Quatrevingt-TreizeParte 13 de 38
Original em francês · tradução para inglês
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—Robespierre, Danton, le danger est dans ce tas de cafés, dans ce tas de brelans, dans ce tas de clubs, club des Noirs, club des Fédérés, club des Dames, club des Impartiaux, qui date de Clermont-Tonnerre et qui a été le club monarchique de 1790, cercle social imaginé par le prêtre Claude Fauchet, club des Bonnets de laine fondé par le gazetier Prudhomme, et Coetera; sans compter votre club des Cordeliers, Danton. Le danger est, dans la famine, qui fait que le porte-sacs Blin a accroché à la lanterne de l'Hôtel-de-ville le boulanger du marché Palu, François Denis, et dans la justice, qui a pendu le porte-sacs Blin pour avoir pendu le boulanger Denis. Le danger est dans le papier-monnaie qu'on déprécie. Rue du Temple, un assignat de cent francs est tombé à terre, et un passant, un homme du peuple, a dit: Il ne vaut pas la peine d'être ramassé. Les agioteurs et les accapareurs, voilà le danger. Arborer le drapeau noir à l'Hôtel-de-Ville, la belle avance! Vous arrêtez le baron de Trenck, cela ne suffit pas. Tordez-moi le cou à ce vieil intrigant de prison. Vous croyez vous tirer d'affaire parce que le président de la Convention pose une couronne civique sur la tête de Labertèche, qui a reçu quarante et un coups de sabre à Jemmapes, et dont Chénier se fait le cornac? Comédies et batelages. Ah! vous ne regardez pas Paris! Ah! Vous cherchez le danger loin, quand il est près! A quoi vous sert votre police, Robespierre? Car vous avez vos espions, Payan, à la Commune, Coffinhal, au tribunal révolutionnaire, David, au comité de sûreté générale, Couthon, au comité de salut public. Vous voyez que je suis bien informé. Eh bien, sachez ceci: le danger est sur vos têtes, le danger est sous vos pieds; on conspire, on conspire, on conspire; les passants dans les rues s'entre-lisent les journaux et se font des signes de tête; six mille hommes, sans cartes de civisme, émigrés rentrés, muscadins et mathevons, sont cachés dans les caves et dans les greniers, et dans les galeries de bois du Palais-Royal; on fait queue chez les boulangers; les bonnes femmes, sur le pas des portes, joignent les mains et disent: Quand aura-t-on la paix? Vous avez beau aller vous enfermer, pour être entre vous, dans la salle du conseil exécutif, on sait tout ce que vous y dites; et la preuve, Robespierre, c'est que voici les paroles que vous avez dites hier soir à Saint-Just: «Barbaroux commence à prendre du ventre, cela va le gêner dans sa fuite.» Oui, le danger est partout, et surtout au centre, à Paris. Les ci-devant complotent, les patriotes vont pieds nus, les aristocrates arrêtés le 9 mars sont déjà relâchés, les chevaux de luxe qui devraient être attelés aux canons sur la frontière nous éclaboussent dans les rues, le pain de quatre livres vaut trois francs douze sous, les théâtres jouent des pièces impures, et Robespierre fera guillotiner Danton.
—Ouiche! dit Danton.
Robespierre regardait attentivement la carte.
—Ce qu'il faut, cria brusquement Marat, c'est un dictateur. Robespierre, vous savez que je veux un dictateur.
Robespierre releva la tête.
—Je sais, Marat, vous ou moi.
—Moi ou vous, dit Marat.
Danton grommela entre ses dents:
—La dictature, touchez-y!
Marat vit le froncement de sourcil de Danton.
—Tenez, reprit-il. Un dernier effort. Mettons-nous d'accord. La situation en vaut la peine. Ne nous sommes-nous déjà pas mis d'accord pour la journée du 31 mai? La question d'ensemble est plus grave encore que le girondinisme qui est une question de détail. Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais le vrai, tout le vrai, le vrai vrai, c'est ce que je dis. Au midi, le fédéralisme; à l'ouest, le royalisme; à Paris, le duel de la Convention et de la Commune; aux frontières, la reculade de Custine et la trahison de Dumouriez. Qu'est-ce que tout cela? Le démembrement. Que nous faut-il? L'unité. Là est le salut. Mais hâtons-nous. Il faut que Paris prenne le gouvernement de la révolution. Si nous perdons une heure demain les vendéens peuvent être à Orléans les prussiens à Paris. Je vous accorde ceci, Danton, je vous concède cela, Robespierre. Soit. Eh bien, la conclusion, c'est la dictature. A nous trois nous représentons la révolution. Nous sommes les trois têtes de Cerbère. De ces trois tètes, l'une parle, c'est vous, Robespierre; l'autre rugit, vous, Danton….
