Quatrevingt-Treize Cap. 1/5 · 0%

Quatrevingt-TreizeParte 21 de 38

Victor Hugo

Original em francês · tradução para inglês

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Cela dit, le marquis alla à la barricade. Le chef venu, tout changea de face. La barricade était mal faite pour l'artillerie, il n'y avait place que pour deux canons: le marquis mit en batterie deux pièces de seize, auxquelles on fit des embrasures. Comme il était penché sur un des canons, observant la batterie ennemie par l'embrasure, il aperçut Gauvain.

—C'est lui! cria-t-il.

Alors il prit lui-même l'écouvillon et le fouloir, chargea la pièce, fixa le fronton de mire, et pointa.

Trois fois il ajusta Gauvain, et le manqua. Le troisième coup ne réussit qu'à le décoiffer.

—Maladroit! murmura Lantenac. Un peu plus bas, j'avais la tête.

Brusquement la torche s'éteignit, et il n'eut plus devant lui que les ténèbres.

—Soit, dit-il.

Et se tournant vers les canonniers paysans, il cria:

—A mitraille!

Gauvain de son côté n'était pas moins sérieux. La situation s'aggravait. Une phase nouvelle du combat se dessinait. La barricade en était à le canonner. Qui sait si elle n'allait point passer de la défensive à l'offensive? Il avait devant lui, en défalquant les morts et les fuyards, au moins cinq mille combattants, et il ne lui restait à lui que douze cents hommes maniables. Que deviendraient les républicains si l'ennemi s'apercevait de leur petit nombre? Les rôles seraient intervertis. On était assaillant, on serait assailli. Que la barricade fit une sortie, tout pouvait être perdu.

Que faire? Il ne fallait point songer à attaquer la barricade de front; un coup de vive force était chimérique: douze cents hommes ne débusquent pas cinq mille hommes. Brusquer était impossible, attendre était funeste. Il fallait en finir. Mais comment?

Gauvain était du pays, il connaissait la ville; il savait que la vieille halle, où les vendéens s'étaient crénelés, était adossée à un dédale de ruelles étroites et tortueuses.

Il se tourna vers son lieutenant qui était ce vaillant capitaine Guéchamp, fameux plus tard pour avoir nettoyé la forêt de Concise où était né Jean Chouan, et pour avoir, en barrant aux rebelles la chaussée de l'étang de la Chaîne, empêché la prise de Bourgneuf.

—Guéchamp, dit-il, je vous remets le commandement. Faites tout le feu que vous pourrez. Trouez la barricade à coups de canon. Occupez-moi tous ces gars-là.

—C'est compris, dit Guéchamp.

—Massez toute la colonne, armes chargées, et tenez-la prête à l'attaque.

Il ajouta quelques mots à l'oreille de Guéchamp.

—C'est entendu, dit Guéchamp.

Gauvain reprit:

—Tous nos tambours sont-ils sur pied?

—Oui.

—Nous en avons neuf. Gardez-en deux, donnez-m'en sept.

Les sept tambours vinrent en silence se ranger devant Gauvain.

Alors Gauvain cria:

—A moi le bataillon du Bonnet-Rouge!

Douze hommes, dont un sergent, sortirent du gros de la troupe.

—Je demande tout le bataillon, dit Gauvain.

—Le voilà, répondit le sergent.

—Vous êtes douze!

—Nous restons douze.

—C'est bien, dit Gauvain.

Ce sergent était le bon et rude troupier Radoub, qui avait adopté au nom du bataillon les trois enfants rencontrés dans le bois de la Saudraie.

Un demi-bataillon seulement, on s'en souvient, avait été exterminé à Herbe-en-Pail, et Radoub avait eu ce bon hasard de n'en point faire partie.

Un fourgon de fourrage était proche; Gauvain le montra du doigt au sergent.

—Sergent, faites faire à vos hommes des liens de paillé, et qu'on torde cette paille autour des fusils pour qu'on n'entende pas de bruit s'ils s'entre-choquent.

Une minute s'écoula, l'ordre fut exécuté, en silence et dans l'obscurité.

