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Contes cruelsParte 5 de 24

Villiers de l'Isle-Adam

Original em francês · tradução para inglês

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ANTONIE

«Nous allions souvent chez la Duthé: nous y faisions de la morale et quelquefois pis.»

Le prince de Ligne.

Antonie se versa de l’eau glacée et mit son bouquet de violettes de Parme dans son verre:

—Adieu les flacons de vins d’Espagne! dit-elle.

Et, se penchant vers un candélabre, elle alluma, souriante, un papelito roulé sur une pincée de phëresli; ce mouvement fit étinceler ses cheveux, noirs comme du charbon de terre.

Nous avions bu du Jerez toute la nuit. Par la croisée, ouverte sur les jardins de la villa, nous entendions le bruissement des feuillages.

Nos moustaches étaient parfumées de santal—et, aussi, de ce qu’Antonie nous laissait cueillir les roses rouges de ses lèvres avec un charme tour à tour si sincère, qu’il ne suscitait aucune jalousie. Rieuse, elle se regardait ensuite dans les miroirs de la salle; lorsqu’elle se tournait vers nous, avec des airs de Cléopâtre, c’était pour se voir encore dans nos yeux?

Sur son jeune sein sonnait un médaillon d’or mat, aux initiales de pierreries (les siennes), attaché par un velours noir.

—Un signe de deuil?—Tu ne l’aimes plus.

Et, comme on l’enlaçait:

—Voyez!... dit-elle.

Elle sépara, de son ongle fin, les fermoirs du mystérieux bijou: le médaillon s’ouvrit. Une sombre fleur d’amour, une pensée, y dormait, artistement tressée en cheveux noirs.

—Antonie!... d’après ceci, votre amant doit être quelque enfant sauvage enchaîné par vos malices?

—Un drille ne vous baillerait point, aussi naïvement, pareils gages de tendresse!

—C’est mal de les montrer dans le plaisir!

Antonie partit d’un éclat de rire si perlé, si joyeux, qu’elle fut obligée de boire, précipitamment, parmi ses violettes, pour ne point se faire mal.

—Ne faut-il pas des cheveux dans un médaillon? en témoignage?... dit-elle.

—Sans doute! sans doute!

—Hélas! mes chers amants, après avoir consulté mes souvenirs, c’est l’une de mes boucles que j’ai choisie—et je la porte... par esprit de fidélité.

LA MACHINE A GLOIRE

S. G. D. G.

A Monsieur Stéphane Mallarmé.

«Sic itur ad astra!...»

Quels chuchotements de toutes parts!... Quelle animation, mêlée d’une sorte de contrainte, sur les visages!—De quoi s’agit-il?

—Il s’agit... ah! d’une nouvelle sans pareille dans les annales récentes de l’Humanité.

Il s’agit de la prodigieuse invention du baron Bottom, de l’ingénieur Bathybius Bottom!

La Postérité se signera devant ce nom (déjà illustre de l’autre côté des mers), comme au nom du docteur Grave et de quelques autres inventeurs, véritables apôtres de l’Utile. Qu’on juge si nous exagérons le tribut d’admiration, de stupeur et de gratitude qui lui est dû! Le rendement de sa machine, c’est la Gloire! Elle produit de la gloire comme un rosier des roses!—L’appareil de l’éminent physicien fabrique la Gloire.

Elle en fournit. Elle en fait naître, d’une façon organique et inévitable. Elle vous en couvre! n’en voulût-on pas avoir: l’on veut s’enfuir, et cela vous poursuit.

Bref, la Machine-Bottom est, spécialement, destinée à satisfaire ces personnes de l’un ou de l’autre sexe, dites Auteurs dramatiques, qui, privées à leur naissance (par une fatalité inconcevable!) de cette faculté, désormais insignifiante, que les derniers littérateurs s’obstinent encore à flétrir du nom de Génie, sont néanmoins jalouses de s’offrir, contre espèces, les myrtes d’un Shakespeare, les acanthes d’un Scribe, les palmes d’un Gœthe et les lauriers d’un Molière. Quel homme, ce Bottom! Jugeons-en par l’analyse, par la froide analyse de son procédé,—au double point de vue abstrait et concret.

Trois questions se dressent à priori:

1o Qu’est-ce que la Gloire?

2o Entre une machine (moyen physique) et la Gloire (but intellectuel) peut-il être déterminé un point commun formant leur unité?

3o Quel est ce moyen terme?

Ces questions résolues, nous passerons à la description du Mécanisme sublime qui les enveloppe d’une solution définitive.

Commençons.

1o Qu’est-ce que la Gloire?

