Contes cruelsParte 3 de 24
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VOX POPULI
A Monsieur Leconte de Lisle
«Le soldat prussien fait son café dans une lanterne sourde.»
Le sergent Hoff.
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici douze ans de subis depuis cette vision.—Un soleil d’été brisait ses longues flèches d’or sur les toits et les dômes de la vieille capitale. Des myriades de vitres se renvoyaient des éblouissements: le peuple, baigné d’une poudreuse lumière, encombrait les rues pour voir l’armée.
Assis, devant la grille du parvis Notre-Dame, sur un haut pliant de bois,—et les genoux croisés en de noirs haillons,—le centenaire Mendiant, doyen de la Misère de Paris,—face de deuil au teint de cendre, peau sillonnée de rides couleur de terre,—mains jointes sous l’écriteau qui consacrait légalement sa cécité, offrait son aspect d’ombre au Te Deum de la fête environnante.
Tout ce monde, n’était-ce pas son prochain? Les passants en joie, n’étaient-ce pas ses frères? A coup sûr, Espèce humaine! D’ailleurs, cet hôte du souverain portail n’était pas dénué de tout bien: l’État lui avait reconnu le droit d’être aveugle.
Propriétaire de ce titre et de la respectabilité inhérente à ce lieu des aumônes sûres qu’officiellement il occupait, possédant enfin qualité d’électeur, c’était notre égal,—à la Lumière près.
Et cet homme, sorte d’attardé chez les vivants, articulait, de temps à autre, une plainte monotone,—syllabisation évidente du profond soupir de toute sa vie:
—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Autour de lui, sous les puissantes vibrations tombées du beffroi,—dehors, là-bas, au delà du mur de ses yeux,—des piétinements de cavalerie, et, par éclats, des sonneries aux champs, des acclamations mêlées aux salves des Invalides, aux cris fiers des commandements, des bruissements d’acier, des tonnerres de tambours scandant des défilés interminables d’infanterie, toute une rumeur de gloire lui arrivait! Son ouïe suraiguë percevait jusqu’à des flottements d’étendards aux lourdes franges frôlant des cuirasses. Dans l’entendement du vieux captif de l’obscurité mille éclairs de sensations, pressenties et indistinctes, s’évoquaient! Une divination l’avertissait de ce qui enfiévrait les cœurs et les pensées dans la Ville.
Et le peuple, fasciné, comme toujours, par le prestige qui sort, pour lui, des coups d’audace et de fortune, proférait, en clameur, ce vœu du moment:
—«Vive l’Empereur!»
Mais, entre les accalmies de toute cette triomphale tempête, une voix perdue s’élevait du côté de la grille mystique. Le vieux homme, la nuque renversée contre le pilori de ses barreaux, roulant ses prunelles mortes vers le ciel, oublié de ce peuple dont il semblait, seul, exprimer le vœu véritable, le vœu caché sous les hurrahs, le vœu secret et personnel, psalmodiait, augural intercesseur, sa phrase maintenant mystérieuse:
—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici dix ans d’envolés depuis le soleil de cette fête! Mêmes bruits, mêmes voix, même fumée! Une sourdine, toutefois, tempérait alors le tumulte de l’allégresse publique. Une ombre aggravait les regards. Les salves convenues de la plate-forme du Prytanée se compliquaient, cette fois, du grondement éloigné des batteries de nos forts. Et, tendant l’oreille, le peuple cherchait à discerner déjà, dans l’écho, la réponse des pièces ennemies qui s’approchaient.
Le gouverneur passait, adressant à tous maints sourires et guidé par l’amble-trotteur de son fin cheval. Le peuple, rassuré par cette confiance que lui inspire toujours une tenue irréprochable, alternait de chants patriotiques les applaudissements tout militaires dont il honorait la présence de ce soldat.
Mais les syllabes de l’ancien vivat furieux s’étaient modifiées: le peuple, éperdu, proférait ce vœu du moment:
—«Vive la République!»
Et, là-bas, du côté du seuil sublime, on distinguait toujours la voix solitaire de Lazare. Le Diseur de l’arrière-pensée populaire ne modifiait pas, lui, la rigidité de sa fixe plainte.