—C'est fait, dit le sergent.

—Soldats, ôtez vos souliers, reprit Gauvain.

—Nous n'en avons pas, dit le sergent.

Cela faisait, avec les sept tambours, dix-neuf hommes: Gauvain était le vingtième.

Il cria:

—Sur une seule file. Suivez-moi. Les tambours derrière moi. Le bataillon ensuite. Sergent, vous commanderez le bataillon.

Il prit la tête de la colonne, et, pendant que la canonnade continuait des deux côtés, ces vingt hommes, glissant comme des ombres s'enfoncèrent dans les ruelles désertes.

Ils marchèrent quelque temp de la sorte, serpentant le long des maisons. Tout semblait mort dans la ville; les bourgeois s'étaient blottis dans les caves. Pas une porte qui ne fût barrée, pas un volet qui ne fût fermé. De lumière nulle part.

La grande rue faisait dans ce silence un fracas furieux; le combat au canon continuait; la batterie républicaine et la barricade royaliste se crachaient toute leur mitraille avec rage.

Après vingt minutes de marche tortueuse, Gauvain, qui dans cette obscurité cheminait avec certitude, arriva à l'extrémité d'une ruelle d'où l'on rentrait dans la grande rue; seulement on était de l'autre côté de la halle.

La position était tournée. De ce côté-ci il n'y avait pas de retranchement, ceci est l'éternelle imprudence des constructeurs de barricades, la halle était ouverte, et l'on pouvait entrer sous les piliers où étaient attelés quelques chariots de bagages prêts à partir. Gauvain et ses dix-neuf hommes avaient devant eux les cinq mille Vendéens, mais de dos et non de front.

Gauvin parla à voix basse au sergent; on défit la paille nouée autour des fusils; les douze grenadiers se postèrent en bataille derrière l'angle de la ruelle, et les sept tambours, la baguette haute, attendirent.

Les décharges d'artillerie étaient intermittentes. Tout à coup, dans un intervalle, entre deux détonations, Gauvain leva son épée, et d'une voix qui, dans ce silence, sembla un éclat de clairon, il cria:

—Deux cents hommes par la droite, deux cents hommes par la gauche, tout le reste sur le centre!

Les douze coups de fusil partirent, et les sept tambours sonnèrent la charge.

Et Gauvain jeta le cri redoutable des bleus:

—A la bayonnette! Fonçons!

L'effet fut inouï.

Toute cette masse paysanne se sentit prise à revers, et s'imagina avoir une nouvelle armée dans le dos. En même temps, entendant le tambour, la colonne qui tenait le haut de la grande rue et que commandait Guéchamp s'ébranla, battant la charge de son côté, et se jeta au pas de course sur la barricade; les paysans se virent entre deux feux; la panique est un grossissement, dans la panique un coup de pistolet fait le bruit d'un coup de canon, toute clameur est fantôme, et l'aboiement d'un chien semble le rugissement d'un lion. Ajoutons que le paysan prend peur comme le chaume prend feu, et, aussi aisément qu'un feu de chaume devient incendie, une peur de paysan devient déroute. Ce fut une fuite inexprimable.

En quelques instants la halle fut vide, les gars terrifiés se désagrégèrent, rien à faire pour les officiers. L'Imânus tua inutilement deux ou trois fuyards, on n'entendait que ce cri: Sauve qui peut! et cette armée, à travers les rues de la ville comme à travers les trous d'un crible, se dispersa dans la campagne, avec une rapidité de nuée emportée par l'ouragan.

Les uns s'enfuirent vers Châteanneuf, les autres vers Merguer, les autres vers Antrain.

Le marquis de Lantenac vit cette déroute. Il encloua de sa main les canons, puis il se retira, le dernier, lentement et froidement, et il dit:

—Décidément les paysans ne tiennent pas. Il nous faut les anglais.

IV. C'EST LA SECONDE FOIS

La victoire était complète.

Gauvain se tourna vers les hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, et leur dit:

—Vous êtes douze, mais vous en valez mille.

Un mot du chef, c'était la croix d'honneur de ce temps-là.