Si vous adressez pareille question à l’un de ces plaisantins faisant la parade sur quelque tréteau de journal et versé dans l’art de tourner en dérision les traditions les plus sacrées, sans doute il vous répondra quelque chose comme ceci:

—Une Machine à Gloire, dites-vous?... Au fait, il y a bien une machine à vapeur?—et la gloire, elle-même, est-elle autre chose qu’une vapeur légère?—qu’une... sorte de fumée?... qu’une...»

Naturellement, vous tournerez le dos à ce misérable jeannin, dont les paroles ne sont qu’un bruit de la langue contre la voûte palatale.

Adressez-vous à un poète, voici, à peu près, l’allocution qui s’échappera de son noble gosier:

—«La Gloire est le resplendissement d’un nom dans la mémoire des hommes. Pour se rendre compte de la nature de la gloire littéraire, il faut prendre un exemple.

«Ainsi, nous supposerons que deux cents auditeurs sont assemblés dans une salle. Si vous prononcez, par hasard, devant eux, le nom de: «Scribe» (prenons celui-là), l’impression électrisante que leur causera ce nom peut, d’avance, être traduite par la série d’exclamations suivante (car tout le monde actuel connaît son Scribe):

—Cerveau compliqué! Génie séduisant!—Fécond dramaturge—Ah! oui, l’auteur de l’Honneur et l’Argent?... Il a fait sourire nos pères!

—«Scribe?—Uïtt!... Peste!!! Oh! oh!

—«Mais!... Sachant tourner le couplet!—Profond, sous un aspect riant?... En voilà un qui laissait dire! Une plume autorisée, celle-là!—Grand homme: il a gagné son pesant d’or!

—Et rompu aux ficelles du Théâtre! etc...—»

«Bien.

«Si vous prononcez, ensuite, le nom de l’un de ses confrères, de... Milton, par exemple, il y a lieu d’espérer que 1o, sur les deux cents personnes, cent quatre-vingt-dix-huit n’auront, certes, jamais parcouru ni même feuilleté cet écrivain, et 2o, que le Grand-Architecte de l’Univers peut, seul, savoir de quelle façon les deux autres s’imagineront l’avoir lu, puisque, selon nous, il n’y a pas, sur le globe terraqué, plus d’un cent d’individus par siècle (et encore!) capables de lire quoi que ce soit, voire des étiquettes de pots à moutarde.

«Cependant, au nom de Milton, il s’éveillera, dans l’entendement des auditeurs, à la minute même, l’inévitable arrière-pensée d’une œuvre beaucoup moins intéressante, au point de vue positif, que celle de Scribe.—Mais cette réserve obscure sera néanmoins telle, que, tout en accordant plus d’estime pratique à Scribe, l’idée de tout parallèle entre Milton et ce dernier semblera (d’instinct et malgré tout) comme l’idée d’un parallèle entre un sceptre et une paire de pantoufles, quelque pauvre qu’ait été Milton, quelque argent qu’ait gagné Scribe, quelque inconnu que soit longtemps demeuré Milton, quelque universellement notoire que soit, déjà, Scribe. En un mot, l’impression que laissent les vers, même inconnus, de Milton, étant passée dans le nom même de leur auteur, ce sera, ici, pour les auditeurs, comme s’ils avaient lu Milton. En effet, la Littérature proprement dite n’existant pas plus que l’Espace pur, ce que l’on se rappelle d’un grand poète, c’est l’Impression dite de sublimité qu’il nous a laissée, par et à travers son œuvre, plutôt que l’œuvre elle-même, et cette impression, sous le voile des langages humains, pénètre les traductions les plus vulgaires. Lorsque ce phénomène est formellement constaté à propos d’une œuvre, le résultat de la constatation s’appelle la Gloire!»

Voilà ce qu’en résumé répondra notre poète; nous pouvons l’affirmer d’avance, même au tiers état,—ayant interrogé des gens qui se sont mis dans la Poésie.

Eh bien! nous n’hésiterons pas à répondre, nous, et pour conclure, que cette phraséologie, où perce une vanité monstrueuse, est aussi vide que le genre de gloire qu’elle préconise!—L’impression?—Qu’est-ce que c’est que ça?—Sommes-nous des dupes?... Il s’agit d’examiner, avec une simplicité sincère et par nous-mêmes, ce qu’est la Gloire!—Nous voulons faire l’essai loyal de la Gloire. Celle dont on vient de nous parler, personne, parmi les gens honorables et vraiment sérieux, ne se soucierait de l’acquérir, ni même de la supporter! lui offrît-on d’être rétribué pour cela!—Nous l’espérons, du moins, pour la société moderne.