Ame sincère de la fête, levant au ciel ses yeux éteints, il s’écriait, entre des silences, et avec l’accent d’une constatation:
—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici neuf ans de supportés depuis ce soleil trouble!
Oh! mêmes rumeurs! mêmes fracas d’armes! mêmes hennissements! Plus assourdis encore, toutefois, que l’année précédente: criards, pourtant.
—«Vive la Commune!» clamait le peuple, au vent qui passe.
Et la voix du séculaire Élu de l’Infortune redisait, toujours, là-bas, au seuil sacré, son refrain rectificateur de l’unique pensée de ce peuple. Hochant la tête vers le ciel, il gémissait dans l’ombre:
—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Et, deux lunes plus tard, alors qu’aux dernières vibrations du tocsin, le Généralissime des forces régulières de l’État passait en revue ses deux cent mille fusils, hélas! encore fumants de la triste guerre civile, le peuple, terrifié, criait, en regardant brûler, au loin, les édifices:
—«Vive le Maréchal!»
Là-bas, du côté de la salubre enceinte, l’immuable Voix, la voix du vétéran de l’humaine Misère, répétait sa machinalement douloureuse et impitoyable obsécration:
—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Et, depuis, d’année en année, de revues en revues, de vociférations en vociférations, quel que fût le nom jeté aux hasards de l’espace par le peuple en ses vivats, ceux qui écoutent, attentivement, les bruits de la terre, ont toujours distingué, au plus fort des révolutionnaires clameurs et des fêtes belliqueuses qui s’ensuivent, la Voix lointaine, la Voix vraie, l’intime Voix du symbolique Mendiant terrible!—du Veilleur de nuit criant l’heure exacte du Peuple,—de l’incorruptible factionnaire de la conscience des citoyens, de celui qui restitue intégralement la prière occulte de la Foule et en résume le soupir.
Pontife inflexible de la Fraternité, ce Titulaire autorisé de la cécité physique n’a jamais cessé d’implorer, en médiateur inconscient, la charité divine, pour ses frères de l’intelligence.
Et, lorsque enivré de fanfares, de cloches et d’artillerie, le Peuple, troublé par ces vacarmes flatteurs, essaye en vain de se masquer à lui-même son vœu véritable, sous n’importe quelles syllabes mensongèrement enthousiastes, le Mendiant, lui, la face au Ciel, les bras levés, à tâtons, dans ses grandes ténèbres, se dresse au seuil éternel de l’Église,—et, d’une voix de plus en plus lamentable, mais qui semble porter au delà des étoiles, continue de crier sa rectification de prophète:
—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
DEUX AUGURES
Surtout, pas de génie!
(Devise moderne.)
Jeunes gens de France, âmes de penseurs et d’écrivains, maîtres d’un Art futur, jeunes créateurs qui venez, l’éclair au front, confiants en votre foi nouvelle, déterminés à prendre, s’il le faut, cette devise, par exemple, que je vous offre: «Endurer, pour durer!» vous qui, perdus encore, sous votre lampe d’étude, en quelque froide chambre de la capitale, vous êtes dit, tout bas: «O presse puissante, à moi tes milliers de feuilles, où j’écrirai des pensées d’une beauté nouvelle!» vous avez le légitime espoir qu’il vous sera permis d’y parler selon ce que vous avez mission de dire, et non d’y ressasser ce que la cohue en démence veut qu’on lui dise,—vous pensez, humbles et pauvres, que vos pages de lumière, jetées à l’Humanité, payeront, au moins, le prix de votre pain quotidien et l’huile de vos veilles?
Eh bien, écoutez le colloque bizarre et d’apparence paradoxale,—(quoique du plus incontestable des réalismes),—qui s’est établi, récemment, entre un directeur certain de l’une de ces gazettes et l’un de nos amis, lequel s’était déguisé un jour, par curiosité, en aspirant journaliste.
Cette scène, ayant l’air, en mon esprit, de se passer toujours,—et toutes autres, de ce genre, ne devant être, au fond,—tacites ou parlées,—que la monnaie de celle-là (l’éternelle!)—je me vois contraint, ô vous qui êtes prédestinés à la rénover vous-mêmes, de la placer au présent de l’indicatif.
