Contes cruelsParte 19 de 24
Original em francês · tradução para inglês
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L’INCONNUE
A Madame la comtesse de Laclos.
«Le cygne se tait toute sa vie pour bien chanter une seule fois.»
(Proverbe ancien.)
C’était l’enfant sacré qu’un beau vers fait pâlir.
Adrien Juvigny.
Ce soir-là, tout Paris resplendissait aux Italiens. On donnait la Norma. C’était la soirée d’adieu de Maria-Felicia Malibran.
La salle entière, aux derniers accents de la prière de Bellini, Casta diva, s’était levée et rappelait la cantatrice dans un tumulte glorieux. On jetait des fleurs, des bracelets, des couronnes. Un sentiment d’immortalité enveloppait l’auguste artiste, presque mourante, et qui s’enfuyait en croyant chanter!
Au centre des fauteuils d’orchestre, un tout jeune homme dont la physionomie exprimait une âme résolue et fière,—manifestait, brisant ses gants à force d’applaudir, l’admiration passionnée qu’il subissait.
Personne, dans le monde parisien, ne connaissait ce spectateur. Il n’avait pas l’air provincial, mais étranger.—En ses vêtements un peu neufs, mais d’un lustre éteint et d’une coupe irréprochable, assis dans ce fauteuil d’orchestre, il eût paru presque singulier, sans les instinctives et mystérieuses élégances qui ressortaient de toute sa personne. En l’examinant, on eût cherché autour de lui de l’espace, du ciel et de la solitude. C’était extraordinaire: mais Paris, n’est-ce pas la ville de l’Extraordinaire?
Qui était-ce et d’où venait-il?
C’était un adolescent sauvage, un orphelin seigneurial,—l’un des derniers de ce siècle,—un mélancolique châtelain du Nord échappé, depuis trois jours, de la nuit d’un manoir des Cornouailles.
Il s’appelait le comte Félicien de la Vierge; il possédait le château de Blanchelande, en Basse-Bretagne. Une soif d’existence brûlante, une curiosité de notre merveilleux enfer, avait pris et enfiévré, tout à coup, ce chasseur, là-bas!... Il s’était mis en voyage, et il était là, tout simplement. Sa présence à Paris ne datait que du matin, de sorte que ses grands yeux étaient encore splendides.
C’était son premier soir de jeunesse! Il avait vingt ans. C’était son entrée dans un monde de flamme, d’oubli, de banalités, d’or et de plaisirs. Et, par hasard, il était arrivé à l’heure pour entendre l’adieu de celle qui partait.
Peu d’instants lui avaient suffi pour s’accoutumer au resplendissement de la salle. Mais, aux premières notes de la Malibran, son âme avait tressailli; la salle avait disparu. L’habitude du silence des bois, du vent rauque des écueils, du bruit de l’eau sur les pierres des torrents et des graves tombées du crépuscule, avait élevé en poète ce fier jeune homme et, dans le timbre de la voix qu’il entendait, il lui semblait que l’âme de ces choses lui envoyait la prière lointaine de revenir.
Au moment où, transporté d’enthousiasme, il applaudissait l’artiste inspirée, ses mains demeurèrent en suspens; il resta immobile.
Au balcon d’une loge venait d’apparaître une jeune femme d’une grande beauté.—Elle regardait la scène. Les lignes fines et nobles de son profil perdu s’ombraient des rouges ténèbres de la loge; tel un camée de Florence en son médaillon.—Pâlie, un gardenia dans ses cheveux bruns, et toute seule, elle appuyait, au bord du balcon, sa main dont la forme décelait une lignée illustre. Au joint du corsage de sa robe de moire noire, voilée de dentelles, une pierre malade, une admirable opale, à l’image de son âme, sans doute, luisait dans un cercle d’or. L’air solitaire, indifférent à toute la salle, elle paraissait s’oublier elle-même sous l’invincible charme de cette musique.
Le hasard voulut, cependant, qu’elle détournât, vaguement, les yeux vers la foule; en cet instant, les yeux du jeune homme et les siens se rencontrèrent, le temps de briller et de s’éteindre, une seconde.
S’étaient-ils connus jamais?... Non. Pas sur la terre. Mais que ceux-là qui peuvent dire où commence le Passé décident où ces deux êtres s’étaient, véritablement, déjà possédés, car ce seul regard leur avait persuadé, cette fois et pour toujours, qu’ils ne dataient pas de leur berceau. L’éclair illumine, d’un seul coup, les lames et les écumes de la mer nocturne, et, à l’horizon, les lointaines lignes d’argent des flots: ainsi l’impression, dans le cœur de ce jeune homme, sous ce rapide regard, ne fut pas graduée; ce fut l’intime et magique éblouissement d’un monde qui se dévoile! Il ferma les paupières comme pour y retenir les deux lueurs bleues qui s’y étaient perdues; puis, il voulut résister à ce vertige oppresseur. Il releva les yeux vers l’inconnue.