Nous vivons dans un siècle de progrès où,—pour employer, précisément, l’expression d’un poète (le grand Boileau),—un chat est un CHAT.

En conséquence, et forts de l’expérience universelle du Théâtre moderne, nous prétendons, nous, que la Gloire se traduit par des signes et des manifestations sensibles pour tout le monde! Et non par des discours creux, plus ou moins solennellement prononcés. Nous sommes de ceux qui n’oublient jamais que tonneau vide résonne toujours mieux que tonneau plein.

Bref, nous constatons et affirmons, nous, que plus une œuvre dramatique secoue la torpeur publique, provoque d’enthousiasmes, enlève d’applaudissements et fait de bruit autour d’elle, plus les lauriers et les myrtes l’environnent, plus elle fait répandre de larmes et pousser d’éclats de rire, plus elle exerce,—pour ainsi dire, de force,—une action sur la foule, plus elle s’impose, enfin,—plus elle réunit, par cela même, les symptômes ordinaires du chef-d’œuvre et plus elle mérite, par conséquent, la GLOIRE. Nier cela, serait nier l’évidence. Il ne s’agit pas ici d’ergoter, mais de se baser sur des faits et des choses stables; nous en appelons à la conscience du Public, lequel, Dieu merci! ne se paye plus de mots ni de phrases. Et nous sommes sûr qu’il est, ici, de notre avis.

Cela posé, y a-t-il un accord possible entre les deux termes (en apparence incompatibles) de ce problème (de prime abord insoluble): Une pure machine proposée comme moyen d’atteindre, infailliblement, un but purement intellectuel?

Oui!...

L’Humanité (il faut l’avouer), antérieurement à l’absolue découverte du baron, avait, même, déjà trouvé quelque chose d’approchant: mais c’était un moyen terme à l’état rudimentaire et dérisoire: c’était l’enfance de l’art! le balbutiement!—Ce moyen terme était ce qu’on appelle encore de nos jours, en termes de théâtre, la «Claque».

En effet, la Claque est une machine faite avec de l’humanité, et, par conséquent, perfectible. Toute gloire a sa claque, c’est-à-dire son ombre, son côté de supercherie, de mécanisme et de néant (car le Néant est l’origine de toutes choses), que l’on pourrait nommer, en général, l’entregent, l’intrigue, le savoir-faire, la Réclame.

La Claque théâtrale n’en est qu’une subdivision. Et lorsque l’illustre chef de service du théâtre de la Porte-Saint-Martin, le jour d’une première représentation , a dit à son directeur inquiet: «Tant qu’il restera dans la salle un de ces gredins de payants, je ne réponds de rien!» il a prouvé qu’il comprenait la confection de la Gloire!—Il a prononcé des paroles véritablement immortelles! Et sa phrase frappe comme un trait de lumière.

O miracle!... C’est sur la Claque,—c’est sur elle, disons-nous, et pas sur autre chose,—que Bottom a puissamment abaissé son coup d’œil d’aigle! Car le véritable grand homme n’exclut rien: il se sert de tout en dépassant le reste.

Oui! le baron l’a régénérée, sinon innovée, et il la fera, enfin, sanctionner, pour nous couvrir de l’expression même des journaux.

Qui donc, surtout parmi le gros du public, a pénétré les mystères, les ressources infinies, les abîmes d’ingéniosité de ce Protée, de cette hydre, de ce Briarée qu’on appelle la Claque?

Il est des personnes qui, avec le sourire de la suffisance, pourront trouver à propos de nous objecter que: 1o La Claque dégoûte les auteurs; 2o qu’elle ennuie le Public; 3o qu’elle tombe en désuétude.—Nous allons, simplement, leur prouver, à l’instant même, que, si elles nous disent des choses pareilles, elles auront perdu une occasion de se taire qu’elles ne retrouveront peut-être jamais.

1o Un auteur dégoûté de la Claque?... D’abord, où est-il cet homme-là? Comme si chaque auteur, le jour d’une première, ne renforçait pas encore la Claque avec ses amis, autant qu’il le peut, en leur recommandant de «soigner le succès». Ce à quoi les amis, tous fiers de cette complicité (mon Dieu! bien innocente), répondent, invariablement, en clignant de l’œil et en montrant leurs bonnes grosses mains franches: «Comptez sur nos battoirs.»

