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Contes cruelsParte 15 de 24

Villiers de l'Isle-Adam

Original em francês · tradução para inglês

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LES BRIGANDS

A Monsieur Henri Roujon.

Qu’est le Tiers-État? Rien.—Que doit-il être? Tout.

Sully,—puis, Sieyès.

Pibrac, Nayrac, duo de sous-préfectures jumelles reliées par un chemin vicinal ouvert sous le régime des d’Orléans, chantonnaient, sous les cieux ravis, un parfait unisson de mœurs, d’affaires, de manières de voir.

Comme ailleurs, la municipalité s’y distinguait par des passions;—comme partout, la bourgeoisie s’y conciliait l’estime générale et la sienne. Tous, donc, vivaient en paix et joie dans ces localités fortunées, lorsqu’un soir d’octobre il arriva que le vieux violoneux de Nayrac, se trouvant à court d’argent, accosta, sur le grand chemin, le marguillier de Pibrac et, profitant des ombres, lui demanda quelque monnaie d’un ton péremptoire.

L’homme des Cloches, en sa panique, n’ayant pas reconnu le violoneux, s’exécuta gracieusement; mais, de retour à Pibrac, il conta son aventure d’une telle sorte que, dans les imaginations enfiévrées par son récit, le pauvre vieux ménétrier de Nayrac apparut comme une bande de brigands affamés infestant le Midi et désolant le grand chemin par leurs meurtres, leurs incendies et leurs déprédations.

Sagaces, les bourgeois des deux villes avaient encouragé ces bruits, tant il est vrai que tout bon propriétaire est porté à exagérer les fautes des personnes qui font mine d’en vouloir à ses capitaux. Non point qu’ils en eussent été dupes! Ils étaient allés aux sources. Ils avaient questionné le bedeau après boire. Le bedeau s’était coupé,—et ils savaient, maintenant, mieux que lui, le fin mot de l’affaire!... Toutefois, se gaussant de la crédulité des masses, nos dignes citadins gardaient le secret pour eux tout seuls, comme ils aiment à garder toutes les choses qu’ils tiennent: ténacité qui, d’ailleurs, est le signe distinctif des gens sensés et éclairés.

La mi-novembre suivante, dix heures de la nuit sonnant au beffroi de la Justice de paix de Nayrac, chacun rentra dans son ménage d’un air plus crâne que de coutume et le chapeau, ma foi! sur l’oreille, si bien que son épouse, lui sautant aux favoris, l’appela «mousquetaire», ce qui chatouilla doucement leurs cœurs réciproques.

—Tu sais, madame N***, demain, dès patron-minette, je pars.

—Ah! mon Dieu!

—C’est l’époque de la recette: il faut que j’aille, moi-même, chez nos fermiers...

—Tu n’iras pas.

—Et pourquoi non?

—Les brigands.

—Peuh!... J’en ai vu bien d’autres!

—Tu n’iras pas!... concluait chaque épouse, comme il sied entre gens qui se devinent.

—Voyons, mon enfant, voyons... Prévoyant tes angoisses et pour te rassurer, nous sommes convenus de partir tous ensemble, avec nos fusils de chasse, dans une grande carriole louée à cet effet. Nos terres sont circonvoisines et nous reviendrons le soir. Ainsi, sèche tes larmes et, Morphée invitant, permets que je noue paisiblement sur mon front les deux extrémités de mon foulard.

—Ah! du moment que vous allez tous ensemble, à la bonne heure: tu dois faire comme les autres, murmura chaque épouse, soudain calmée.

La nuit fut exquise. Les bourgeois rêvèrent assauts, carnage, abordages, tournois et lauriers. Ils se réveillèrent donc, frais et dispos, au gai soleil.

—Allons!... murmurèrent-ils, chacun, en enfilant ses bas après un grand geste d’insouciance—et de manière à ce que la phrase fût entendue de son épouse,—allons! le moment est venu. On ne meurt qu’une fois!

Les dames, dans l’admiration, regardaient ces modernes paladins et leur bourraient les poches de pâtes pectorales, vu l’automne.

Ceux-ci, sourds aux sanglots, s’arrachèrent bientôt des bras qui voulaient, en vain, les retenir...

—Un dernier baiser!... dirent-ils, chacun, sur le palier de son étage.