Pénétrons en ce cabinet, presque toujours d’un si beau vert, où le directeur,—un de ces hommes qui traitent les honnêtes bourgeois de «matière abonnable»,—est assis devant sa table, un coude appuyé sur le bras de son fauteuil, le menton dans la main, paraissant méditer et jouant négligemment de l’autre main avec le traditionnel couteau d’ivoire.
Apparaît un garçon de salle: il remet une carte à ce penseur.
Celui-ci la prend, y jette un coup-d’œil distrait, puis, hausse d’inquiets sourcils et, après un tressaillement léger, se remettant:
—Un «Inconnu?» murmure-t-il;—peuh! quelque Gascon, se vantant pour arriver jusqu’à moi. Tout le monde est connu, aujourd’hui, percé à jour.—Et quelle mine a ce monsieur?
—C’est un jeune homme, monsieur.
—Diable! Faites entrer.
L’instant d’après apparaît notre jeune ami.
Le directeur se lève et de sa voix la plus engageante:
—C’est bien à un inconnu que j’ai l’honneur de parler? murmure-t-il.
—Jamais je n’eusse osé me présenter sans ce titre, répond le soi-disant plumitif.
—Veuillez bien prendre la peine de vous asseoir.
—Je viens vous offrir une petite chronique d’actualité,—un peu leste, naturellement...
—Cela va sans dire. Venons au fait. Votre prix serait de combien la ligne?
—Mais, de 3 francs à 3 fr. 50? N’est-ce pas? répond, gravement, le néophyte.
(Soubresaut du directeur.)
—Permettez: le «Montépin», le «Hugo» même, le «du Terrail» enfin, ne se payent pas ce taux-là! réplique-t-il.
Le jeune homme se lève et, d’un ton froid:
—Je vois que M. le directeur oublie que je suis to-ta-le-ment inconnu! dit-il.
Un silence.
—Rasseyez-vous, je vous prie. Les affaires ne se traitent pas comme cela. Je ne disconviens pas que, par le temps qui court, un inconnu ne soit, en effet, un oiseau rare: toutefois...
—J’ajouterai, monsieur,—interrompt, d’un ton dégagé, l’aspirant écrivain,—que je suis, oh! mais sans l’ombre de talent, d’une absence de talent... magistrale! Ce qu’on appelle un «crétin» dans le langage du monde. Mon seul talent, c’est d’être rompu aux arcanes des boxes anglaise et irlandaise, un peu serrées.—Quant à la Littérature, je vous le déclare, c’est pour moi lettre close et scellée de sept cachets.
—Hein? s’écrie le directeur tremblant de joie,—vous vous prétendez sans talent littéraire, jeune présomptueux!
—Je suis en mesure de prouver, séance tenante, mon impéritie en la matière.
—Impossible, hélas!—Vous vous vantez!... balbutie le directeur, évidemment remué au plus secret de ses plus vieux espoirs.
—Je suis, continue l’étranger avec un doux sourire, ce qui s’appelle un terne et suffisant grimaud, doué d’une niaiserie d’idées et d’une trivialité de style de premier ordre, une plume banale par excellence.
—Vous? Allons donc!—Ah! si c’était vrai!
—Monsieur, je vous jure...
—A d’autres! reprend le directeur, les yeux humectés et avec un mélancolique sourire.
Puis, regardant le jeune homme avec attendrissement:
—Oui, voilà bien la Jeunesse, qui ne doute de rien! le feu sacré! les illusions! Du premier coup, l’on se croit arrivé!...—Aucun talent, dites-vous? Mais, savez-vous bien, monsieur, qu’il faut, de nos jours, être un homme des plus remarquables pour n’avoir aucun talent? un homme considérable?... que, souvent, ce n’est qu’au prix d’une cinquantaine d’années de luttes, de travaux, d’humiliations et de misère que l’on y arrive et que l’on n’est, alors, qu’un parvenu? O jeunesse! printemps de la vie! Primavera della vita! Mais moi, monsieur,—moi, qui vous parle,—voici vingt ans que je cherche un homme QUI N’AIT PAS DE TALENT!... Entendez-vous?... Jamais je n’ai pu en trouver un. J’ai dépensé plus d’un demi-million à cette chasse au merle blanc: je me suis «emballé» dans cette folle entreprise! Que voulez-vous! J’étais jeune, candide, je me suis ruiné.—Tout le monde a du talent, aujourd’hui, mon cher monsieur; vous tout comme les autres. Ne nous surfaisons pas. Croyez-moi, c’est inutile. C’est vieux jeu, c’est ficelle, cela ne prend plus. Soyons sérieux.
