Les Trois Mousquetaires Cap. 1/70 · 0%

Les Trois MousquetairesParte 33 de 80

Alexandre Dumas

Original em francês · tradução para inglês

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«Non, mais convenez au moins qu’on a mauvaise grâce de n’offrir au Seigneur que ce dont on est parfaitement dégoûté. Ai-je raison, d’Artagnan?

— Je le crois pardieu bien!» s’écria celui-ci.

Le curé et le jésuite firent un bond sur leur chaise.

«Voici mon point de départ, c’est un syllogisme: le monde ne manque pas d’attraits, je quitte le monde, donc je fais un sacrifice; or l’Écriture dit positivement: Faites un sacrifice au Seigneur.

— Cela est vrai, dirent les antagonistes.

— Et puis, continua Aramis en se pinçant l’oreille pour la rendre rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et puis j’ai fait certain rondeau là-dessus que je communiquai à M. Voiture l’an passé, et duquel ce grand homme m’a fait mille compliments.

— Un rondeau! fit dédaigneusement le jésuite.

— Un rondeau! dit machinalement le curé.

— Dites, dites, s’écria d’Artagnan, cela nous changera quelque peu.

— Non, car il est religieux, répondit Aramis, et c’est de la théologie en vers.

— Diable! fit d’Artagnan.

— Le voici, dit Aramis d’un petit air modeste qui n’était pas exempt d’une certaine teinte d’hypocrisie:

Vous qui pleurez un passé plein de charmes, Et qui traînez des jours infortunés, Tous vos malheurs se verront terminés, Quand à Dieu seul vous offrirez vos larmes, Vous qui pleurez.

D’Artagnan et le curé parurent flattés. Le jésuite persista dans son opinion.

«Gardez-vous du goût profane dans le style théologique. Que dit en effet saint Augustin? Severus sit clericorum sermo.

— Oui, que le sermon soit clair! dit le curé.

— Or, se hâta d’interrompre le jésuite en voyant que son acolyte se fourvoyait, or votre thèse plaira aux dames, voilà tout; elle aura le succès d’une plaidoirie de maître Patru.

— Plaise à Dieu! s’écria Aramis transporté.

— Vous le voyez, s’écria le jésuite, le monde parle encore en vous à haute voix, altissima voce. Vous suivez le monde, mon jeune ami, et je tremble que la grâce ne soit point efficace.

— Rassurez-vous, mon révérend, je réponds de moi.

— Présomption mondaine!

— Je me connais, mon père, ma résolution est irrévocable.

— Alors vous vous obstinez à poursuivre cette thèse?

— Je me sens appelé à traiter celle-là, et non pas une autre; je vais donc la continuer, et demain j’espère que vous serez satisfait des corrections que j’y aurai faites d’après vos avis.

— Travaillez lentement, dit le curé, nous vous laissons dans des dispositions excellentes.

— Oui, le terrain est tout ensemencé, dit le jésuite, et nous n’avons pas à craindre qu’une partie du grain soit tombée sur la pierre, l’autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel aient mangé le reste, aves cœli comederunt illam.

— Que la peste t’étouffe avec ton latin! dit d’Artagnan, qui se sentait au bout de ses forces.

— Adieu, mon fils, dit le curé, à demain.

— À demain, jeune téméraire, dit le jésuite; vous promettez d’être une des lumières de l’Église; veuille le Ciel que cette lumière ne soit pas un feu dévorant.»

D’Artagnan, qui pendant une heure s’était rongé les ongles d’impatience, commençait à attaquer la chair.

Les deux hommes noirs se levèrent, saluèrent Aramis et d’Artagnan, et s’avancèrent vers la porte. Bazin, qui s’était tenu debout et qui avait écouté toute cette controverse avec une pieuse jubilation, s’élança vers eux, prit le bréviaire du curé, le missel du jésuite, et marcha respectueusement devant eux pour leur frayer le chemin.

Aramis les conduisit jusqu’au bas de l’escalier et remonta aussitôt près de d’Artagnan qui rêvait encore.

Restés seuls, les deux amis gardèrent d’abord un silence embarrassé; cependant il fallait que l’un des deux le rompît le premier, et comme d’Artagnan paraissait décidé à laisser cet honneur à son ami:

«Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu à mes idées fondamentales.

