Pêcheur d'IslandeParte 13 de 19
Original em francês · tradução para inglês
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Chapitre XII
L’été s’avança et, à la fin d’août, en même temps que les premiers brouillards du matin, on vit les Islandais revenir.
Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu’on lui avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit à la mode des villes et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d’un façon plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée seulement de plis.
Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin par aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d’un respect de demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient comme autrefois, la main à leur chapeau.
Par les beaux crépuscules d’été, elle s’en revenait de Paimpol, tout le long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux d’aiguille n’avaient pas eu le temps de la déformer — comme d’autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage — et, en regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu’elle tenait de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond duquel était Yann...
Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce hameau de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales d’ouest. Elle n’y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even, bien qu’il fût à moins d’une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y était allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son chemin; Yann, d’ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette région de Ploubazlanec; elle était presque heureuse que le sort l’eût rejetée là: en aucun autre lieu du pays elle n’eût pu se faire à vivre.
A cette saison de fin d’août, il y a comme un alanguissement de pays chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses, des reflets du grand soleil d’ailleurs qui viennent traîner jusque sur la mer bretonne. Très souvent, l’air est limpide et calme, sans aucun nuage nulle part.
Aux heures où Gaud s’en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble pour la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà et là, un bouquet d’ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un panache ébouriffé; un groupe d’arbres tordus formait un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit de paille dessinait au-dessus de la lande une petite découpure bossue. Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne étendaient leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en grand miroir jaune sur un ciel qui était déjà ténébreux vers l’horizon. Et dans ce pays, même ce calme, même ces beau temps, étaient mélancoliques; il restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses; une anxiété venue de la mer à qui tant d’existences étaient confiées et dont l’éternelle menace n’était qu’endormie.
Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course de retour au grand air. On sentait l’odeur salée des grèves, et l’odeur douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les épines maigres. Sans la grand’mère Yvonne qui l’attendait au logis, volontiers elle se serait attardée dans ces sentiers d’ajoncs, à la manière de ces belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs d’été, dans les parcs.
En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés, amoindris par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann comme une sorte de fiancé, — un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, qu’elle n’aurait jamais; mais à qui elle s’obstinerait à rester fidèle en esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, elle aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à aucune autre.
Il est vrai qu’un de ces jours il allait revenir, mais elle envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu’autrefois. Par instinct, elle comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus dédaignée, — car il n’était pas un garçon comme les autres. — Et puis cette mort du petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de venir sous leur toit pour voir la grand’mère de son ami: et elle avait décidé qu’elle serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer de dignité; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme à quelqu’un que l’on connaît depuis longtemps; elle lui parlerait même avec affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d’avoir l’air naturel. Et qui sait? il ne serait peut-être pas impossible de prendre auprès de lui une place de soeur, à présent qu’elle allait être si seule au monde; de se reposer sur son amitié; de la lui demander comme un soutien, en s’expliquant assez pour qu’il ne crût plus à aucune arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entêté dans ses idées d’indépendance, mais doux, franc, et capable de bien comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.
Qu’allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette chaumière presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand’mère Moan, n’étant plus assez forte pour aller en journée aux lessives, n’avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore s’arranger pour vivre sans demander rien à personne...
La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant d’entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la chaumière se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de terrain qui s’incline vers la grève. Elle était presque cachée sous son épais toit de paille brune, tout gondolé, qui ressemblait au dos de quelque énorme bête morte effondrée sous ses poils durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de petites touffes vertes. On montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet intérieur de la porte au moyen d’un bout de corde de navire qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d’abord en face de soi la lucarne, percée comme dans l’épaisseur d’un rempart, et donnant sur la mer d’où venait une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande cheminée flambaient des brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; elle-même était là assise, surveillant leur petit souper; dans son intérieur, elle portait un serre-tête seulement, pour ménager ses coiffes; son profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, incertains, égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois la même chose:
— Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...
— Mais non, grand’mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée. Il est la même heure que les autres jours.
— Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu’il était plus tard que de coutume.
Elles soupaient sur une table devenue presque informe à force d’être usée, mais encore épaisse comme le tronc d’un chêne. Et le grillon ne manquait jamais de leur recommencer sa petite musique à son d’argent.
Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries grossièrement sculptées et aujourd’hui toutes vermoulues; en s’ouvrant, elles donnaient accès dans des étagères où plusieurs générations pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi, et où les mères vieillies étaient mortes.
Aux solives noires du toit s’accrochaient des ustensiles de ménage très anciens, des paquets d’herbes, des cuillers de bois, du lard fumé; aussi de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers fils Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.
Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline blanche, faisait l’effet d’une chose élégante et fraîche, apportée dans une hutte de Celte.
Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre, accrochée au granit du mur. Sa grand’mère y avait attaché sa médaille militaire, avec une de ces paires d’ancres en drap rouge que les marins portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts. C’était là son petit mausolée, tout ce qu’il avait pour consacrer sa mémoire, dans son pays breton...
Les soirs d’été, elles ne veillaient pas, par économie de lumière; quand le temps était beau, elles s’asseyaient un moment sur un banc de pierre, devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un peu au-dessus de leur tête.
Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d’armoire, et Gaud, dans son lit de demoiselle; là, elle s’endormait assez vite, ayant beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des Islandais et fille sage, résolue, dans un trouble trop grand...
Chapitre XIII
Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d’arriver, elle se sentit prise d’une espèce de fièvre. Tout son calme d’attente l’avait abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, — et, dans le chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à l’encontre d’elle.
Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si au dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu’il s’en aperçût; elle en serait morte de honte à présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée dans les touffes d’ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de changer de route. Mais c’était trop tard: ils se croisèrent dans l’étroit chemin.
Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d’un bond de côté comme un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d’une manière furtive et sauvage.
Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de leurs regards, plus rapide qu’un coup de feu, ses prunelles gris de lin avaient paru s’élargir, s’éclairer de quelque grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa figure était devenue toute rose jusqu’aux tempes, jusque sous les tresses blondes.
Il avait dit en touchant son bonnet:
— Bonjour, mademoiselle Gaud!
— Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.
Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore tremblante, mais sentant peu à peu à mesure qu’il s’éloignait, le sang reprendre son cours et la force revenir...
Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi! de petit enfant, toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un maigre écheveau de chanvre gris:
— Ah! ma bonne Gaud, — c’est le fils Gaos que j’ai rencontré du côté de Plouherzel, comme je m’en retournais de ramasser mon bois; — alors nous avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce matin de l’Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une visite pendant que j’étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes aux yeux lui aussi... Jusqu’à ma porte, qu’il a voulu me raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...
Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute plus; c’était fini...
Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le monde plus vide, — et elle baissa la tête avec une envie de mourir.
Chapitre XIV
L’hiver vint peu à peu, s’étendit comme un linceul qu’on laisserait très lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées grises, mais Yann ne reparut plus, — et les deux femmes vivaient bien abandonnées.
Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure.
Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête s’en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants, à propos de rien.
Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir toujours été bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l’heure de la fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une science de mots grossiers qu’on avait cachée, quelle dérision de l’âme et quel mystère moqueur!
Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à entendre que ses colères; c’était, au hasard des choses qui lui revenaient en tête, des oremus de messe, ou bien des couplets très vilains qu’elle avait entendus jadis sur le port, répétés par des matelots. Il lui arrivait d’entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien, en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle prenait:
Mon mari vient de partir; Pour la pêche d’Islande, Mon mari vient de partir, Il m’a laissé sans le sou, Mais..., trala, trala la lou... J’en gagne! J’en gagne!...
Chaque fois, cela s’arrêtait tout court, en même temps que ses yeux s’ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de vie, — comme ces flammes déjà mourantes qui s’agrandissent subitement pour s’éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps caduque, en laissant pendre la mâchoire d’en bas à la manière des morts.
Elle n’était plus bien propre non plus, et c’était un autre genre d’épreuve sur lequel Gaud n’avait pas compté.
Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
— Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l’air de chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends, j’en ai eu tant quand j’étais jeune, des garçons, des filles, des filles et des garçons qu’à cette heure, ma foi!...
Et, en disant cela, elle lançait en l’air ses pauvres mains ridées, avec un geste d’insouciance presque libertine...
Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant mille petites choses qu’il avait faites ou qu’il avait dites, toute la journée elle le pleura.
Oh! ces veillées d’hiver, quand les branchages manquaient pour faire du feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol.
La grand’mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des conversations avec elle.
— Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à moi, j’en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble que nous n’aurions pas l’air si triste, là, toutes les deux, si tu voulais parler un peu.
Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu’elle avait apprises en ville, ou disait les noms des gens qu’elle avait rencontrés en chemin, parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même comme, du reste, tout au monde à présent, puis s’arrêtait au milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
Rien de vivant, rien de jeune autour d’elle, dont la fraîche jeunesse appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et stérile...
Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le bruit des lames s’entendait là comme dans un navire en l’écoutant elle y mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces choses étaient le domaine; durant les grandes nuits d’épouvante, où tout était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d’angoisse à lui.
Et puis seule, toujours seule avec cette grand’mère qui dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d’armoires, qui avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà presque des leurs...
Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du coin de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé sous terre. D’un ton guilleret qui donnait froid à l’âme, la voix chantait:
Pour la pêche d’Islande, mon mari vient de partir, Il m’a laissé sans le sou, Mais..., trala, trala la lou...
Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la compagnie des folles.
La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; on l’entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux mêmes endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement triste; elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles.
On sentait l’eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s’émiettant dans l’air, épaississant l’obscurité, et isolant encore davantage les unes des autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec.
Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause d’une certaine gaîté qu’elles apportaient ailleurs: c’étaient des espèces de soirées joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la côte; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue par la pluie noire, d’où partaient des chants lourds. Au dedans, des tables alignées pour les buveurs; des marins se séchant à des flambées fumeuses; les vieux se contentant avec de l’eau-de-vie, les jeunes courtisant des filles, tous allant jusqu’à l’ivresse, et chantant pour s’étourdir. Et, près d’eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...
Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de la porte des Moan; c’étaient ceux qui habitaient à l’extrémité des terres, vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondées, Gaud tendait l’oreille à leurs chansons à leurs cris — très vite noyés dans le bruit des bourrasques ou de la houle — cherchant à démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle s’imaginait l’avoir reconnue.
N’être pas revenu les voir, c’était mal de la part de ce Yann; et mener une vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, — tout cela ne lui ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, — et, malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu’il fût sans coeur.
Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée.
D’abord il y avait eu la tournée habituelle d’octobre dans le golfe de Gascogne, — et c’est toujours pour ces Islandais une période de plaisir, un moment où ils ont dans leur bourse un peu d’argent à dépenser sans souci (de petites avances pour s’amuser, que les capitaines donnent sur les grandes parts de pêche, payables seulement en hiver).
On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et lui s’était repris d’amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, sa maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s’étaient promenés, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des sables et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chanté et dansé des rondes à ces veillées de vendange où l’on se grise, d’une ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin doux.
Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu’à Bordeaux, il avait retrouvé, dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre, et s’était négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux jours.
Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs mariages de ses amis, comme garçon d’honneur, tout le temps dans ses beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les filles s’empressaient de raconter à Gaud, en exagérant.
Trois ou quatre fois, elle l’avait vu de loin venir en face d’elle sur ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l’éviter; lui aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par une entente muette, maintenant ils se fuyaient.