—Monsieur, de tels soupçons... Si j’avais du talent, je ne serais pas ici!
—Et où seriez-vous donc?
—A me soigner, je vous prie de le croire.
—Le fait est, gazouille, alors, le directeur en se radoucissant et toujours avec son fin sourire, le fait est que mon garçon de salle,—tenez, le gracieux qui m’a remis votre carte (un licencié ès lettres, s’il vous plaît, et palmé comme tel—hein! comme c’est beau la Science! De nos jours cela mène à tout!)—n’est rien moins que l’auteur de trois ou quatre magnifiques ouvrages dramatiques et, passez-moi le mot, «littéraires,» couronnés, enfin, dans maints concours de l’Institut de France sur des centaines d’autres, représentés de préférence, naturellement aux siens. Eh bien, le malheureux n’a voulu suivre aucun traitement! Aussi, de l’aveu de ses meilleurs amis, n’est-ce, en réalité, qu’un fol qui ne saurait arriver à rien. Ils le déclarent, avec des larmes dans la voix, un ivrogne, un bohême, un proxénète, un filou et un raté, en ajoutant, les yeux au ciel: «Quel dommage!»—Mon Dieu, je sais bien qu’à Paris,—où il est convenu que tout le monde est déshonoré le matin et réhabilité le soir,—cela ne tire pas à conséquence;—au fond, c’est même une réclame;—mais sa maladroite insouciance n’en sachant pas extraire une fortune, avouez qu’il est légitime qu’on lui en veuille. C’est donc par pure humanité que je daigne le soustraire, momentanément, à l’hospice. Revenons à vous.—Inconnu et sans l’ombre de talent, disons-nous?—Non, je ne puis y croire. Votre fortune serait faite et la mienne aussi. C’est six francs la ligne que je vous offrirais!—Voyons, entre nous, qui me garantit la nullité de cet article?
—Lisez, monsieur! articule, avec fierté, le jeune tentateur.
—On voit que vous vous échappez de l’Adolescence d’hier à peine, monsieur!—répond, en riant, le directeur: nous ne lisons que ce que nous sommes décidés à ne jamais publier. On n’imprime que la copie dûment illisible. Et, tenez, la vôtre semble, à vue de pince-nez, entachée d’une certaine calligraphie,—ce qui est déjà d’assez mauvais augure. Cela pourrait vous faire soupçonner de soigner ce que vous faites. Or, tout journaliste, vraiment digne de ce grand titre, doit n’écrire qu’au trait de la plume, n’importe ce qui lui passe par la tête,—et, surtout, sans se relire! Va comme je te pousse! Et avec des convictions dues seulement à l’humeur du moment et à la couleur du journal. Et marche!... Il est bien évident qu’un bon journal quotidien, sans cela, ne paraîtrait jamais! On n’a pas le loisir, cher monsieur, de perdre du temps à réfléchir à ce que l’on dit, lorsque le train de la province attend nos ballots de papier: enfin, c’est évident cela! Il faut bien que l’abonné se figure qu’il lit quelque chose, vous comprenez. Et si vous saviez comme le reste, au fond, lui est égal!
—Rassurez-vous, monsieur: c’est le copiste...
—Vous faites copier!—Malheureux! Plaisantez-vous?
—Ma copie était non seulement illisible, mais surchargée de telles fautes d’orthographe et de français... que, ma foi... pour le premier article... j’ai pensé...