— Oui, la grâce efficace vous a touché, comme disait ce monsieur tout à l’heure.

— Oh! ces plans de retraite sont formés depuis longtemps; et vous m’en avez déjà ouï parler, n’est-ce pas, mon ami?

— Sans doute, mais je vous avoue que j’ai cru que vous plaisantiez.

— Avec ces sortes de choses! Oh! d’Artagnan!

— Dame! on plaisante bien avec la mort.

— Et l’on a tort, d’Artagnan: car la mort, c’est la porte qui conduit à la perdition ou au salut.

— D’accord; mais, s’il vous plaît, ne théologisons pas, Aramis; vous devez en avoir assez pour le reste de la journée: quant à moi, j’ai à peu près oublié le peu de latin que je n’ai jamais su; puis, je vous l’avouerai, je n’ai rien mangé depuis ce matin dix heures, et j’ai une faim de tous les diables.

— Nous dînerons tout à l’heure, cher ami; seulement, vous vous rappellerez que c’est aujourd’hui vendredi; or, dans un pareil jour, je ne puis ni voir, ni manger de la chair. Si vous voulez vous contenter de mon dîner, il se compose de tétragones cuits et de fruits.

— Qu’entendez-vous par tétragones? demanda d’Artagnan avec inquiétude.

— J’entends des épinards, reprit Aramis, mais pour vous j’ajouterai des oeufs, et c’est une grave infraction à la règle, car les oeufs sont viande, puisqu’ils engendrent le poulet.

— Ce festin n’est pas succulent, mais n’importe; pour rester avec vous, je le subirai.

— Je vous suis reconnaissant du sacrifice, dit Aramis; mais s’il ne profite pas à votre corps, il profitera, soyez-en certain, à votre âme.

— Ainsi, décidément, Aramis, vous entrez en religion. Que vont dire nos amis, que va dire M. de Tréville? Ils vous traiteront de déserteur, je vous en préviens.

— Je n’entre pas en religion, j’y rentre. C’est Église que j’avais désertée pour le monde, car vous savez que je me suis fait violence pour prendre la casaque de mousquetaire.

— Moi, je n’en sais rien.

— Vous ignorez comment j’ai quitté le séminaire?

— Tout à fait.

— Voici mon histoire; d’ailleurs les Écritures disent: «Confessez-vous les uns aux autres», et je me confesse à vous, d’Artagnan.

— Et moi, je vous donne l’absolution d’avance, vous voyez que je suis bon homme.

— Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami.

— Alors, dites, je vous écoute.

— J’étais donc au séminaire depuis l’âge de neuf ans, j’en avais vingt dans trois jours, j’allais être abbé, et tout était dit. Un soir que je me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je fréquentais avec plaisir — on est jeune, que voulez-vous! on est faible, — un officier qui me voyait d’un oeil jaloux lire les vies des saints à la maîtresse de la maison, entra tout à coup et sans être annoncé. Justement, ce soir-là, j’avais traduit un épisode de Judith, et je venais de communiquer mes vers à la dame qui me faisait toutes sortes de compliments, et, penchée sur mon épaule, les relisait avec moi. La pose, qui était quelque peu abandonnée, je l’avoue, blessa cet officier; il ne dit rien, mais lorsque je sortis, il sortit derrière moi, et me rejoignant:

«— Monsieur l’abbé, dit-il, aimez-vous les coups de canne?

«— Je ne puis le dire, monsieur, répondis-je, personne n’ayant jamais osé m’en donner.

«— Eh bien, écoutez-moi, monsieur l’abbé, si vous retournez dans la maison où je vous ai rencontré ce soir, j’oserai, moi.»

«Je crois que j’eus peur, je devins fort pâle, je sentis les jambes qui me manquaient, je cherchai une réponse que je ne trouvai pas, je me tus.

«L’officier attendait cette réponse, et voyant qu’elle tardait, il se mit à rire, me tourna le dos et rentra dans la maison. Je rentrai au séminaire.

«Je suis bon gentilhomme et j’ai le sang vif, comme vous avez pu le remarquer, mon cher d’Artagnan; l’insulte était terrible, et, tout inconnue qu’elle était restée au monde, je la sentais vivre et remuer au fond de mon coeur. Je déclarai à mes supérieurs que je ne me sentais pas suffisamment préparé pour l’ordination, et, sur ma demande, on remit la cérémonie à un an.