—L'autre mord, dit Danton, c'est vous, Marat.
—Toutes trois mordent, dit Robespierre.
Il y eut un silence. Puis le dialogue, plein de secousses sombres, recommença.
—Ecoutez, Marat, avant de s'épouser, il faut se connaître. Comment avez-vous su le mot que j'ai dit hier à Saint-Just?
—Ceci me regarde, Robespierre.
—Marat!
—C'est mon devoir de m'éclairer, et c'est mon affaire de me renseigner.
—Marat!
—J'aime à savoir.
—Marat!
—Robespierre, je sais ce que vous dites à Saint-Just, comme je sais ce que Danton dit à Lacroix; comme je sais ce qui se passe quai des Théatins, à l'hôtel de Labriffe, repaire où se rendent les nymphes de l'émigration; comme je sais ce qui se passe dans la maison des Thilles, près Gonesse, qui est à Valmerange, l'ancien administrateur des postes, où allaient jadis Maury et Cazales, où sont allés depuis Sieyès et Vergniaud, et où, maintenant, on va une fois par semaine.
En prononçant cet on, Marat regarda Danton.
Danton s'écria:
—Si j'avais deux liards de pouvoir, ce serait terrible.
Marat poursuivit:
—Je sais ce que vous dites, Robespierre, comme je sais ce qui se passait à la tour du Temple quand on y engraissait Louis XVI, si bien que, seulement dans le mois de septembre, le loup, la louve et les louveteaux ont mangé quatre-vingt-six paniers de pêches. Pendant ce temps-là le peuple est affamé. Je sais cela, comme je sais que Roland a été caché dans un logis donnant sur une arrière-cour, rue de la Harpe; comme je sais que six cents des piques du 14 juillet avaient eté fabriquées par Faure, serrurier du duc d'Orléans; comme je sais ce qu'on fait chez la Saint-Hilaire, maîtresse de Sillery; les jours de bal, c'est le vieux Sillery qui frotte lui-même, avec de la craie, les parquets du salon jaune de la rue Neuve-des-Mathurins; Buzot et Kersaint y dînaient. Saladin y a dîné le 27, et avec qui, Robespierre? Avec votre ami, Lasource.
—Verbiage, murmura Robespierre. Lasource n'est pas mon ami.
Et il ajouta, pensif:
—En attendant il y a à Londres dix-huit fabriques de faux assignats.
Marat continua d'une voix tranquille, mais avec un léger tremblement, qui était effrayant:
—Vous êtes la faction des importants. Oui, je sais tout, malgré ce que Saint-Just appelle le silence d'état…
Marat souligna ce mot par l'accent, regarda Robespierre, et poursuivit:
—Je sais ce qu'on dit à votre table les jours où Lebas invite David à venir manger la cuisine faite par sa promise, Elisabeth Duplay, votre future belle-soeur, Robespierre. Je suis l'oeil énorme du peuple, et, du fond de ma cave, je regarde. Oui, je vois, oui, j'entends, oui, je sais. Les petites choses vous suffisent. Vous vous admirez. Robespierre se fait contempler par sa madame de Chalabre, la fille de ce marquis de Chalabre qui fit le whist avec Louis XV le soir de l'exécution de Damiens. Oui, on porte haut la tète. Saint-Just habite une cravate. Legendre est correct, lévite neuve et gilet blanc, et un jabot, pour faire oublier son tablier. Robespierre s'imagine que l'histoire voudra savoir qu'il avait une redingote olive à la Constituante et un habit bleu-ciel à la Convention. Il a son portrait sur tous les murs de sa chambre…
Robespierre interrompit d'une voix plus calme encore que celle de Marat.
—Et vous, Marat, vous avez le vôtre dans tous les égouts.
Ils continuèrent sur un ton de causerie dont la lenteur accentuait la violence des répliques et des ripostes, et ajoutait on ne sait quelle ironie à la menace.
