Quatrevingt-TreizeParte 32 de 38
Original em francês · tradução para inglês
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XV. NE PAS METTRE DANS LA MÊME POCHE UNE MONTRE ET UNE CLEF
Le marquis de Lantenac n'était pas si loin qu'ils le croyaient.
Il n'en était pas moins entièrement en sûreté et hors de leur atteinte.
Il avait suivi Halmalo.
L'escalier par où Halmalo et lui étaient descendus, à la suite des autres fugitifs, se terminait tout près du ravin et des arches du pont par un étroit couloir voûté. Ce couloir s'ouvrait sur une profonde fissure naturelle du sol qui d'un côté aboutissait au ravin, et de l'autre à la forêt. Cette fissure, absolument dérobée aux regards, serpentait sous des végétations impénétrables. Impossible de reprendre là un homme. Un évadé, une fois parvenu dans cette fissure, n'avait plus qu'à faire une fuite de couleuvre, et était introuvable. L'entrée du couloir secret de l'escalier était tellement obstruée de ronces que les constructeurs du passage souterrain avaient considéré comme inutile de la fermer autrement.
Le marquis n'avait plus maintenant qu'à s'en aller. Il n'avait pas à s'inquiéter d'un déguisement. Depuis son arrivée en Bretagne, il n'avait pas quitté ses habits de paysan, se jugeant plus grand seigneur ainsi.
Il s'était borné à ôter son épée, dont il avait débouclé et jeté le ceinturon.
Quand Halmalo et le marquis débouchèrent du couloir dans la fissure, les cinq autres, Guinoiseau, Hoisnard Branche-d'Or, Brin-d'Amour, Chatenay et l'abbé Turmeau, n'y étaient déjà plus.
—Ils n'ont pas été longtemps à prendre leur volée, dit Halmalo.
—Fais comme eux, dit le marquis.
—Monseigneur veut que je le quitte?
—Sans doute. Je te l'ai dit déjà. On ne s'évade bien que seul. Où un passe, deux ne passent pas. Ensemble nous appellerions l'attention. Tu me ferais prendre et je te ferais prendre.
—Monseigneur connaît le pays?
—Oui.
—Monseigneur maintient le rendez-vous à la Pierre-Gauvaine?
—Demain. A midi.
—J'y serai. Nous y serons.
Halmalo s'interrompit.
—Ah! monseigneur, quand je pense que nous avons été en pleine mer, que nous étions seuls, que je voulais vous tuer, que vous étiez mon seigneur, que vous pouviez me le dire, et que vous ne me l'avez pas dit! Quel homme vous êtes!
Le marquis reprit:
—L'Angleterre. Il n'y a plus d'autre ressource. Il faut que dans quinze jours les Anglais soient en France.
—J'aurai bien des comptes à rendre à monseigneur. J'ai fait ses commissions.
—Nous parlerons de tout cela demain.
—A demain, monseigneur.
—A propos, as-tu faim?
—Peut-être, monseigneur. J'étais si pressé d'arriver que je ne sais pas si j'ai mangé aujourd'hui.
Le marquis tira de sa poche une tablette de chocolat, la cassa en deux, en donna une moitié à Halmalo et se mit à manger l'autre.
—Monseigneur, dit Halmalo, à votre droite, c'est le ravin; à votre gauche, c'est la forêt.
—C'est bien. Laisse-moi. Va de ton côté.
Halmalo obéit. Il s'enfonça dans l'obscurité. On entendit un bruit de broussailles froissées, puis plus rien. Au bout de quelques secondes il eût été impossible de ressaisir sa trace. Cette terre du Bocage, hérissée et inextricable, était l'auxiliaire du fugitif. On ne disparaissait pas, on s'évanouissait. C'est cette facilité des dispersions rapides qui faisait hésiter nos armées devant cette Vendée toujours reculante, et devant ses combattants si formidablement fuyards.
Le marquis demeura immobile. Il était de ces hommes qui s'efforcent de ne rien éprouver; mais il ne put se soustraire à l'émotion de respirer l'air libre après avoir respiré tant de sang et de carnage. Se sentir complètement sauvé après avoir été complètement perdu; après la tombe, vue de si près, prendre possession de la pleine sécurité; sortir de la mort et rentrer dans la vie, c'était là, même pour un homme comme Lantenac, une secousse; et, bien qu'il en eût déjà traversé de pareilles, il ne put soustraire son âme imperturbable à un ébranlement de quelques instants. Il s'avoua à lui-même qu'il était content. Il dompta vite ce mouvement qui ressemblait presque à de la joie.
Il tira sa montre, et la fit sonner. Quelle heure était-il?