Et ils arrivèrent, débouchant de leurs rues respectives, sur la grand’place, où déjà quelques-uns d’entre eux (les célibataires) attendaient leurs collègues, autour de la carriole, en faisant jouer, aux rayons du matin, les batteries de leurs fusils de chasse—dont ils renouvelaient les amorces en fronçant le sourcil.

Six heures sonnaient: le char-à-bancs se mit en marche aux mâles accents de la Parisienne, entonnée par les quatorze propriétaires fonciers qui le remplissaient. Pendant qu’aux fenêtres lointaines des mains fiévreuses agitaient des mouchoirs éperdus, on distinguait le chant héroïque:

En avant, marchons

Contre leurs canons!

A travers le fer, le feu des bataillons!

Puis, le bras droit en l’air et avec une sorte de mugissement:

Courons à la victoire!

Le tout scandé, en mesure, par les amples coups de fouet dont le rentier qui conduisait enveloppait, à tours de bras, les trois chevaux.

La journée fut bonne.

Les bourgeois sont de joyeux vivants, ronds en affaires. Mais sur le chapitre de l’honnêteté, halte-là! par exemple: intègres à faire pendre un enfant pour une pomme.

Chacun d’eux dîna donc chez son métayer, pinça le menton de la fille, au dessert, empocha la sacoche de l’affermage et, après avoir échangé avec la famille quelques proverbes bien sentis, comme:—«Les bons comptes font les bons amis», ou «A bon chat, bon rat», ou «Qui travaille, prie», ou «Il n’y a pas de sot métier», ou «Qui paie ses dettes, s’enrichit», et autres dictons d’usage, chaque propriétaire, se dérobant aux bénédictions convenues, reprit place, à son tour, dans le char-à-bancs collecteur qui vint les recueillir, ainsi, de ferme en ferme,—et, à la brune, l’on se remit en route pour Nayrac.

Toutefois, une ombre était descendue sur leurs âmes!—En effet, certains récits des paysans avaient appris à nos propriétaires que le violoneux avait fait école. Son exemple avait été contagieux. Le vieux scélérat s’était, paraît-il, renforcé d’une horde de voleurs réels et,—surtout à l’époque de la recette,—la route n’était positivement plus sûre. En sorte que, malgré les fumées, bientôt dissipées, du clairet, nos héros mettaient, maintenant, une sourdine à la Parisienne.

La nuit tombait. Les peupliers allongeaient leurs silhouettes noires sur la route, le vent faisait remuer les haies. Au milieu des mille bruits de la nature et alternant avec le trot régulier des trois mecklembourgeois, on entendit, au loin, le hurlement de mauvais augure d’un chien égaré. Les chauves-souris voletaient autour de nos pâles voyageurs que le premier rayon de la lune éclaira tristement... Brrr!... On serrait maintenant les fusils entre les genoux avec un tremblement convulsif: on s’assurait, sans bruit, de temps à autre, que la sacoche était dûment auprès de soi. On ne sonnait mot. Quelle angoisse pour des honnêtes gens!

Tout à coup, à la bifurcation de la route, ô terreur!—des figures effrayantes et contractées apparurent; des fusils reluirent; on entendit un piétinement de chevaux et un terrible Qui vive! retentit dans les ténèbres, car, en cet instant même, la lune glissait entre deux noirs nuages.

Un grand véhicule, bondé d’hommes armés, barrait la grand’route.

Qu’était-ce que ces hommes?—Évidemment des malfaiteurs! Des bandits!—Évidemment!

Hélas! non. C’était la troupe jumelle des bons bourgeois de Pibrac. C’étaient ceux de Pibrac!—lesquels avaient eu, exactement, la même idée que ceux de Nayrac.

Retirés des affaires, les paisibles rentiers des deux villes se croisaient, tout bonnement, sur la route en rentrant chez eux.

Blafards, ils s’entrevirent. L’intense frayeur qu’ils se causèrent, vu l’idée fixe qui avait envahi leurs cerveaux, ayant fait apparaître sur toutes ces figures débonnaires, les véritables instincts,—de même qu’un coup de vent passant sur un lac, et y formant tourbillon, en fait monter le fond à sa surface,—il était naturel qu’ils se prissent, les uns les autres, pour ces mêmes brigands que, réciproquement, ils redoutaient.