—Robespierre, vous avez qualifié ceux qui veulent le renversement des trônes, les Don Quichottes du genre humain.
—Et vous, Marat, après le 4 août, dans votre numéro 559 de l'Ami du Peuple, ah! j'ai retenu le chiffre, c'est utile, vous avez demandé qu'on rendît aux nobles leurs titres. Vous avez dit: Un duc est toujours un duc.
—Robespierre, dans la séance du 7 décembre, vous avez défendu la femme Roland contre Viard.
—De même que mon frère vous a défendu, Marat, quand on vous a attaqué aux Jacobins. Qu'est-ce que cela prouve? rien.
—Robespierre, on connaît le cabinet des Tuileries où vous avez dit à Garat: Je suis las de la Révolution.
—Marat, c'est ici, dans ce cabaret, que, le 29 octobre, vous avez embrassé Barbaroux.
—Robespierre, vous avez dit à Buzot: La république, qu'est-ce que Cela?
—Marat, c'est dans ce cabaret que vous avez invité à déjeuner trois Marseillais par compagnie.
—Robespierre, vous vous faites escorter d'un fort de la halle armé d'un bâton.
—Et vous, Marat, la veille du 10 août, vous avez demandé à Buzot de vous aider à fuir à Marseille déguisé en jockey.
—Pendant les justices de septembre, vous vous êtes caché, Robespierre.
—Et vous, Marat, vous vous êtes montré.
—Robespierre, vous avez jeté à terre le bonnet rouge.
—Oui, quand un traître l'arborait. Ce qui pare Dumouriez souille Robespierre.
—Robespierre, vous avez refusé, pendant le passage des soldats de Chateauvieux, de couvrir d'un voile la tête de Louis XVI.
—J'ai fait mieux que lui voiler la tête, je la lui ai coupée.
Danton intervint, mais comme l'huile intervient dans le feu.
—Robespierre, Marat, dit-il, calmez-vous.
Marat n'aimait pas à être nommé le second. Il se retourna.
—De quoi se mêle Danton? dit-il.
Danton bondit.
—De quoi je me mêle? De ceci. Qu'il ne faut pas de fratricide; qu'il ne faut pas de lutte entre deux hommes qui servent le peuple; que c'est assez de la guerre étrangère, que c'est assez de la guerre civile, et que ce serait trop de la guerre domestique; que c'est moi qui ai fait la révolution, et que je ne veux pas qu'on la défasse. Voilà de quoi je me mêle.
Marat répondit sans élever la voix.
—Mêlez-vous de rendre vos comptes.
—Mes comptes! cria Danton. Allez les demander aux défilés de l'Argonne, à la Champagne délivrée, à la Belgique conquise, aux armées où j'ai été quatre fois déjà offrir ma poitrine à la mitraille! allez les demander à la place de la Révolution, à l'échafaud du 21 janvier, au trône jeté à terre, à la guillotine, cette veuve…
Marat interrompit Danton.
—La guillotine est une vierge; on se couche sur elle, on ne la féconde pas.
—Qu'en savez-vous? répliqua Danton, je la féconderais, moi!
—Nous verrons, dit Marat.
Et il sourit.
Danton vit ce sourire.
—Marat, cria-t-il, vous êtes l'homme caché, moi je suis l'homme du grand air et du grand jour. Je hais la vie reptile. Etre cloporte ne me va pas. Vous habitez une cave; moi j'habite la rue. Vous ne communiquez avec personne; moi, quiconque passe peut me voir et me parler.
—Joli garçon, voulez-vous monter chez moi? Grommela Marat.
Et cessant de sourire, il reprit d'un accent péremptoire:
—Danton, rendez compte des trente-trois mille écus, argent sonnant, que Montmorin vous a payés au nom du roi, sous prétexte de vous indemniser de votre charge de procureur au Châtelet.
—J'étais du 14 juillet, dit Danton avec hauteur.
—Et le garde-meuble? et les diamants de la couronne?
—J'étais du 6 octobre.
—Et les vols de votre alter ego Lacroix en Belgique?
—J'étais du 20 juin.
—Et les prêts faits à la Montansier?
—Je poussais le peuple au retour de Varennes.
—Et la salle de l'Opéra qu'on bâtit avec l'argent fourni par vous?
—J'ai armé les sections de Paris.
—Et les cent mille livres de fonds secrets du ministère de la justice?