A son grand étonnement, il n'était que dix heures. Quand on vient de subir une de ces péripéties de la vie humaine où tout a été mis en question, on est toujours stupéfait que des minutes si pleines ne soient pas plus longues que les autres. Le coup de canon d'avertissement avait été tiré un peu avant le coucher du soleil, et la Tourgue avait été abordée par la colonne d'attaque une demi-heure après, entre sept et huit heures, à la nuit tombante. Ainsi, ce colossal combat, commencé à huit heures, était fini à dix. Toute cette épopée avait duré cent vingt minutes. Quelquefois une rapidité d'éclair est mêlée aux catastrophes. Les événements ont de ces raccourcis surprenants.
En y réfléchissant, c'est le contraire qui eût pu étonner; une résistance de deux heures d'un si petit nombre contre un si grand nombre était extraordinaire, et certes elle n'avait pas été courte, ni tout de suite finie, cette bataille de dix-neuf contre quatre mille.
Cependant il était temps de s'en aller, Halmalo devait être loin, et le marquis jugea qu'il n'était pas nécessaire de rester là plus longtemps. Il remit sa montre dans sa veste, non dans la même poche, car il venait de remarquer qu'elle y était en contact avec la clef de la porte de fer que lui avait rapportée l'Imânus, et que le verre de sa montre pouvait se briser contre cette clef; et il se disposa à gagner à son tour la forêt.
Comme il allait prendre à gauche, il lui sembla qu'une sorte de rayon vague pénétrait jusqu'à lui.
Il se retourna, et, à travers les broussailles nettement découpées sur un fond rouge et devenues tout à coup visibles dans leurs moindres détails, il aperçut une grande lueur dans le ravin. Il y marcha, puis se ravisa, trouvant inutile de s'exposer à cette clarté; quelle qu'elle fût, ce n'était pas son affaire après tout; il reprit la direction que lui avait montrée Halmalo et fit quelques pas vers la forêt.
Tout à coup, profondément enfoui et caché sous les ronces, il entendit sur sa tête un cri terrible; ce cri semblait partir du rebord même du plateau au-dessus du ravin. Le marquis leva les yeux, et s'arrêta.
LIVRE CINQUIEME
IN DAEMONE DEUS
I. TROUVÉS, MAIS PERDUS
Au moment où Michelle Fléchard avait aperçu la tour rougie par le soleil couchant, elle en était à plus d'une lieue. Elle qui pouvait à peine faire un pas, elle n'avait point hésité devant cette lieue à faire. Les femmes sont faibles, mais les mères sont fortes. Elle avait marché.
Le soleil s'était couché; le crépuscule était venu, puis l'obscurité profonde; elle avait entendu, marchant toujours, sonner au loin, à un clocher qu'on ne voyait pas, huit heures, puis neuf heures. Ce clocher était probablement celui de Parigné. De temps en temps elle s'arrêtait pour écouter des espèces de coups sourds, qui étaient peut-être un des fracas vagues de la nuit.
Elle avançait droit devant elle, cassant les ajoncs et les landes aiguës sous ses pieds sanglants. Elle était guidée par une faible clarté qui se dégageait du donjon lointain, le faisait saillir, et donnait dans l'ombre à cette tour un rayonnement mystérieux. Cette clarté devenait plus vive quand Les coups devenaient plus distincts, puis elle s'effaçait.
Le vaste plateau où cheminait Michelle Fléchard n'était qu'herbe et bruyère, sans une maison ni un arbre; il s'élevait insensiblement, et, à perte de vue, appuyait sa longue ligne droite et dure sur le sombre horizon étoilé. Ce qui la soutint dans cette montée, c'est qu'elle avait toujours la tour sous les yeux.
Elle la voyait grandir lentement. Les détonations étouffées et les lueurs pâles qui sortaient de la tour avaient, nous venons de le dire, des intermittences; elles s'interrompaient, puis reprenaient, proposant on ne sait quelle poignante énigme à la misérable mère en détresse.
Brusquement elles cessèrent; tout s'éteignit, bruit et clarté; il y eut un moment de plein silence, une sorte de paix lugubre se fit.
C'est en cet instant-là que Michelle Fléchard arriva au bord du plateau.
Elle aperçut à ses pieds un ravin dont le fond se perdait dans une blême épaisseur de nuit; à quelque distance, sur le haut du plateau, un enchevêtrement de roues, de talus et d'embrasures qui était une batterie de canons, et devant elle, confusément éclairé par les mèches allumées de la batterie, un énorme édifice qui semblait bâti avec des ténèbres plus noires que toutes les autres ténèbres qui l'entouraient.
Cet édifice se composait d'un pont dont les arches plongeaient dans le ravin, et d'une sorte de château qui s'élevait sur le pont, et le château et le pont s'appuyaient à une haute rondeur obscure, qui était la tour vers laquelle cette mère avait marché de si loin.
