traités, Puis prisent en argent, mieux que monsieur Prud'homme!
Étalant sur un banc les rondeurs de ses reins, Un bourgeois bienheureux, à bedaine flamande, Savoure, s'abîmant en des rêves divins, La musique française et la pipe allemande!
Au bord des gazons frais ricanent les voyous; Et, rendus amoureux par le chant des trombones, Très naïfs, et fumant des roses, des pioupious Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...
—Moi, je suis, débraillé comme un étudiant, Sous les marronniers verts les alertes fillettes: Elles le savent bien, et tournent en riant, Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.