—J'ai fait le 10 août.
—Et les deux millions de dépenses secrètes de l'Assemblée, dont vous avez pris le quart?
—J'ai arrêté l'ennemi en marche et barré le passage aux rois coalisés.
—Prostitué! dit Marat.
Danton se dressa, effrayant.
—Oui, cria-t-il, je suis une fille publique, j'ai vendu mon ventre, mais j'ai sauvé le monde.
Robespierre s'était remis à se ronger les ongles. Il ne pouvait, lui, ni rire, ni sourire. Le rire, éclair de Danton, et le sourire, piqûre de Marat, lui manquaient.
Danton reprit:
—Je suis comme l'océan; j'ai mon flux et mon reflux; à mer basse on voit ses bas-fonds, à mer haute on voit mes flots.
—Votre écume, dit Marat.
—Ma tempête, dit Danton.
En même temps que Danton, Marat s'était levé. Lui aussi éclate. Le couleuvre devint subitement dragon.
—Ah! cria-t-il, ah! Robespierre! ah! Danton! vous ne voulez pas m'écouter! Eh bien, je vous le dis, vous êtes perdus. Votre politique aboutit à des impossibilités d'aller plus loin; vous n'avez plus d'issue; et vous faites des choses qui ferment devant vous toutes les portes, excepté celle du tombeau.
—C'est notre grandeur, dit Danton.
Et il haussa les épaules.
Marat continua:
—Danton, prends garde. Vergniaud aussi a la bouche large et les lèvres épaisses et les sourcils en colère, Vergniaud aussi est grêlé comme Mirabeau et comme toi, cela n'a pas empêché le 31 mai. Ah! tu hausses les épaules. Quelquefois hausser les épaules fait tomber la tête. Danton, je te le dis, ta grosse voix, ta cravate lâche, tes bottes molles, tes petits soupers, tes grandes poches, cela regarde Louisette.
Louisette était le nom d'amitié que Marat donnait à guillotine.
Il poursuivit:
—Et quant à toi, Robespierre, tu es un modéré, mais cela ne te servira de rien. Va, poudre-toi, coiffe-toi, brosse-toi, fais le faraud, aie du linge, sois pincé, frisé, calamistré, tu n'en iras pas moins en place de Grève, lis la déclaration de Brunstwick, tu n'en sera pas moins traité comme le régicide Damiens, et tu es tiré à quatre épingles en attendant que tu sois tiré à quatre chevaux.
—Echo de Coblentz! dit Robespierre entre ses dents.
—Robespierre, je ne suis l'écho de rien, je suis le cri de tout. Ah! vous êtes jeunes, vous. Quel âge as-tu, Danton? trente-quatre ans. Quel âge as-tu, Robespierre? trente-trois ans. Eh bien, moi, j'ai toujours vécu, je suis la vieille souffrance humaine, j'ai six mille ans.
—C'est vrai, répliqua Danton, depuis six mille ans, Caïn s'est conservé dans la haine comme le crapaud dans la pierre, le bloc se casse, Caïn saute parmi les hommes, et c'est Marat.
—Danton! cria Marat. Et une lueur livide apparut dans ses yeux.
—Eh bien quoi? dit Danton.
Ainsi parlaient ces trois hommes formidables. Querelle de tonnerres.
III. TRESSAILLEMENT DES FIBRES PROFONDES
Le dialogue eut un répit; ces titans rentrèrent un moment chacun dans sa pensée.
Les lions s'inquiètent des hydres. Robespierre était devenu très pâle et Danton très rouge. Tous deux avaient un frémissement. La prunelle fauve de Marat s'était éteinte; le calme, un calme impérieux, s'était refait sur la face de cet homme, redouté des redoutables.
Danton se sentait vaincu, mais ne voulait pas se rendre. Il reprit:
—Marat parle très haut de dictature et d'unité, mais il n'a qu'une puissance, dissoudre.
Robespierre, desserrant ses lèvres étroites, ajouta:
—Moi, je suis de l'avis d'Anacharsis Cloots; je dis: Ni Roland, ni Marat.
—Et moi, répondit Marat, je dis: Ni Danton, ni Robespierre.
Il les regarda tous deux fixement et ajouta:
—Laissez-moi vous donner un conseil, Danton. Vous êtes amoureux, vous songez à vous remarier, ne vous mêlez plus de politique, soyez sage.