Pensive, elle appuyait encore son regard sur le sien, comme si elle eût compris la pensée de ce sauvage amant et comme si c’eût été chose naturelle! Félicien se sentit pâlir; l’impression lui vint, en ce coup d’œil, de deux bras qui se joignaient, languissants, autour de son cou.—C’en était fait! le visage de cette femme venait de se réfléchir dans son esprit comme en un miroir familier, de s’y incarner, de s’y reconnaître! de s’y fixer à tout jamais sous une magie de pensées presque divines! Il aimait du premier et inoubliable amour.
Cependant la jeune femme, dépliant son éventail, dont les dentelles noires touchaient ses lèvres, semblait rentrée dans son inattention. Maintenant, on eût dit qu’elle écoutait exclusivement les mélodies de la Norma.
Au moment d’élever sa lorgnette vers la loge, Félicien sentit que ce serait une inconvenance.
—Puisque je l’aime! se dit-il.
Impatient de la fin de l’acte, il se recueillait.—Comment lui parler? apprendre son nom! Il ne connaissait personne.—Consulter, demain, le registre des Italiens? Et si c’était une loge de hasard, achetée à cause de cette soirée! L’heure pressait, la vision allait disparaître. Eh bien! sa voiture suivrait la sienne, voilà tout... Il lui semblait qu’il n’y avait pas d’autres moyens. Ensuite, il aviserait! Puis il se dit, en sa naïveté... sublime: «Si elle m’aime, elle s’apercevra bien et me laissera quelque indice.»
La toile tomba. Félicien quitta la salle très vite. Une fois sous le péristyle, il se promena, simplement, devant les statues.
Son valet de chambre s’étant approché, il lui chuchota quelques instructions; le valet se retira dans un angle et y demeura très attentif.
Le vaste bruit de l’ovation faite à la cantatrice cessa peu à peu, comme tous les bruits de triomphe de ce monde.—On descendait le grand escalier.—Félicien, l’œil fixé au sommet, entre les deux vases de marbre, d’où ruisselait le fleuve éblouissant de la foule, attendit.
Ni les visages radieux, ni les parures, ni les fleurs au front des jeunes filles, ni les camails d’hermine, ni le flot éclatant qui s’écoulait devant lui, sous les lumières, il ne vit rien.
Et toute cette assemblée s’évanouit bientôt, peu à peu, sans que la jeune femme apparût.
L’avait-il donc laissée s’enfuir sans la reconnaître?... Non! c’était impossible.—Un vieux domestique, poudré, couvert de fourrures, se tenait encore dans le vestibule. Sur les boutons de sa livrée noire brillaient les feuilles d’ache d’une couronne ducale.
Tout à coup, au haut de l’escalier solitaire, elle parut! Seule! Svelte, sous un manteau de velours et les cheveux cachés par une mantille de dentelles, elle appuyait sa main gantée sur la rampe de marbre. Elle aperçut Félicien debout auprès d’une statue, mais ne sembla pas se préoccuper davantage de sa présence.
Elle descendit paisiblement. Le domestique s’étant approché, elle prononça quelques paroles à voix basse. Le laquais s’inclina et se retira sans plus attendre. L’instant d’après, on entendit le bruit d’une voiture qui s’éloignait. Alors elle sortit. Elle descendit, toujours seule, les marches extérieures du théâtre. Félicien prit à peine le temps de jeter ces mots à son valet de chambre:
—Rentrez seul à l’hôtel.
En un moment, il se trouva sur la place des Italiens, à quelques pas de cette dame; la foule s’était dissipée, déjà, dans les rues environnantes; l’écho lointain des voitures s’affaiblissait.
Il faisait une nuit d’octobre, sèche, étoilée.
L’inconnue marchait, très lente et comme peu habituée.—La suivre? Il le fallait, il s’y décida. Le vent d’automne lui apportait le parfum d’ambre très faible qui venait d’elle, le traînant et sonore froissement de la moire sur l’asphalte.
Devant la rue Monsigny, elle s’orienta une seconde, puis marcha, comme indifférente, jusqu’à la rue de Grammont déserte et à peine éclairée.
Tout à coup le jeune homme s’arrêta; une pensée lui traversa l’esprit. C’était une étrangère, peut-être!
Une voiture pouvait passer et l’emporter à tout jamais! Demain, se heurter aux pierres d’une ville, toujours! sans la retrouver!