En un seul instant, leurs chuchotements, dans l’obscurité, les affolèrent au point que, dans la précipitation tremblante de ceux de Pibrac à se saisir, par contenance, de leurs armes, la batterie de l’un des fusils ayant accroché le banc, un coup de feu partit et la balle alla frapper un de ceux de Nayrac en lui brisant, sur la poitrine, une terrine d’excellent foie gras dont il se servait, machinalement, comme d’une égide.

Ah! ce coup de feu! Ce fut l’étincelle fatale qui met l’incendie aux poudres. Le paroxysme du sentiment qu’ils éprouvèrent les fit délirer. Une fusillade nourrie et forcenée commença. L’instinct de la conservation de leurs vies et de leur argent les aveuglait. Ils fourraient des cartouches dans leurs fusils, d’une main tremblotante et rapide et tiraient dans le tas. Les chevaux tombèrent; un des chars-à-bancs se renversa, vomissant au hasard blessés et sacoches. Les blessés, dans le trouble de leur effroi, se relevèrent comme des lions et recommencèrent à se tirer les uns sur les autres, sans pouvoir jamais se reconnaître, dans la fumée!... En cette démence furieuse, si des gendarmes fussent survenus sous les étoiles, nul doute que ceux-ci n’eussent payé de la vie leur dévouement.—Bref, ce fut une extermination, le désespoir leur ayant communiqué la plus meurtrière énergie: celle, en un mot, qui distingue la classe des gens honorables, lorsqu’on les pousse à bout!

Pendant ce temps, les vrais brigands (c’est-à-dire la demi-douzaine de pauvres diables, coupables, tout au plus, d’avoir dérobé quelques croûtes, quelques morceaux de lard ou quelques sols, à droite ou à gauche) tremblaient affreusement dans une caverne éloignée, en entendant, porté par le vent du grand chemin, le bruit croissant et terrible des détonations et les cris épouvantables des bourgeois.

S’imaginant, en effet, dans leur saisissement, qu’une battue monstre était organisée contre eux, ils avaient interrompu leur innocente partie de cartes autour de leur pichet de vin et s’étaient dressés, livides, regardant leur chef. Le vieux violoneux semblait prêt à se trouver mal. Ses grandes jambes flageolaient. Pris à l’improviste, le brave homme était hagard. Ce qu’il entendait passait son intelligence.

Toutefois, au bout de quelques minutes d’égarement, comme la fusillade continuait, les bons brigands le virent, soudain, tressaillir et se poser un doigt méditatif sur l’extrémité du nez.

Relevant la tête:—«Mes enfants, dit-il, c’est impossible! Il ne s’agit pas de nous... Il y a malentendu... C’est un quiproquo... Courons, avec nos lanternes sourdes, pour porter secours aux pauvres blessés... Le bruit vient de la grand’route.»

Ils arrivèrent donc, avec mille précautions, en écartant les fourrés, sur le lieu du sinistre,—dont la lune, maintenant, éclairait l’horreur.

Le dernier bourgeois survivant, dans sa hâte à recharger son arme brûlante, venait de se faire sauter lui-même la cervelle, sans le vouloir, par inadvertance.

A la vue de ce spectacle formidable , de tous ces morts qui jonchaient la route ensanglantée, les brigands, consternés , demeurèrent sans parole, ivres de stupeur, n’en croyant pas leurs yeux. Une obscure compréhension de l’événement commença, dès lors, à entrer dans leurs esprits.

Tout à coup le chef siffla et, sur un signe, les lanternes se rapprochèrent en cercle autour du ménétrier.

—O mes bons amis! grommela-t-il d’un voix affreusement basse—(et ses dents claquaient d’une peur qui semblait encore plus terrifiante que la première),—ô mes amis!... Ramassons, bien vite, l’argent de ces dignes bourgeois! Et gagnons la frontière! Et fuyons à toutes jambes! Et ne remettons jamais les pieds dans ce pays-ci!

Et, comme ses acolytes le considéraient, béants et les pensers en désordre, il montra du doigt les cadavres, en ajoutant, avec un frisson, cette parole absurde mais électrique!—et provenue, à coup sûr d’une expérience profonde, d’une éternelle connaissance de la vitalité, de l’Honneur du Tiers-État:

—Ils vont prouver... que c’est nous.....