Et, reculant d'un pas vers la porte pour sortir, il leur fit ce salut sinistre:
—Adieu, messieurs.
Danton et Robespierre eurent un frisson.
En ce moment une voix s'éleva au fond de la salle, et dit:
—Tu as tort, Marat.
Tous se retournèrent. Pendant l'explosion de Marat, et sans qu'ils s'en fussent aperçus, quelqu'un était entré par la porte du fond.
—C'est toi, citoyen Cimourdain, dit Marat. Bonjour.
C'était Cimourdain en effet.
—Je dis que tu as tort, Marat, reprit-il.
Marat verdit, ce qui était sa façon de pâlir.
Cimourdain ajouta:
—Tu es utile, mais Robespierre et Danton sont nécessaires. Pourquoi les menacer? Union, union, citoyens! Le peuple veut qu'on soit uni.
Cette entrée fit un effet d'eau froide, et, comme l'arrivée d'un étranger dans une querelle de ménage, apaisa, sinon le fond, du moins la surface.
Cimourdain s'avança vers la table.
Danton et Robespierre le connaissaient. Ils avaient souvent remarqué dans les tribunes publiques de la Convention ce puissant homme obscur que le peuple saluait. Robespierre pourtant, formaliste, demanda:
—Citoyen, comment êtes-vous entré?
—Il est de l'Evêché, répondit Marat d'une voix où l'on sentait on ne sait quelle soumission.
Marat bravait la Convention, menait la Commune et craignait l'Evêché.
Ceci est une loi.
Mirabeau sent remuer à une profondeur inconnue Robespierre, Robespierre sent remuer Marat, Marat sent remuer Hébert, Hébert sent remuer Babeuf. Tant que les couches souterraines sont tranquilles, l'homme politique peut marcher; mais sous le plus révolutionnaire il y a un sous-sol, et les plus hardis s'arrêtent inquiets quand ils sentent sous leurs pieds le mouvement qu'ils ont créé sur leur tête.
Savoir distinguer le mouvement qui vient des convoitises du mouvement qui vient des principes, combattre l'un et seconder l'autre, c'est là le génie et la vertu des grands révolutionnaires.
Danton vit plier Marat.
—Oh! le citoyen Cimourdain n'est pas de trop, dit-il.
Et il tendit la main à Cimourdain.
Puis:
—Parbleu, dit-il, expliquons la situation au citoyen Cimourdain. Il vient à propos. Je représente la Montagne, Robespierre représente le comité de salut public, Marat représente la Commune, Cimourdain représente l'Evêché. Il va nous départager.
—Soit, dit Cimourdain, grave et simple. De quoi s'agit-il?
—De la Vendée, répondit Robespierre.
—La Vendée! dit Cimourdain.
Et il reprit:
—C'est la grande menace. Si la Révolution meurt, elle mourra par la Vendée. Une Vendée est plus redoutable que dix Allemagnes. Pour que la France vive, il faut tuer la Vendée.
Ces quelques mots lui gagnèrent Robespierre.
Robespierre pourtant fit cette question:
—N'êtes-vous pas un ancien prêtre?
L'air prêtre n'échappait pas à Robespierre. Il reconnaissait hors de lui ce qu'il avait au dedans de lui.
Cimourdain répondit:
—Oui, citoyen.
—Qu'est-ce que cela fait? s'écria Danton. Quand les prêtres sont bons, ils valent mieux que les autres. En temps de révolution, les prêtres se fondent en citoyens comme les cloches en sous et en canons. Danjou est prêtre, Daunou est prêtre. Thomas Lindet est évêque d'Evreux. Robespierre, vous vous asseyez à la Convention coude à coude avec Massieu, évêque de Beauvais. Le grand-vicaire Vaugeois était du comité d'insurrection du 10 août. Chabot est capucin. C'est dom Gerle qui a fait le serment du Jeu de paume; c'est l'abbé Audran qui a fait déclarer l'Assemblée nationale supérieure au roi; c'est l'abbé Goutte qui a demandé à la Législative qu'on ôtât le dais du fauteuil de Louis XVI; c'est l'abbé Grégoire qui a provoqué l'abolition de la royauté.
—Appuyé, ricana Marat, par l'histrion Collot-d'Herbois. A eux deux, il ont fait la besogne; le prêtre a renversé le trône, le comédien a jeté bas le roi.