«J’allai trouver le meilleur maître d’armes de Paris, je fis condition avec lui pour prendre une leçon d’escrime chaque jour, et chaque jour, pendant une année, je pris cette leçon. Puis, le jour anniversaire de celui où j’avais été insulté, j’accrochai ma soutane à un clou, je pris un costume complet de cavalier, et je me rendis à un bal que donnait une dame de mes amies, et où je savais que devait se trouver mon homme. C’était rue des Francs- Bourgeois, tout près de la Force.

«En effet, mon officier y était; je m’approchai de lui, comme il chantait un lai d’amour en regardant tendrement une femme, et je l’interrompis au beau milieu du second couplet.

«— Monsieur, lui dis-je, vous déplaît-il toujours que je retourne dans certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore des coups de canne, s’il me prend fantaisie de vous désobéir?»

«L’officier me regarda avec étonnement, puis il dit:

«— Que me voulez-vous, monsieur? Je ne vous connais pas.

«— Je suis, répondis-je, le petit abbé qui lit les vies des saints et qui traduit Judith en vers.

«— Ah! ah! je me rappelle, dit l’officier en goguenardant; que me voulez-vous?

«— Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour de promenade avec moi.

«— Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus grand plaisir.

«— Non, pas demain matin, s’il vous plaît, tout de suite.

«— Si vous l’exigez absolument…

«— Mais oui, je l’exige.

«— Alors, sortons. Mesdames, dit l’officier, ne vous dérangez pas. Le temps de tuer monsieur seulement, et je reviens vous achever le dernier couplet.»

«Nous sortîmes.

«Je le menai rue Payenne, juste à l’endroit où un an auparavant, heure pour heure, il m’avait fait le compliment que je vous ai rapporté. Il faisait un clair de lune superbe. Nous mîmes l’épée à la main, et à la première passe, je le tuai roide.

— Diable! fit d’Artagnan.

— Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur chanteur, et qu’on le trouva rue Payenne avec un grand coup d’épée au travers du corps, on pensa que c’était moi qui l’avait accommodé ainsi, et la chose fit scandale. Je fus donc pour quelque temps forcé de renoncer à la soutane. Athos, dont je fis la connaissance à cette époque, et Porthos, qui m’avait, en dehors de mes leçons d’escrime, appris quelques bottes gaillardes, me décidèrent à demander une casaque de mousquetaire. Le roi avait fort aimé mon père, tué au siège d’Arras, et l’on m’accorda cette casaque. Vous comprenez donc qu’aujourd’hui le moment est venu pour moi de rentrer dans le sein de l’église

— Et pourquoi aujourd’hui plutôt qu’hier et que demain? Que vous est-il donc arrivé aujourd’hui, qui vous donne de si méchantes idées?

— Cette blessure, mon cher d’Artagnan, m’a été un avertissement du Ciel.

— Cette blessure? bah! elle est à peu près guérie, et je suis sûr qu’aujourd’hui ce n’est pas celle-là qui vous fait le plus souffrir.

— Et laquelle? demanda Aramis en rougissant.

— Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus sanglante, une blessure faite par une femme.»

L’oeil d’Aramis étincela malgré lui.

«Ah! dit-il en dissimulant son émotion sous une feinte négligence, ne parlez pas de ces choses-là; moi, penser à ces choses-là! avoir des chagrins d’amour? Vanitas vanitatum! Me serais-je donc, à votre avis, retourné la cervelle, et pour qui? pour quelque grisette, pour quelque fille de chambre, à qui j’aurais fait la cour dans une garnison, fi!

— Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos visées plus haut.

— Plus haut? et que suis-je pour avoir tant d’ambition? un pauvre mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes et se trouve grandement déplacé dans le monde!

— Aramis, Aramis! s’écria d’Artagnan en regardant son ami avec un air de doute.

— Poussière, je rentre dans la poussière. La vie est pleine d’humiliations et de douleurs, continua-t-il en s’assombrissant; tous les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour à tour dans la main de l’homme, surtout les fils d’or. O mon cher d’Artagnan! reprit Aramis en donnant à sa voix une légère teinte d’amertume, croyez-moi, cachez bien vos plaies quand vous en aurez. Le silence est la dernière joie des malheureux; gardez-vous de mettre qui que ce soit sur la trace de vos douleurs, les curieux pompent nos larmes comme les mouches font du sang d’un daim blessé.

— Hélas, mon cher Aramis, dit d’Artagnan en poussant à son tour un profond soupir, c’est mon histoire à moi-même que vous faites là.

— Comment?

— Oui, une femme que j’aimais, que j’adorais, vient de m’être enlevée de force. Je ne sais pas où elle est, où on l’a conduite; elle est peut-être prisonnière, elle est peut-être morte.

— Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu’elle ne vous a pas quitté volontairement; que si vous n’avez point de ses nouvelles, c’est que toute communication avec vous lui est interdite, tandis que…

— Tandis que…

— Rien, reprit Aramis, rien.

— Ainsi, vous renoncez à jamais au monde, c’est un parti pris, une résolution arrêtée?

— À tout jamais. Vous êtes mon ami aujourd’hui, demain vous ne serez plus pour moi qu’une ombre; où plutôt même, vous n’existerez plus. Quant au monde, c’est un sépulcre et pas autre chose.

— Diable! c’est fort triste ce que vous me dites là.

— Que voulez-vous! ma vocation m’attire, elle m’enlève.

D’Artagnan sourit et ne répondit point. Aramis continua:

«Et cependant, tandis que je tiens encore à la terre j’eusse voulu vous parler de vous, de nos amis.

— Et moi, dit d’Artagnan, j’eusse voulu vous parler de vous-même, mais je vous vois si détaché de tout; les amours, vous en faites fi; les amis sont des ombres, le monde est un sépulcre.

— Hélas! vous le verrez par vous-même, dit Aramis avec un soupir.

— N’en parlons donc plus, dit d’Artagnan, et brûlons cette lettre qui, sans doute, vous annonçait quelque nouvelle infidélité de votre grisette ou de votre fille de chambre.

— Quelle lettre? s’écria vivement Aramis.

— Une lettre qui était venue chez vous en votre absence et qu’on m’a remise pour vous.

— Mais de qui cette lettre?

— Ah! de quelque suivante éplorée, de quelque grisette au désespoir; la fille de chambre de Mme de Chevreuse peut-être, qui aura été obligée de retourner à Tours avec sa maîtresse, et qui, pour se faire pimpante, aura pris du papier parfumé et aura cacheté sa lettre avec une couronne de duchesse.

— Que dites-vous là?

— Tiens, je l’aurai perdue! dit sournoisement le jeune homme en faisant semblant de chercher. Heureusement que le monde est un sépulcre, que les hommes et par conséquent les femmes sont des ombres, que l’amour est un sentiment dont vous faites fi!

— Ah! d’Artagnan, d’Artagnan! s’écria Aramis, tu me fais mourir!

— Enfin, la voici!» dit d’Artagnan.

Et il tira la lettre de sa poche.

Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutôt la dévora, son visage rayonnait.

«Il paraît que la suivante à un beau style, dit nonchalamment le messager.

— Merci, d’Artagnan! s’écria Aramis presque en délire. Elle a été forcée de retourner à Tours; elle ne m’est pas infidèle, elle m’aime toujours. Viens, mon ami, viens que je t’embrasse, le bonheur m’étouffe!»

Et les deux amis se mirent à danser autour du vénérable saint Chrysostome, piétinant bravement les feuillets de la thèse qui avaient roulé sur le parquet.

En ce moment, Bazin entrait avec les épinards et l’omelette.

«Fuis, malheureux! s’écria Aramis en lui jetant sa calotte au visage; retourne d’où tu viens, remporte ces horribles légumes et cet affreux entremets! demande un lièvre piqué, un chapon gras, un gigot à l’ail et quatre bouteilles de vieux bourgogne.»

Bazin, qui regardait son maître et qui ne comprenait rien à ce changement, laissa mélancoliquement glisser l’omelette dans les épinards, et les épinards sur le parquet.

«Voilà le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit d’Artagnan, si vous tenez à lui faire une politesse: Non inutile desiderium in oblatione.

— Allez-vous-en au diable avec votre latin! Mon cher d’Artagnan, buvons, morbleu, buvons frais, buvons beaucoup, et racontez-moi un peu ce qu’on fait là-bas.»