—Raisons de plus, au contraire, pour me l’apporter telle quelle!—Le diamant ne saura donc jamais sa valeur?—Les fautes d’orthographe, de français!... Ignorez-vous que l’on ne peut obtenir des protes qu’ils ne les corrigent pas,—ce qui enlève, souvent, tout le sel d’un article? Mais c’est précisément là ce naturel, ce montant, ce primesautier que prisent si fort les vrais connaisseurs! Le citadin aime les coquilles, monsieur! Cela le flatte de les apercevoir. Surtout en province. Vous avez eu le plus grand tort. Enfin!—Et... l’avez-vous soumise à quelque expert, cette chronique?
—Vous l’avouerai-je, monsieur le directeur? Doutant de moi-même, car je n’ai pas de génie, Dieu merci...
—Peste! je l’espère bien! interrompt le directeur après un coup d’œil furtif sur un revolver placé à côté de lui.
—Après avoir cherché le type devant représenter la bonne moyenne des intelligences publiques pour cette grande épreuve, mon choix s’est arrêté sur mon—(tant pis, je dis le mot!)—sur mon «pipelet»,—lequel est un vieux commissionnaire auvergnat, blanchi le long des rampes, surmené par les sursauts nocturnes et qu’une trop exclusive lecture d’enveloppes de lettres a rendu, littéralement, hagard.
—Hé! hé! grommelle, alors, le directeur, devenu très attentif,—le choix était, en effet, aussi subtil que pratique et judicieux. Car le public raffole, remarquez ceci, de l’Extraordinaire! Mais, comme il ne sait pas très bien en quoi consiste, en littérature (passez-moi toujours le mot), ce même Extraordinaire dont il raffole, il s’ensuit, à mes yeux, que l’appréciation d’un portier doit sembler préférable, en bon journalisme, à celle du Dante.—Et... quel verdict a rendu l’homme du cordon, s’il vous plaît?
—Transporté! Ravi! Aux anges! Au point de m’arracher ma copie des mains pour la relire lui-même, craignant d’avoir été dupe de mon débit. C’est lui qui m’a fourni le mot de la fin.
—L’écervelé! Au lieu de me l’adresser directement! Voyez-vous, un penseur l’a dit,—ou aurait dû le dire,—l’idéal du journaliste, c’est, d’abord, le Reporter, ensuite le Fruit sec, à sourcils froncés (j’entends froncés naturellement, comme on frise), qui insulte d’une façon grossière et au hasard,—et qui se bat de même, avec les naïfs qui n’en lèvent pas les épaules,—pour faire consacrer, par la lâcheté publique, sa rageuse médiocrité. Ce duo du chanteur et du danseur est la vie de tout journal qui se respecte un peu. En dehors des «articles» de ces deux Colonnes, tous autres ne devraient se composer que de «mots de la fin» enfilés, comme des perles, au hasard du petit bonheur. Le Public ne lit pas un journal pour penser ou réfléchir, que diable!—On lit comme on mange.—Allons, je me décide à parcourir votre affaire:—oui, voyons, si la valeur n’attend point chez vous (comme l’a si bien dit je ne sais plus quel auteur latin) le nombre des années...
—Voici le manuscrit! dit l’écrivain rayonnant et en tendant son œuvre avec un air de fatuité juvénile.
Au bout de trois minutes, le directeur tressaille, puis rejette, avec dédain, les feuilles volantes sur la table.
—Là! gémit-il avec un profond soupir; j’en étais sûr! Encore une déception: mais je ne les compte plus.
—Hein? murmure, comme effrayé, le jeune héros.
—Hélas! mon noble ami, mais c’est plein de talent, ça! Je suis fâché de vous le dire! Ça vaut trois sous la ligne,—et encore parce que vous êtes inconnu. Dans huit jours, si je l’insère, ce sera gratis, et, dans quinze, ce sera vous qui me payerez,—à moins que vous ne preniez un pseudonyme. Mais oui, mais oui; soyons sérieux, à la fin! Vous n’êtes pas sérieux, et, je le vois, vous ne pourrez que bien difficilement le devenir, ayant, par malheur, cette qualité de talent qui fait que vous êtes (pardon de l’expression) un écrivain... et non pas un impudent malvat sans conscience ni pensée, ainsi que vous vous vantiez tout à l’heure de l’être, pour surprendre ma religion, ma bienveillance, ma caisse et mon estime.