Guéchamp, lancé par Gauvain hors de la ville, poursuivit les fuyards et en prit beaucoup.

On alluma des torches et l'on fouilla la ville.

Tout ce qui ne put s'évader se rendit. On illumina la grande rue avec des pots à feu. Elle était jonchée de morts et de blessés. La fin d'un combat s'arrache toujours, quelques groupes désespérés résistaient encore çà et là, on les cerna, et ils mirent bas les armes.

Gauvain avait remarqué dans le pèle-mêle effréné de la déroute un homme intrépide, espèce de faune agile et robuste, qui avait protégé la fuite des autres et ne s'était pas enfui. Ce paysan s'était magistralement servi de sa carabine, fusillant avec le canon, assommant avec la crosse, si bien qu'il l'avait cassée; maintenant il avait un pistolet dans un poing et un sabre dans l'autre. On n'osait l'approcher. Tout à coup Gauvain le vit qui chancelait et qui s'adossait à un pilier de la grande rue. Cet homme venait d'être blessé. Mais il avait toujours aux poings son sabre et son pistolet. Gauvain mit son épée sous son bras et alla à lui.

—Rends-toi, dit-il.

L'homme le regarda fixement. Sou sang coulait sous ses vêtements d'une blessure qu'il avait, et faisait une mare à ses pieds.

—Tu es mon prisonnier, reprit Gauvain.

L'homme resta muet.

—Comment t'appelles-tu?

L'homme dit:

—Je m'appelle Danse-à-l'Ombre.

—Tu es un vaillant, dit Gauvain.

Et il lui tendit la main.

L'homme répondit:

—Vive le roi!

Et ramassant ce qui lui restait de force, levant les deux bras à la fois, il tira au cur de Gauvain un coup de pistolet et lui asséna sur la tête un coup de sabre.

Il fit cela avec une promptitude de tigre; mais quelqu'un fut plus prompt encore. Ce fut un homme à cheval qui venait d'arriver et qui était là depuis quelques instants, sans qu'on eût fait attention à lui. Cet homme, voyant le vendéen lever le sabre et le pistolet, se jeta entre lui et Gauvain. Sans cet homme, Gauvain était mort. Le cheval reçut le coup pistolet, l'homme reçut le coup de sabre, et tous deux tombèrent. Tout cela se fit le temps de jeter un cri.

Le vendéen de son côté s'était affaissé sur le pavé.

Le coup de sabre avait frappé l'homme en plein visage: il était à terre, évanoui. Le cheval était tué.

Gauvain s'approcha.

—Qui est cet homme? dit-il.

Il le considéra. Le sang de la balafre inondait le blessé et lui faisait un masque rouge. Il était impossible de distinguer sa figure. On lui voyait des cheveux gris.

—Cet homme m'a sauté la vie, poursuivit Gauvain. Quelqu'un d'ici le connaît-il?

Mon commandant, dit un soldat, cet homme est entré dans la ville tout à l'heure. Je l'ai vu arriver. Il venait par la route de Pontorson.

Le chirurgien-major de la colonne était accouru avec sa trousse. Le blessé était toujours sans connaissance. Le chirurgien l'examina et dit:

—Une simple balafre. Ce n'est rien. Cela se recoud. Dans huit jours il sera sur pied. C'est un beau coup de sabre.

Le blessé avait un manteau, une ceinture tricolore, des pistolets, un sabre. On le coucha sur une civière. On le déshabilla. On apporta un seau d'eau fraîche, le chirurgien lava la plaie. Le visage commença à apparaître. Gauvain le regardait avec une attention profonde.

—A-t-il des papiers sur lui? demanda Gauvain.

Le chirurgien tâta la poche de côté et en tira un portefeuille, qu'il tendit à Gauvain.

Cependant le blessé, ranimé par l'eau froide, revenait à lui. Ses paupières remuaient vaguement. Gauvain fouillait le portefeuille; il y trouva une feuille de papier pliée en quatre, il la déplia, il lut:

«Comité de salut public. Le citoyen Cimourdain…»

Il jeta un cri:

—Cimourdain!