LA REINE YSABEAU

A Monsieur le comte d’Osmoy.

Le Gardien du Palais-des-Livres dit «La reine Nitocris, la Belle aux joues de rose, veuve de Papi Ier, de la 10e dynastie, pour venger le meurtre de son frère, invita les conjurés à venir souper avec elle dans une salle souterraine de son palais d’Aznac, puis disparaissant de la salle, elle y fit entrer, soudainement, les eaux du Nil.»

Manéthon.

Vers 1404—(je ne remonte si haut que pour ne pas choquer mes contemporains)—Ysabeau, femme du roi Charles VI, régente de France, habitait, à Paris, l’ancien hôtel Montagu, sorte de palais plus connu sous le nom de l’hôtel Barbette.

Là se projetaient les fameuses parties de joutes aux flambeaux sur la Seine; c’étaient des nuits de gala, des concerts, des festins, enchantés tant par la beauté des femmes et des jeunes seigneurs que par le luxe inouï que la cour y déployait.

La reine venait d’innover ces robes «à la gore» où l’on entrevoyait le sein à travers un lacis de rubans agrémentés de pierreries et ces coiffures qui nécessitèrent d’exhausser de plusieurs coudées le cintre des portes féodales. Dans la journée, le rendez-vous des courtisans (qui se trouvait proche du Louvre) était la grand’salle et la terrasse d’orangers de l’argentier du roi, messire Escabala. On y jouait sur table chaude et, parfois, les cornets de passe-dix roulaient des dés sur des enjeux capables d’affamer des provinces. On gaspillait quelque peu les lourds trésors amassés, si péniblement, par l’économe Charles V. Si les finances diminuaient l’on augmentait les dîmes, tailles, corvées, aides, subsides, séquestres, maltôtes et gabelles jusqu’à merci. La joie était dans tous les cœurs.—C’était en ces jours, aussi, que, sombre, se tenant à l’écart et devant commencer par abolir, dans ses États, tous ces hideux impôts, Jean de Nevers, chevalier, seigneur de Salins, comte de Flandre et d’Artois, comte de Nevers, baron de Réthel, palatin de Malines, deux fois pair de France et doyen des pairs, cousin du roi, soldat devant être désigné, par le Concile de Constance, comme le seul chef d’armées auquel on dût obéir sans excommunication et aveuglément, premier grand feudataire du royaume, premier sujet du roi (qui n’est, lui-même, que le premier sujet de la nation), duc héréditaire de Bourgogne, futur héros de Nicopolis—et de cette victoire de l’Hesbaie où, déserté par les Flamands, il s’acquit l’héroïque surnom de Sans Peur devant toute l’armée en délivrant la France d’un premier ennemi;—c’était en ces jours, disons-nous, que le fils de Philippe le Hardi et de Marguerite II, que Jean sans Peur, enfin, déjà songeait à défier, à feu et à sang, pour sauver la Patrie, Henri de Derby, comte de Hereford et de Lancastre, cinquième du nom, roi d’Angleterre, et qui,—lorsque sa tête fut mise à prix par ce roi,—n’obtint de la France que d’être déclaré traître.

On s’essayait gauchement aux premiers jeux de cartes importés, depuis quelques jours, par Odette de Champ-d’Hiver.

Des paris de toute nature étaient tenus; on buvait là des vins provenus des meilleurs coteaux du duché de Bourgogne. Les Tensons nouveaux, les Virelais du duc d’Orléans (l’un des sires des Fleurs-de-Lys qui ont raffolé le plus des belles rimes) cliquetaient. On discutait modes et armureries; souvent l’on chantait des couplets dissolus.

La fille de ce richomme, Bérénice Escabala, était une aimable enfant, des plus jolies. Son sourire virginal attirait l’essaim fort étincelant des gentilshommes. Il était de notoriété que la grâce de son accueil était indistincte pour tous.

Un jour, il advint qu’un jeune seigneur, le vidame de Maulle, qui était alors le favori d’Ysabeau, s’avisa d’engager sa parole (après boire, certes!) qu’il triompherait de l’inflexible innocence de la fille de ce maître Escabala; bref, qu’elle serait à lui dans un délai rapproché.