On voyait des clartés aller et venir aux lucarnes de la tour, et, à une rumeur qui en sortait, on la devinait pleine d'une foule d'hommes dont quelques silhouettes débordaient en haut jusque sur la plate-forme.
Il y avait près de la batterie un campement dont Michelle Fléchard distinguait les vedettes, mais, dans l'obscurité et dans les broussailles, elle n'en avait pas été aperçue.
Elle était parvenue au bord du plateau, si près du pont qu'il lui semblait presque qu'elle y pouvait toucher avec la main. La profondeur du ravin l'en séparait. Elle distinguait dans l'ombre les trois étages du château du pont.
Elle resta un temps quelconque, car les mesures du temps s'effaçaient dans son esprit, absorbée et muette devant ce ravin béant et cette bâtisse ténébreuse. Qu'était-ce que cela? Que se passait-il là? Etait-ce la Tourgue? Elle avait le vertige d'on ne sait quelle attente qui ressemblait à l'arrivée et au départ. Elle se demandait pourquoi elle était là.
Elle regardait, elle écoutait.
Subitement elle ne vit plus rien.
Un voile de fumée venait de monter entre elle et ce qu'elle regardait. Une âcre cuisson lui fit fermer les yeux. A peine avait-elle clos les paupières qu'elles s'empourprèrent et devinrent lumineuses. Elle les rouvrit.
Ce n'était plus la nuit qu'elle avait devant elle, c'était le jour; mais une espèce de jour funeste, le jour qui sort du feu. Elle avait sous les yeux un commencement d'incendie.
La fumée de noire était devenue écarlate, et une grande flamme était dedans; cette flamme apparaissait, puis disparaissait, avec ces torsions farouches qu'ont les éclairs et les serpents.
Cette flamme sortait comme une langue de quelque chose qui ressemblait à une gueule et qui était une fenêtre pleine de feu. Cette fenêtre, grillée de barreaux de fer déjà rouges, était une des croisées de l'étage inférieur du château construit sur le pont. De tout l'édifice on n'apercevait que cette fenêtre. La fumée couvrait tout, même le plateau, et l'on ne distinguait que le bord du ravin, noir sur la flamme vermeille.
Michelle Fléchard, étonnée, regardait. La fumée est nuage, le nuage est rêve; elle ne savait plus ce qu'elle voyait. Devait-elle fuir? Devait-elle rester? Elle se sentait presque hors du réel.
Un souffle de vent passa et fendit le rideau de fumée, et dans la déchirure la tragique bastille, soudainement démasquée, se dressa visible tout entière, donjon, pont, châtelet, éblouissante, horrible, avec la magnifique dorure de l'incendie, réverbéré sur elle de haut en bas. Michelle Fléchard put tout voir dans la netteté sinistre du feu.
L'étage inférieur du château bâti sur le pont brûlait.
Au-dessus on distinguait les deux autres étages encore intacts, mais comme portés par une corbeille de flammes. Du rebord du plateau, où était Michelle Fléchard, on en voyait vaguement l'intérieur à travers des interpositions de feu et de fumée. Toutes les fenêtres étaient ouvertes.
Par les fenêtres du second étage qui étaient très grandes, Michelle Fléchard apercevait, le long des murs, des armoires qui lui semblaient pleines de livres, et, devant une des croisées, à terre, dans la pénombre, un petit groupe confus, quelque chose qui avait l'aspect indistinct et amoncelé d'un nid ou d'une couvée, et qui lui faisait l'effet de remuer par moments.
Elle regardait cela.
Qu'était-ce que ce petit groupe d'ombre?
A de certains instants, il lui venait à l'esprit que cela ressemblait à des formes vivantes, elle avait la fièvre, elle n'avait pas mangé depuis le matin, elle avait marché sans relâche, elle était exténuée, elle se sentait dans une sorte d'hallucination dont elle se défiait instinctivement; pourtant ses yeux de plus en plus fixes ne pouvaient se détacher de cet obscur entassement d'objets quelconques, inanimés probablement, et en apparence inertes, qui gisait là sur le parquet de cette salle superposée à l'incendie.
Tout à coup le feu, comme s'il avait une volonté, allongea d'en bas un de ses jets vers le grand lierre mort qui couvrait précisément cette façade que Michelle Fléchard regardait. On eût dit que la flamme venait de découvrir ce réseau de branches sèches; une étincelle s'en empara avidement, et se mit à monter le long des sarments avec l'agilité affreuse des traînées de poudre. En un clin d'oeil, la flamme atteignit le second étage. Alors, d'en haut, elle éclaira l'intérieur du premier. Une vive lueur mit subitement en relief trois petits êtres endormis.
C'était un petit tas charmant, bras et jambes mêlés, paupières fermées, blondes têtes souriantes.