Ce cri fit ouvrir les yeux au blessé.

Gauvain était éperdu.

—Cimourdain! c'est vous! C'est la seconde fois que vous me sauvez la vie.

Cimourdain regardait Gauvain. Un ineffable éclair de joie illuminait sa face sanglante.

Gauvain tomba à genoux devant le blessé en criant:

—Mon maître!

—Ton père, dit Cimourdain.

V. LA GOUTTE D'EAU FROIDE

Ils ne s'étaient pas vus depuis beaucoup d'années, mais leurs curs ne s'étaient jamais quittés; ils se reconnurent comme s'ils s'étaient séparés la veille.

On avait improvisé une ambulance à l'hôtel de ville de Dol. On porta Cimourdain sur un lit dans une petite chambre contiguë à la grande salle commune aux blessés. Le chirurgien, qui avait recousu la balafre, mit fin aux épanchements entre ces deux hommes, et jugea qu'il fallait laisser dormir Cimourdain. Gauvain d'ailleurs était réclamé par ces mille soins qui sont les devoirs et les soucis de la victoire. Cimourdain resta seul; mais il ne dormit pas; il avait deux fièvres, la fièvre de sa blessure et la fièvre de sa joie.

Il ne dormit pas, et pourtant il ne lui semblait pas être éveillé. Etait-ce possible? son rêve était réalisé. Cimourdain était de ceux qui ne croient pas au quine, et il l'avait. Il retrouvait Gauvain. Il l'avait quitté enfant, il le retrouvait homme: il la retrouvait, grand, redoutable, intrépide. Il le retrouvait triomphant, et triomphant pour le peuple. Gauvain était en Vendée le point d'appui de la révolution, et c'était lui, Cimourdain, qui avait fait cette colonne à la république. Ce victorieux était son élève. Ce qu'il voyait rayonner à travers cette jeune figure réservée peut-être au panthéon républicain, c'était sa pensée, à lui Cimourdain; son disciple, l'enfant de son esprit, était dès à présent un héros et serait avant peu une gloire; il semblait à Cimourdain qu'il revoyait sa propre âme faite Génie. Il venait de voir de ses yeux comment Gauvain faisait la guerre; il était comme Chiron ayant va combattre Achille. Rapport mystérieux entre le prêtre et le centaure; car le prêtre n'est homme qu'à mi-corps.

Tous les hasards de cette aventure, mêlés à l'insomnie de sa blessure, emplissaient Cimourdain d'une sorte d'enivrement mystérieux. Une jeune destinée se levait, magnifique, et, ce qui ajoutait à sa joie profonde, il avait plein pouvoir sur cette destinée; encore un succès comme celui qu'il venait de voir, et Cimourdain n'aurait qu'un mot à dire pour que la république confiât à Gauvain une armée. Rien n'éblouit comme l'étonnement de voir tout réussir. C'était le temps où chacun avait son rêve militaire; chacun voulait faire un général; Danton voulait faire Westermann, Marat voulait faire Rossignol, Hébert voulait faire Ronsin; Robespierre voulait les défaire tous. Pourquoi pas Gauvain? Se disait Cimourdain; et il songeait. L'illimité était devant lui; il passait d'une hypothèse à l'autre; tons les obstacles s'évanouissaient; une fois qu'on a mis le pied sur cette échelle-là, on ne s'arrête plus, c'est la montée infinie, on part de l'homme et l'on arrive à l'étoile. Un grand général n'est qu'un chef d'armées; un grand capitaine est en même temps un chef d'idées; Cimourdain rêvait Gauvain grand capitaine. Il lui semblait, car la rêverie va vite, voir Gauvain sur l'Océan, chassant les anglais; sur le Rhin, châtiant les rois du Nord; aux Pyrénées, repoussant l'Espagne; aux Alpes, faisant signe à Rome de se lever. Il y avait en Cimourdain deux hommes, un homme tendre et un homme sombre; tous deux étaient contents; car, l'inexorable étant son idéal en même temps qu'il voyait Gauvain superbe, il le voyait terrible. Cimourdain pensait à tout ce qu'il fallait détruire avant de construire, et, certes, se disait-il, ce n'est pas l'heure des attendrissements. Gauvain sera «à la hauteur», mot du temps. Cimourdain se figurait Gauvain écrasant du pied les ténèbres, cuirassé de lumière, avec une lueur de météore au front, ouvrant les grandes ailes idéales de la justice, de la raison et du progrès, et une épée là la main; ange, mais exterminateur.

