Pêcheur d'IslandeParte 18 de 19
Original em francês · tradução para inglês
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Chapitre III
L’été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières feuilles jaunies, les premiers rassemblements d’hirondelles, la pousse des chrysanthèmes.
Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui écrivit plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.
A la fin de juillet, elle en reçut une de lui. Il l’informait qu’il était en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche s’annonçait excellente et qu’il avait déjà quinze cents poissons pour sa part. D’un bout à l’autre c’était dit dans le style naïf et calqué sur le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais à leur famille. Les hommes élevés comme Yann ignorent absolument la manière d’écrire les mille choses qu’ils pensent, qu’ils sentent ou qu’ils rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n’était pas exprimée. A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages, il lui donnait le nom d’épouse, comme trouvant plaisir à le répéter. Et d’ailleurs, l’adresse seule: A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec, était déjà une chose qu’elle relisait avec joie. Elle avait encore eu si peu le temps d’être appelée: Madame Marguerite Gaos!...
Chapitre IV
Elle travailla beaucoup pendant ces mois d’été. Les Paimpolaises, qui d’abord s’étaient méfiées de son talent d’ouvrière improvisée, disant qu’elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au contraire, qu’elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient la tournure; alors elle était devenue presque une couturière en renom.
Ce qu’elle gagnait passait à embellir le logis — pour son retour. L’armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des ferrures luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre et des rideaux, acheté une couverture neuve pour l’hiver, une table et des chaises.
Tout cela, sans toucher à l’argent que son Yann lui avait laissé en partant et qu’elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour lui montrer à son arrivée.
Pendant les veillées d’été, aux dernières clartés des jours, assise devant la porte avec la grand’mère Yvonne dont la tête et les idées allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour Yann un beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux bordures du col et des manches des merveilles de points compliqués et ajourés; la grand’mère Yvonne, qui avait été jadis une habile tricoteuse, s’était rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et c’était un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, car il fallait un maillot très grand pour Yann.
Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de l’accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné toute leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et les scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d’août arrivèrent, et un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe de Pors-Even. La fête du retour était commencée.
On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; — lequel était-ce?
C’était le Samuel Azénide; — toujours en avance celui-là.
— Pour sûr, disait le vieux père d’Yann, la Léopoldine ne va pas tarder; là-bas, je connais ça, quand un commence à partir les autres ne tiennent plus en place.
Chapitre V
Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la joie revenait avec eux, et c’était fête chez les épouses, chez les mères: fête aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises servent à boire aux pêcheurs.
Le Léopoldine restait du groupe des retardataires; il en manquait encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l’idée que, dans un délai extrême de huit jours qu’elle se donnait pour ne pas avoir de déception, Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse d’attente, tenant le ménage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.
Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d’ailleurs elle commençait à n’avoir plus la tête à grand’chose dans son impatience.
Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux seulement manquaient toujours à l’appel.
— Allons, lui disait-on en riant, cette année, c’est la Léopoldine ou la Marie-Jeanne qui ramasseront les balais du retour.
Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans sa joie de l’attendre.
Chapitre VI
Cependant les jours passaient.
Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, d’aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c’était tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque année? Oh! d’abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!
Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits frissons d’anxiété, d’angoisse.
Est-ce que vraiment c’était possible qu’elle eût peur, si tôt?... Est-ce qu’il y avait de quoi?...
Et elle s’effrayait, d’avoir déjà peur...
Chapitre VII
Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s’enfuyaient!
Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai matin d’automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure sous le porche de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les veuves; — assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme dans un anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de l’aube avaient commencé, et ce matin-là Gaud s’était réveillée avec une inquiétude plus poignante, à cause de cette impression d’hiver... Qu’avait donc cette journée, cette heure, cette minute, de plus que les précédentes?... On voit très bien des bateaux retardés de quinze jours, même d’un mois.
Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute, puisqu’elle était venue pour la première fois s’asseoir sous ce porche de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.
En mémoire de GAOS, Yvon, perdu en mer aux environs de Norden-Fjord...
Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s’abattre comme une pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce porche; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués par ce vent du large. - L’hiver qui venait!...
... perdu en mer aux environs de Norden-Fiord, dans l’ouragan du 4 au 5 août 1880.
Elle lisait machinalement, et, par l’ogive de la porte, ses yeux cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la brume grise, et une panne suspendue traînait sur les lointains comme un grand rideau de deuil.
Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. Une rafale plus forte, comme si ce vent d’ouest, qui avait jadis semé ces morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu’à ces inscriptions qui rappelaient leurs noms aux vivants.
Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était poursuivie par l’idée d’une plaque neuve qu’il faudrait peut-être mettre là, bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n’osait pas redire dans un pareil lieu.
Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête renversée contre la pierre.
...perdu aux environs de Norden-Fiord, dans l’ouragan du 4 au 5 août à l’âge de 23 ans... Qu’il repose en paix!