Ceci fut lancé au milieu d’un groupe de courtisans. Autour d’eux bruissaient les rires et les refrains de l’époque; mais le tapage ne couvrit pas la phrase imprudente du jeune homme. La gageure, acceptée au choc des coupes, parvint aux oreilles de Louis d’Orléans.

Louis d’Orléans, beau-frère de la reine, avait été distingué par elle, dès les premiers temps de la régence, d’un attachement passionné. C’était un prince brillant et frivole, mais des plus sinistres. Il y avait, entre Ysabeau de Bavière et lui, certaines parités de nature qui font ressembler leur adultère à un inceste. En dehors des regains capricieux d’une tendresse fanée, il sut toujours se conserver, dans le cœur de la reine, une sorte d’affection bâtarde qui tenait plutôt du pacte que de la sympathie.

Le duc surveillait les favoris de sa belle-sœur. Lorsque l’intimité des amants semblait devenir menaçante pour l’influence qu’il tenait à garder sur la reine, il était peu scrupuleux sur les moyens d’amener entre eux une rupture presque toujours tragique; l’un de ces moyens fût-il même la délation.

Le propos en question fut donc rapporté, par ses soins, à la royale amie du vidame de Maulle.

Ysabeau sourit, plaisanta cette parole, et sembla n’y point donner plus d’attention.

La reine avait ses mires qui lui vendaient les secrets de l’Orient propres à exaspérer le feu des désirs conçus pour elle. Cléopâtre nouvelle, c’était une grande épuisée, plutôt faite pour présider des cours d’amour au fond d’un manoir ou donner des modes à une province que pour songer à libérer de l’Anglais le sol du pays. En cette occasion, cependant, elle ne consulta aucun de ses mires,—pas même Arnaut Guilhem, son alchimiste.

Une nuit, à quelque temps de là, le sire de Maulle était auprès de la reine, à l’hôtel Barbette. L’heure était avancée; la fatigue du plaisir ensommeillait les deux amants.

Tout à coup, M. de Maulle crut entendre, dans Paris, des sons de cloches agitées à coups isolés et lugubres.

Il se dressa:

—Qu’est-ce que cela? demanda-t-il.

—Rien.—Laisse!... répondit Ysabeau, enjouée et sans rouvrir les yeux.

—Rien, ma belle reine?—N’est-ce pas le tocsin?

—Oui... peut-être.—Eh bien, ami?

—Le feu a pris à quelque hôtel!

—J’y rêvais, justement, dit Ysabeau.

Un sourire de perles entr’ouvrit les lèvres de la belle dormeuse.

—Même, dans mon rêve, continua-t-elle, c’était toi qui l’avais allumé. Je te voyais jeter un flambeau dans les réserves d’huiles et de fourrages, mignon.

—Moi?

—Oui!... (Elle traînait les syllabes, languissamment). Tu brûlais le logis de messire Escabala, mon argentier, tu sais bien, pour gagner ton pari de l’autre jour.

Le sire de Maulle rouvrit les yeux à demi, pris d’une vague inquiétude.

—Quel pari? N’êtes-vous pas endormie encore, mon bel ange?

—Mais—ton pari d’être l’amant de sa fille, la petite Bérénice, qui a de si beaux yeux!... Oh! quelle bonne et jolie enfant, n’est-ce pas?

—Que dites-vous, ma chère Ysabeau?

—Ne m’avez-vous point comprise, mon seigneur? Je rêvais, vous disais-je, que vous aviez mis le feu à la demeure de mon argentier pour enlever sa fille, pendant l’incendie, et en faire votre maîtresse, afin de gagner votre pari.

Le vidame regarda autour de lui, en silence.

Les lueurs d’un sinistre lointain éclairaient, en effet, les vitraux de la chambre; des reflets de pourpre faisaient saigner les hermines du lit royal; les fleurs de lys des écussons et celles qui achevaient de vivre dans les vases d’émail rougeoyaient! Et rouges, aussi, étaient les deux coupes, sur une crédence chargée de vins et de fruits.

—Ah! je me souviens..., dit, à mi-voix, le jeune homme; c’est vrai; je voulais attirer les regards des courtisans sur cette petite pour les détourner de notre joie!—Mais voyez donc, Ysabeau: c’est réellement un grand incendie,—et les flamboiements s’élèvent du côté du Louvre!