2o Le Public ennuyé de la Claque?...—Oui: et de bien d’autres choses qu’il supporte, cependant! N’est-il pas destiné au perpétuel ennui de tout et de lui-même? La preuve en est sa présence même au Théâtre. Il n’est là que pour tâcher de se distraire, le malheureux! Et pour essayer de se fuir lui-même! De sorte que dire cela, c’est, au fond, ne rien dire. Qu’est-ce que cela fait à la Claque que le Public en soit ennuyé? Il la supporte, la stipendie et se persuade qu’elle est nécessaire, «au moins pour les comédiens». Passons.

3o La Claque est tombée en désuétude?—Simple question: Quand donc fut-elle jamais plus florissante?—Faut-il forcer le rire? Aux passages qui veulent être spirituels et qui vont faire long feu, on entend, tout à coup, dans la salle, le petit susurrement d’un rire étouffé et contenu, comme celui qui contracte un diaphragme surchargé par l’ivresse d’une impression comique irrésistible. Ce petit bruit suffit, parfois, pour faire partir toute une salle. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Et comme on ne veut pas avoir ri pour rien ni s’être laissé «entraîner» par personne, on avoue que la pièce est drôle et qu’on s’y est amusé: ce qui est tout. Le monsieur qui a fait ce bruit coûte à peine un napoléon.—(La Claque.)

S’agit-il de pousser jusqu’à l’ovation quelque murmure approbatif échappé, par malheur, au public?—Rome est toujours là. Il y a le «Oua-Ouaou».

Le Oua-Ouaou, c’est le bravo poussé au paroxysme; c’est un abréviatif arraché par l’enthousiasme, alors que, transporté, ravi, le larynx oppressé, on ne peut plus prononcer du mot italien «bravo» que le cri guttural Oua-Ouaou. Cela commence, tout doucement, par le mot bravo lui-même, articulé, vaguement, par deux ou trois voix: puis cela s’enfle, devient brao, puis grossit de tout le public trépignant et enlevé jusqu’au cri définitif de «Brâ-oua-ouaou»; ce qui est presque l’aboiement. C’est là l’ovation. Coût: trois pièces d’or de la valeur de vingt francs chacune...—(Encore la Claque!)

S’agit-il, dans une partie désespérée, de détourner le taureau et de distraire sa colère? Le Monsieur au bouquet se présente. Voici ce que c’est. Au milieu d’une tirade fastidieuse que récite la jeune première, épouvantée du silence de mort qui règne dans la salle, un monsieur, parfaitement bien mis, le carreau de vitre à l’œil, se penche en avant d’une loge, jette un bouquet sur la scène, puis, les deux mains étendues et longues, applaudit avec bruit et lenteur, sans se préoccuper du silence général ni de la tirade qu’il interrompt. Cette manœuvre a pour but de compromettre l’honneur de la comédienne, de faire sourire le Public toujours avide de l’Égrillard!... Le Public, en effet, cligne de l’œil. On indique la chose à son voisin en se prétendant «au courant»; on regarde, alternativement, le monsieur et l’actrice: on jouit de l’embarras de la jeune femme. Ensuite la foule se retire, un peu consolée, par l’incident, de la stupidité de la pièce. Et l’on accourt, derechef, au théâtre dans l’espoir d’une confirmation de l’événement.—Somme toute: demi-succès pour l’auteur.—Coût: quelque trente francs, non compris les fleurs.—(Toujours la Claque.)

En finirions-nous jamais si nous voulions examiner toutes les ressources d’une Claque bien organisée?—Mentionnons, toutefois, pour les pièces dites «corsées» et les drames à émotions, les Cris de femmes effrayées, les Sanglots étouffés, les Vraies Larmes communicatives, les Petits Rires brusques, et aussitôt contenus, du spectateur qui comprend après les autres (un écu de six livres)—les Grincements de tabatières aux généreuses profondeurs desquelles l’homme ému a recours, les Hurlements, Suffocations, Bis, Rappels, Larmes silencieuses, Menaces, Rappels avec Hurlements en sus, Marques d’approbation, Opinions émises, Couronnes, Principes, Convictions, Tendances morales, Attaques d’épilepsie, Accouchements, Soufflets, Suicides, Bruits de discussions (l’Art pour l’Art, la Forme et l’Idée), etc., etc. Arrêtons-nous. Le spectateur finirait par s’imaginer qu’il fait, lui-même, partie de la Claque, à son insu (ce qui est, d’ailleurs, l’absolue et incontestable vérité); mais il est bon de laisser un doute en son esprit à cet égard.

Le dernier mot de l’Art est proféré lorsque la Claque en personne crie: «A bas la Claque!...» puis finit par avoir l’air d’être entraînée elle-même et applaudit à la fin de la pièce, comme si elle était le Public réel et comme si les rôles étaient intervertis; c’est elle, alors, qui tempère les exaltations trop fougueuses et fait des restrictions.