L’Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, — l’Islande lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de minuit... Et tout à coup, — toujours à cette même place vide du mur qui semblait attendre, — elle eut, avec une netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une tête de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un nom, le nom adoré, Yann Gaos!... Alors elle se dressa tout debout, en poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle...
Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et les feuilles mortes continuaient d’entrer en dansant.
Des pas dans le sentier! — Quelqu’un venait? — Alors elle se leva, bien droite; d’un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d’être là par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une femme de naufragé.
Justement c’était Fante Flory, la femme du second de la Léopoldine. Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile de feindre avec elle. Et d’abord elles restèrent muettes l’une devant l’autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s’en voulant de s’être rencontrées dans un même sentiment de terreur, presque haineuses.
— Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit jours, dit enfin Fante, impitoyable, d’une voix sourde et comme irritée.
Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
— Ah! oui... un voeu... Gaud n’avait pas encore voulu y songer, à ce moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante, sans rien dire, et elles s’agenouillèrent près l’une de l’autre comme deux soeurs.
A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec toute leur âme. Et puis bientôt on n’entendit plus qu’un bruit de sanglots, et leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre...
Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui chancelait et, la prenant dans ses bras, l’embrassa.
Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre et la poussière des dalles sur leur jupon à l’endroit des genoux, elles s’en allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents.
Chapitre VIII
Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eût dit le gai mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient revenus, et partout c’était la joie d’un second printemps d’amour...
Un jour enfin, l’une des deux navires retardataires d’Islande fut signalé au large. Lequel?...
Vite, les groupes de femmes s’étaient formés, muets, anxieux, sur la falaise.
Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann:
— Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c’est eux!
Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment toujours; qu’en dis-tu, Gaud, ma fille?
— Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous nous trompons encore, le bout-dehors n’est pas pareil et ils ont un foc, c’est la Marie-Jeanne. Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne tarderont pas.
Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son heure, avec une tranquillité inexorable.
Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée, toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s’exaspérant quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystère, détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la glaçaient.
Maintenant elle avait pris l’habitude d’aller dès le matin tout au bout des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la maison paternelle de son Yann pour n’être pas vue par la mère ni les petites soeurs. Elle s’en allait toute seule à l’extrême pointe de ce pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manche grise, et s’asseyait là tout le jour aux pieds d’une croix isolée qui domine les lointains immenses des eaux...
Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur les falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander grâce; comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus vaillants, les plus beaux.
Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement vertes, tapissées d’ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l’air de la mer était très pur, ayant à peine l’odeur salée des goémons, mais rempli des senteurs délicieuses de septembre.
On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes les découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes dentelées qui s’allongeaient sur le tranquille néant des eaux.
Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et c’étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère impénétrable, tandis que des brises, faibles comme des souffles, promenaient l’odeur des genêts ras qui avaient refleuri au dernier soleil d’automne.
A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches s’élargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait; ensuite, avec la même lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient éternel, sans aucun souci des morts.
Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces tranquillités regardant toujours, jusqu’à la nuit tombée, jusqu’à ne plus rien voir.
Chapitre IX
Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, elle ne dormait plus.
A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans retirer sa robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle demeurait là, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette immobilité; toujours elle avait cette impression d’un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche était sèche, avec un goût de fièvre, et à certaines heures elle poussait un gémissement rauque du gosier, répété par saccades, longtemps, longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit du mur.
Ou bien elle l’appelait par son nom, très tendrement, à voix basse, comme s’il eût été là tout près, et lui disait des mots d’amour.
Il lui arrivait de penser à d’autres choses qu’à lui, à de toutes petites choses insignifiantes; de s’amuser par exemple à regarder l’ombre de la Vierge de faïence et du bénitier, s’allonger lentement, à mesure que baissait la lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et puis des rappels d’angoisse revenaient plus horribles, et elle recommençait son cri, en battant le mur de sa tête...
Et toutes les heures du jour passaient, l’une après l’autre, et toutes les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû revenir, une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni les dates, ni les noms des jours.
Pour les naufrages d’Islande, on a des indications ordinairement; ceux qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un débris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la Léopoldine on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la Marie-Jeanne, les derniers qui l’avaient aperçue le 2 août, disaient qu’elle avait dû s’en aller pêcher plus loin vers le nord, et après, cela devenait le mystère impénétrable.
Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le moment où vraiment elle n’attendrait plus? Elle ne le savait même pas, et à présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt.
Oh! s’il était mort, au moins qu’on eût la pitié de le lui dire!...
Oh! le voir, tel qu’il était en ce moment même, - lui, ou ce qui restait de lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre puissance comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de double vue, de le lui montrer, son Yann! — lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer — ou bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au moins! pour savoir!!...
Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d’une voile surgissant du bout de l’horizon: la Léopoldine, s’approchant, se hâtant d’arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour se lever, pour courir regarder le large, voir si c’était vrai...
Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette Léopoldine? où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas dans cet effroyable lointain de l’Islande, abandonnée, émiettée, perdue...
Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une épave éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d’un gris rose: bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par ironie, au milieu d’un grand calme d’eaux mortes.