Être séparé d’elle, sans cesse, par le hasard d’une rue, d’un instant qui peut durer l’éternité! Quel avenir! Cette pensée le troubla jusqu’à lui faire oublier toute considération de bienséance.
Il dépassa la jeune femme à l’angle de la sombre rue; alors il se retourna, devint horriblement pâle et, s’appuyant au pilier de fonte du réverbère, il la salua; puis, très simplement, pendant qu’une sorte de magnétisme charmant sortait de tout son être:
—Madame, dit-il, vous le savez; je vous ai vue, ce soir, pour la première fois. Comme j’ai peur de ne plus vous revoir, il faut que je vous dise—(il défaillait)—que je vous aime! acheva-t-il à voix basse, et que, si vous passez, je mourrai sans redire ces mots à personne.
Elle s’arrêta, leva son voile et considéra Félicien avec une fixité attentive. Après un court silence:
—Monsieur,—répondit-elle d’une voix dont la pureté laissait transparaître les plus lointaines intentions de l’esprit,—monsieur, le sentiment qui vous donne cette pâleur et ce maintien doit être, en effet, bien profond, pour que vous trouviez en lui la justification de ce que vous faites. Je ne me sens donc nullement offensée. Remettez-vous, et tenez-moi pour une amie.
Félicien ne fut pas étonné de cette réponse: il lui semblait naturel que l’idéal répondît idéalement.
La circonstance était de celles, en effet, où tous deux avaient à se rappeler, s’ils en étaient dignes, qu’ils étaient de la race de ceux qui font les convenances et non de la race de ceux qui les subissent. Ce que le public des humains appelle, à tout hasard, les convenances n’est qu’une imitation mécanique, servile et presque simiesque de ce qui a été vaguement pratiqué par des êtres de haute nature en des circonstances générales.
Avec un transport de tendresse naïve, il baisa la main qu’on lui offrait.
—Voulez-vous me donner la fleur que vous avez portée dans vos cheveux toute la soirée?
L’inconnue ôta, silencieusement, la pâle fleur, sous les dentelles et, l’offrant à Félicien:
—Adieu maintenant, dit-elle, et à jamais.
—Adieu!... balbutia-t-il,—Vous ne m’aimez donc pas!—Ah! vous êtes mariée! s’écria-t-il tout à coup.
—Non.
—Libre! O ciel!
—Oubliez-moi, cependant! Il le faut, monsieur.
—Mais vous êtes devenue, en un instant, le battement de mon cœur! Est-ce que je puis vivre sans vous? Le seul air que je veuille respirer, c’est le vôtre! Ce que vous dites, je ne le comprends plus: vous oublier... comment cela?
—Un terrible malheur m’a frappée. Vous en faire l’aveu serait vous attrister jusqu’à la mort, c’est inutile.
—Quel malheur peut séparer ceux qui s’aiment!
—Celui-là.
En prononçant cette parole elle ferma les yeux.
La rue s’allongeait, absolument déserte. Un portail donnant sur un petit enclos, une sorte de triste jardin, était grand ouvert auprès d’eux. Il semblait leur offrir son ombre.
Félicien, comme un enfant irrésistible, qui adore, l’emmena sous cette voûte de ténèbres en enveloppant la taille qu’on lui abandonnait.
L’enivrante sensation de la soie tendue et tiède qui se moulait autour d’elle lui communiqua le désir fiévreux de l’étreindre, de l’emporter, de se perdre en son baiser. Il résista. Mais le vertige lui ôtait la faculté de parler. Il ne trouva que ces mots balbutiés et indistincts:
—Mon Dieu, mais, comme je vous aime!
Alors cette femme inclina la tête sur la poitrine de celui qui l’aimait et, d’une voix amère et désespérée:
—Je ne vous entends pas! je meurs de honte! Je ne vous entends pas! Je n’entendrais pas votre nom! Je n’entendrais pas votre dernier soupir! Je n’entends pas les battements de votre cœur qui frappent mon front et mes paupières! Ne voyez-vous pas l’affreuse souffrance qui me tue!—Je suis... ah! je suis Sourde!
—Sourde! s’écria Félicien, foudroyé par une froide stupeur et frémissant de la tête aux pieds.
—Oui! depuis des années! Oh! toute la science humaine serait impuissante à me ressusciter de cet horrible silence. Je suis sourde comme le ciel et comme la tombe, monsieur! C’est à maudire le jour, mais c’est la vérité. Ainsi, laissez-moi!
—Sourde! répétait Félicien, qui, sous cette inimaginable révélation, était demeuré sans pensée, bouleversé et hors d’état même de réfléchir à ce qu’il disait: Sourde?...
Puis, tout à coup:
—Mais, ce soir, aux Italiens, s’écria-t-il, vous applaudissiez, cependant, cette musique!