A ces paroles, la reine s’accouda, considéra, très fixement et sans parler, le vidame de Maulle, secoua la tête; puis, indolente et rieuse, appuya, sur les lèvres du jeune homme, un long baiser.

—Tu diras ces choses à maître Cappeluche, lorsque tu seras roué par lui, en place de Grève, ces jours-ci!—Vous êtes un vilain incendiaire, mon amour!

Et, comme les parfums qui sortaient de son corps oriental étourdissaient et brûlaient les sens jusqu’à ôter la force de penser, elle se pressa contre lui.

Le tocsin continuait; on distinguait, dans le lointain, les cris de la foule.

Il répondit, en plaisantant:

—Encore faudrait-il prouver le crime?

Et il rendit le baiser.

—Le prouver, méchant?

—Sans doute?

—Pourrais-tu prouver le nombre des baisers que tu as reçus de moi? Autant vouloir compter les papillons qui s’envolent dans un soir d’été!

Il contemplait cette maîtresse ardente—et si pâle!—qui venait de lui prodiguer les délices et les abandons des plus merveilleuses voluptés.

Il lui prit la main.

—D’ailleurs, ce sera bien facile, continua la jeune femme. Qui donc avait intérêt à profiter d’un incendie pour enlever la fille de messire Escabala? Toi seul. Ta parole est engagée dans le pari!—Et, puisque tu ne pourrais jamais dire où tu étais lorsque le feu a pris?... Tu vois, c’est bien suffisant, au Châtelet, comme élément de procès criminel. On instruit d’abord, et puis... (elle bâilla doucement) la torture fait le reste.

—Je ne pourrais pas dire où j’étais? demanda M. de Maulle.

—Sans doute, puisque, du vivant du roi Charles VI, vous étiez, à cette heure-là, dans les bras de la reine de France, enfant que vous êtes!

La mort se dressait, en effet, et horrible, des deux côtés de l’accusation.

—C’est juste! dit le sire de Maulle, sous le charme du doux regard de son amie.

Il s’enivrait d’envelopper d’un bras cette jeune taille ployée en la chevelure tiède, rousse comme de l’or brûlé.

—Ce sont là des rêves, dit-il. O ma belle vie!...

Ils avaient fait de la musique dans la soirée; sa citole était jetée sur un coussin; une corde se cassa toute seule.

—Endors-toi, mon ange! Tu as sommeil! dit Ysabeau en attirant avec mollesse, sur son sein, le front du jeune homme.

Le bruit de l’instrument l’avait fait tressaillir; les amoureux ont des superstitions.

Le lendemain, le vidame de Maulle fut arrêté et jeté dans un cachot du Grand Châtelet. Le procès commença d’après l’inculpation prédite. Les choses se passèrent exactement comme le lui avait annoncé l’auguste enchanteresse «dont la beauté était si forte qu’elle devait survivre à ses amours».

Il fut impossible au vidame de Maulle de trouver ce qu’en termes de justice on nomme un alibi.

La condamnation à la roue fut prononcée, après la question préalable, ordinaire et extraordinaire, durant les interrogats.

La peine des incendiaires, le voile noir, etc., rien ne fut omis.

Seulement, un incident étrange se produisit au Grand Châtelet.

L’avocat du jeune homme l’avait pris en affection profonde; celui-ci lui avait tout avoué.

Devant l’innocence de M. de Maulle, le défenseur se rendit coupable d’une action héroïque.

La veille de l’exécution, il vint dans le cachot du condamné et le fit évader à la faveur de sa robe. Bref, il se substitua.

Fut-il le plus noble cœur? Fut-il un ambitieux jouant une partie terrible? Qui le saura jamais!

Encore tout brisé et brûlé par la torture, le vidame de Maulle passa la frontière et mourut dans l’exil.

Mais l’avocat fut gardé à sa place.

La belle amie du vidame de Maulle, en apprenant l’évasion du jeune homme, en éprouva seulement une excessive contrariété.

Elle ne voulut pas reconnaître le défenseur de son ami.

Afin que le nom de M. de Maulle fût effacé de la liste des vivants, elle ordonna l’exécution quand même de la sentence.

De sorte que l’avocat fut roué en place de Grève au lieu et place du sire de Maulle.

Priez pour eux.