La mère reconnut ses enfants.
Elle jeta un cri effrayant.
Ce cri de l'inexprimable angoisse n'est donné qu'aux mères. Rien n'est plus farouche et rien n'est plus touchant. Quand une femme le jette, on croit entendre une louve; quand une louve le pousse, on croit entendre une femme.
Ce cri de Michelle Fléchard fut un hurlement. Hécube aboya, dit Homère.
C'était ce cri que le marquis de Lantenac venait d'entendre.
On a vu qu'il s'était arrêté.
Le marquis était entre l'issue du passage par où Halmalo l'avait fait échapper, et le ravin. A travers les broussailles entre-croisées sur lui, il vit le pont en flammes, la Tourgue rouge de la réverbération, et, par l'écartement de deux branches, il aperçut au-dessus de sa tête, de l'autre côté, sur le rebord du plateau, vis-à-vis du château brûlant et dans le plein jour de l'incendie, une figure hagarde et lamentable, une femme penchée sur le ravin.
C'était de cette femme qu'était venu ce cri.
Cette figure, ce n'était plus Michelle Fléchard, c'était Gorgone. Les misérables sont les formidables. La paysanne s'était transfigurée en Euménide. Cette villageoise quelconque, vulgaire, ignorante, inconsciente, venait de prendre brusquement les proportions épiques du désespoir. Les grandes douleurs sont une dilatation gigantesque de l'âme; cette mère, c'était la maternité; tout ce qui résume l'humanité est surhumain; elle se dressait là, au bord de ce ravin, devant cet embrasement, devant ce crime, comme une puissance sépulcrale; elle avait le cri de la bête et le geste de la déesse; sa face, d'où tombaient des imprécations, semblait un masque de flamboiement. Rien de souverain comme l'éclair de ses yeux noyés de larmes; son regard foudroyait l'incendie.
Le marquis écoutait. Cela tombait sur sa tête; il entendait on ne sait quoi d'inarticulé et de déchirant, plutôt des sanglots que des paroles.
—Ah! mon Dieu! mes enfants! Ce sont mes enfants! Au secours! au feu! au feu! au feu! Mais vous êtes donc des bandits! Est-ce qu'il n'y a personne là? Mais mes enfants vont brûler! Ah! voilà une chose! Georgette! mes enfants! Gros-Alain, René-Jean! Mais qu'est-ce que cela veut dire? Qui donc a mis mes enfants là? Ils dorment. Je suis folle! C'est une chose impossible. Au secours!
Cependant un grand mouvement se faisait dans la Tourgue et sur le plateau. Tout le camp accourait autour du feu qui venait d'éclater. Les assiégeants, après avoir eu affaire à la mitraille, avaient affaire à l'incendie. Gauvain, Cimourdain, Guéchamp donnaient des ordres. Que faire? Il y avait à peine quelques seaux d'eau à puiser dans le maigre ruisseau du ravin. L'angoisse allait croissant. Tout le rebord du plateau était couvert de visages effarés qui regardaient.
Ce qu'on voyait était effroyable.
On regardait, et l'on n'y pouvait rien.
La flamme, par le lierre qui avait pris feu, avait gagné l'étage d'en haut. Là elle avait trouvé le grenier plein de paille et elle s'y était précipitée. Tout le grenier brûlait maintenant. La flamme dansait; la joie de la flamme, chose lugubre. Il semblait qu'un souffle scélérat attisait ce bûcher. On eût dit que l'épouvantable Imânus tout entier était là changé en tourbillon d'étincelles, vivant de la vie meurtrière du feu, et que cette âme monstre s'était faite incendie.
L'étage de la bibliothèque n'était pas encore atteint, la hauteur de son plafond et l'épaisseur de ses murs retardaient l'instant où il prendrait feu, mais cette minute fatale approchait; il était léché par l'incendie du premier étage et caressé par celui du troisième. L'affreux baiser de la mort l'effleurait. En bas une cave de lave, en haut une voûte de braise; qu'un trou se fît au plancher, c'était l'écroulement dans la cendre rouge; qu'un trou se fît au plafond, c'était l'ensevelissement sous les charbons ardents. René-Jean, Gros-Alain et Georgette ne s'étaient pas encore réveillés, ils dormaient du sommeil profond et simple de l'enfance, et, à travers les plis de flamme et de fumée qui tour à tour couvraient et découvraient les fenêtres, on les apercevait dans cette grotte de feu, au fond d'une lueur de météore, paisibles, gracieux, immobiles, comme trois enfants-Jésus confiants endormis dans un enfer; et un tigre eût pleuré de voir ces roses dans cette fournaise et ces berceaux dans ce tombeau.
Cependant la mère se tordait les bras: