Les Petites Filles modèlesParte 6 de 17
Original em francês · tradução para inglês
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«Marguerite, Marguerite, viens aussi cueillir des fraises: elles sont mûres et excellentes.» Marguerite se dépêcha de rejoindre ses amies, qui déposaient leurs fraises dans de grandes feuilles de châtaignier. Elle se mit aussi à en cueillir; mais, gênée par sa poupée, elle ne pouvait à la fois les ramasser et les tenir dans sa main, où elles s'écrasaient à mesure qu'elle les cueillait. «Que faire, mon Dieu! de cette ennuyeuse poupée? se dit-elle tout bas; elle me gêne pour courir, pour cueillir et garder mes fraises. Si je la posais au pied de ce gros chêne? … il y a de la mousse; elle sera très bien.»
Elle assit la poupée au pied de l'arbre, sauta de joie d'en être débarrassée, et cueillit des fraises avec ardeur.
Au bout d'un quart d'heure, Mme de Fleurville leva les yeux, regarda le ciel qui se couvrait de nuages, mit son livre dans sa poche, se leva et appela les enfants.
«Vite, vite, mes petites, retournons à la maison: voilà un orage qui s'approche; tâchons de rentrer avant que la pluie commence.»
Les trois petites accoururent avec leurs fraises et en offrirent à Mme de Fleurville.
MADAME DE FLEURVILLE.—Nous n'avons pas le temps de nous régaler de fraises, mes enfants; emportez-les avec vous. Voyez comme le ciel devient noir; on entend déjà le tonnerre.
MARGUERITE.—Ah! mon Dieu! j'ai peur.
MADAME DE FLEURVILLE.—De quoi as-tu peur, Marguerite?
MARGUERITE.—Du tonnerre. J'ai peur qu'il ne tombe sur moi.
MADAME DE FLEURVILLE.—D'abord, quand le tonnerre tombe, c'est généralement sur les arbres ou sur les cheminées, qui sont plus élevés et présentent une pointe aux nuages; ensuite le tonnerre ne te ferait aucun mal quand même il tomberait sur toi, parce que tu as un fichu de soie et des rubans de soie à ton chapeau.
MARGUERITE.—Comment? la soie chasse le tonnerre?
MADAME DE FLEURVILLE.—Oui, le tonnerre ne touche jamais aux personnes qui ont sur elles quelque objet en soie. L'été dernier, un de mes amis qui demeure à Paris, rue de Varenne, revenait chez lui par un orage épouvantable; le tonnerre est tombé sur lui, a fondu sa montre, sa chaîne, les boucles de son gilet, les clefs qui étaient dans sa poche, les boutons d'or de son habit, sans lui faire aucun mal, sans même l'étourdir, parce qu'il avait une ceinture de soie qu'il porte pour se préserver de l'humidité.
MARGUERITE.—Ah! que je suis contente de savoir cela! je n'aurai plus peur du tonnerre.
MADAME DE FLEURVILLE.—Voilà le vent d'orage qui s'élève; courons vite, dans dix minutes la pluie tombera à torrents.
Les trois enfants se mirent à courir.
Mme de Fleurville suivait en marchant très vite; mais elles avaient beau se dépêcher, l'orage marchait plus vite qu'elles, les gouttes commencèrent à tomber plus serrées, le vent soufflait avec violence; les enfants avaient relevé leurs jupons sur leurs têtes, elles riaient tout en courant; elles s'amusaient beaucoup de leurs jupons gonflés par le vent, des larges gouttes qui les mouillaient, et elles espéraient bien recevoir tout l'orage avant d'arriver à la maison. Mais elles entraient dans le vestibule au moment où la grêle et la pluie commençaient à leur fouetter le visage et à les tremper.
«Allez vite changer de souliers, de bas et de jupons, mes enfants», dit Mme de Fleurville.
Et elle-même monta dans sa chambre pour ôter ses vêtements mouillés.
Il fut impossible de sortir pendant tout le reste de la soirée; la pluie continua de tomber avec violence; les petites jouèrent à cache-cache dans la maison; Mmes de Fleurville et de Rosbourg jouèrent avec elles jusqu'à huit heures. Marguerite alla se coucher; Camille et Madeleine, fatiguées de leurs jeux, prirent chacune un livre; elles lisaient attentivement: Camille, le _Robinson suisse, _Madeleine, les _Contes de Grimm, _lorsque Marguerite accourut en chemise, nu-pieds, sanglotant et criant.
Camille et Madeleine jetèrent leurs livres et se précipitèrent avec terreur vers Marguerite. Mmes de Fleurville et de Rosbourg s'étaient aussi levées précipitamment et interrogeaient Marguerite sur la cause de ses cris.
Marguerite ne pouvait répondre; les larmes la suffoquaient. Mme de Rosbourg examina ses bras, ses jambes, son corps, et, s'étant assurée que la petite fille n'était pas blessée, elle s'inquiéta plus encore du désespoir de Marguerite.
Enfin elle put articuler: «Ma… poupée… ma… poupée…
—Qu'est-il donc arrivé? demanda Mme de Rosbourg; Marguerite… parle… je t'en prie.
—Ma… poupée… Ma belle… poupée est restée… dans… la forêt… au pied… d'un arbre… Ma poupée, ma pauvre poupée!»
Et Marguerite recommença à sangloter de plus belle. «Ta poupée neuve dans la forêt! s'écria Mme de Rosbourg. Comment peut-elle être dans la forêt?
—Je l'ai emportée à la promenade et je l'ai assise sous un gros chêne, parce qu'elle me gênait pour cueillir des fraises; quand nous nous sommes sauvées à cause de l'orage, j'ai eu peur du tonnerre et je l'ai oubliée sous l'arbre.
—Peut-être le chêne l'aura-t-il préservée de la pluie. Mais pourquoi l'as-tu emportée? Je t'ai toujours dit de ne pas emporter de poupée quand on va faire une promenade un peu longue.
—Camille et Madeleine m'ont conseillé de la laisser, mais je n'ai pas voulu.
—Voilà, ma chère Marguerite, comment le bon Dieu punit l'entêtement et la déraison; Il a permis que tu oubliasses ta pauvre poupée et tu auras jusqu'à demain l'inquiétude de la savoir peut-être trempée et gâtée, peut-être déchirée par les bêtes qui habitent la forêt, peut-être volée par quelque passant.
—Je vous en prie, ma chère maman, dit Marguerite en joignant les mains, envoyez le domestique chercher ma poupée dans la forêt; je lui expliquerai si bien où elle est qu'il la trouvera tout de suite.
—Comment! tu veux qu'un pauvre domestique s'en aille par une pluie battante dans une forêt noire, au risque de se rendre malade ou d'être attaqué par un loup? Je ne reconnais pas là ton bon coeur.
—Mais ma poupée, ma pauvre poupée, que va-t-elle devenir? Mon Dieu, mon Dieu! elle sera trempée, salie, perdue!
—Chère enfant, je suis très peinée de ce qui t'arrive, quoique ce soit par ta faute; mais maintenant nous ne pouvons qu'attendre avec patience jusqu'à demain matin. Si le temps le permet, nous irons chercher ta malheureuse poupée.»
Marguerite baissa la tête et s'en alla dans sa chambre en pleurant et en disant qu'elle ne dormirait pas de la nuit. Elle ne voulait pas se coucher, mais sa bonne la mit de force dans son lit; après avoir sangloté pendant quelques minutes, elle s'endormit et ne se réveilla que le lendemain matin.
Il faisait un temps superbe: Marguerite sauta de son lit pour s'habiller et courir bien vite à la recherche de sa poupée.
Quand elle fut lavée, coiffée et habillée, et qu'elle eut déjeuné, elle courut rejoindre ses amies et sa maman, qui étaient prêtes depuis longtemps et qui l'attendaient pour partir.
«Partons, s'écrièrent-elles toutes ensemble; partons vite, chère maman, nous voici toutes les trois.
—Allons, marchons d'un bon pas, et arrivons à l'arbre où la pauvre poupée a passé une si mauvaise nuit.»
Tout le monde se mit en route; les mamans marchaient vite, vite; les petites filles couraient plutôt qu'elles ne marchaient, tant elles étaient impatientes d'arriver; aucune d'elles ne parlait, leur coeur battait à mesure qu'elles approchaient.
«Je vois le grand chêne au pied duquel elle doit être», dit Marguerite.
Encore quelques minutes, et elles arrivèrent près de l'arbre. Pas de poupée; rien qui indiquât qu'elle aurait dû être là.
Marguerite regardait ses amies d'un air consterné; Camille et Madeleine étaient désolées. «Mais, demanda Mme de Rosbourg, es-tu bien sûre de l'avoir laissée ici?
—Bien sûr, maman, bien sûr.
—Hélas! en voici la preuve», dit Madeleine en ramassant dans une touffe d'herbes une petite pantoufle de satin bleu.
Marguerite prit la pantoufle, la regarda, puis se mit à pleurer. Personne ne dit rien; les mamans reprirent le chemin de la maison, et les petites filles les suivirent tristement. Chacune se demandait:
«Qu'est donc devenue cette poupée? Comment n'en est-il rien resté? La pluie pouvait l'avoir trempée et salie, mais elle n'a pu la faire disparaître! Les loups ne mangent pas les poupées; ce n'est donc pas un loup qui l'a emportée.»
Tout en réfléchissant et en se désolant, elles arrivèrent à la maison. Marguerite alla dans sa chambre, prit toutes les affaires de sa poupée perdue, les plia proprement et les remit dans les tiroirs de la commode, comme elle les avait trouvées; elle ferma les tiroirs, retira la clef et alla la porter à Camille.