Au plus fort de cette rêverie qui était presque une extase, il entendit, par la porte entr'ouverte, qu'on parlait dans la grande salle de l'ambulance, voisine de sa chambre; il reconnut la voix de l'homme. Il écouta. Il y avait un bruit de pas. Des soldats disaient:

—Mon commandant, cet homme-ci est celui qui a tiré sur vous. Pendant qu'on ne le voyait pas, il s'était traîné dans une cave. Nous l'avons trouvé. Le voilà.

Alors Cimourdain entendit ce dialogue entre Gauvain et l'homme:

—Tu es blessé?

—Je me porte assez bien pour être fusillé.

—Mettez cet homme dans un lit. Pansez-le, soignez-le, guérissez-le.

—Je veux mourir.

—Tu vivras. Tu as voulu me tuer au nom du roi; je te fais grâce au nom de la république.

Une ombre passa sur le front de Cimourdain. Il eut comme un réveil en sursaut, et il murmura avec une sorte d'accablement sinistre:

—En effet, c'est un clément.

VI. SEIN GUÉRI, CUR SAIGNANT

Une balafre se guérit vite; mais il y avait quelque part quelqu'un de plus gravement blessé que Cimourdain. C'était la femme fusillée que le mendiant Tellmarch avait ramassée dans la grande mare de sang de la ferme d'Herbe-en-Pail.

Michelle Fléchard était plus en danger encore que Tellmarch ne l'avait cru: au trou qu'elle avait au-dessus du sein correspondait un trou dans l'omoplate; en même temps qu'une balle lui cassait la clavicule, une autre balle lui traversait l'épaule; mais, comme le poumon n'avait pas été touché, elle put guérir. Tellmarch était un «philosophe», mot de paysans qui signifie un peu médecin, un peu chirurgien et un peu sorcier. Il soigna la blessée dans sa tanière de bête sur son grabat de varech, avec ces choses mystérieuses qu'on appelle des «simples», et, grâce à lui, elle vécut.

La clavicule se ressouda, les trous de la poitrine et de l'épaule se fermèrent; après quelques semaines, la blessée fut convalescente.

Un matin, elle put sortir du carnichot, appuyée sur Tellmarch; elle alla s'asseoir sous les arbres au soleil. Tellmarch savait d'elle peu de chose, les plaies de poitrine exigent le silence, et, pendant la quasi-agonie qui avait précédé sa guérison, elle avait à peine dit quelques paroles. Quand elle voulait parler, Tellmarch la faisait taire: mais elle avait une rêverie opiniâtre, et Tellmarch observait dans ses yeux une sombre allée et venue de pensées poignantes. Ce matin-là elle était forte, elle pouvait presque marcher seule; une cure, c'est une paternité, et Tellmarch la regardait, heureux. Ce bon vieux homme se mit à sourire. Il lui parla.

—Eh bien, nous sommes debout. Nous n'avons plus de plaie.

—Qu'au coeur, dit-elle.

Et elle reprit:

—Alors vous ne savez pas du tout où ils sont?

—Qui ça? demanda Tellmarch.

—Mes enfants.

Cet «alors» exprimait tout un monde de pensées; cela signifiait: «puisque vous ne m'en parlez pas, puisque depuis tant de jours vous êtes près de moi sans m'en ouvrir la bouche, puisque vous me faites taire chaque fois que je veux rompre le silence, puisque vous semblez craindre que je n'en parle, c'est que vous n'avez rien à m'en dire.» Souvent dans la fièvre, dans l'égarement, dans le délire, elle avait appelé ses enfants, et elle avait bien vu, car le délire fait ses remarques, que le vieux homme ne lui répondait pas.