«Tiens, Camille, lui dit-elle, voici la clef de ma petite commode; mets-la, je te prie, dans ton bureau; puisque ma pauvre poupée est perdue, je veux garder ses affaires. Quand j'aurai assez d'argent, j'en achèterai une tout à fait pareille, à laquelle les robes et les chapeaux pourront aller.»
Camille ne répondit pas, embrassa Marguerite, prit la clef et la serra dans un des tiroirs de son bureau, en disant: «Pauvre Marguerite!»
Madeleine n'avait rien dit; elle souffrait du chagrin de Marguerite et ne savait comment la consoler. Tout à coup son visage s'anime, elle se lève, court à son sac à ouvrage, en tire une bourse, et revient en courant près de Marguerite.
«Tiens, ma chère Marguerite, voici de quoi acheter une poupée; j'ai amassé trente-cinq francs pour faire emplette de livres dont je n'ai pas besoin; je suis enchantée de ne pas les avoir encore achetés, tu auras une poupée exactement semblable à celle que tu as perdue.
—Merci, ma bonne, ma chère Madeleine! dit Marguerite, qui était devenue rouge de joie. Oh! merci, merci. Je vais demander à maman de me la faire acheter.»
Et elle courut chez Mme de Rosbourg, qui lui promit de lui faire acheter sa poupée la première fois que l'on irait à Paris.
XI. Jeannette la voleuse.
Madeleine avait reçu les éloges que méritait son généreux sacrifice; trois jours s'étaient passés depuis la disparition de la poupée; Marguerite attendait avec une vive impatience que quelqu'un allât à Paris pour lui apporter la poupée promise. En attendant, elle s'amusait avec celle de Madeleine. Il faisait chaud, et les enfants étaient établies dans le jardin, sous des arbres touffus. Madeleine lisait. Camille tressait une couronne de pâquerettes pour la poupée, que Marguerite peignait avant de lui mettre la couronne sur la tête. La petite boulangère, nommée Suzanne, qui apportait deux pains à la cuisine, passa près d'elle. Elle s'arrêta devant Marguerite, regarda attentivement la poupée et dit:
«Elle est tout de même jolie, votre poupée, mam'selle!»
MARGUERITE.—Tu n'en as jamais vu de si jolie, Suzanne?
SUZANNE.—Pardon, mam'selle, j'en ai vu une plus belle que la vôtre, et pas plus tard qu'hier encore.
MARGUERITE.—Plus jolie que celle-ci! Et où donc, Suzanne?
SUZANNE.—Ah! près d'ici, bien sûr. Elle a une belle robe de soie lilas; c'est Jeannette qui l'a.
MARGUERITE.—Jeannette, la petite meunière! Et qui lui a donné cette belle poupée?
SUZANNE.—Ah! je ne sais pas, mam'selle; elle l'a depuis trois jours.
Camille, Madeleine et Marguerite se regardèrent d'un air étonné: toutes trois commençaient à soupçonner que la jolie poupée de Jeannette pouvait bien être celle de Marguerite.
CAMILLE.—Et cette poupée a-t-elle des sabots?
SUZANNE, _riant.—_Oh! pour ça non, mam'selle; elle a un pied chaussé d'un beau petit soulier bleu, et l'autre est nu; elle a aussi un petit chapeau de paille avec une plume blanche.
MARGUERITE, _s'élançant de sa chaise.—_C'est ma poupée, ma pauvre poupée que j'ai laissée il y a trois jours sous un chêne, lorsqu'il a fait un si gros orage, et que je n'ai pas retrouvée depuis.
SUZANNE.—Ah bien! Jeannette m'a dit qu'on lui avait donné la belle poupée, mais qu'il ne fallait pas en parler, parce que ça ferait des jaloux.
CAMILLE, _bas à Marguerite.—_Laisse aller Suzanne, et courons dire à maman ce qu'elle vient de nous raconter.
Camille, Madeleine et Marguerite se levèrent et coururent au salon, où Mme de Fleurville était à écrire, pendant que Mme de Rosbourg jouait du piano.
CAMILLE et MADELEINE, _très précipitamment.—_Madame, madame, voulez-vous nous laisser aller au moulin? Jeannette a la poupée de Marguerite; il faut qu'elle la rende.
MADAME DE ROSBOURG.—Quelle folie! mes pauvres enfants, vous perdez la tête! Comment est-il possible que la poupée de Marguerite se soit sauvée dans la maison de Jeannette?
MADELEINE.—Mais, madame, Suzanne l'a vue! Jeannette lui a dit de ne pas en parler et qu'on la lui avait donnée.
MADAME DE FLEURVILLE.—Ma pauvre fille, c'est quelque poupée de vingt-cinq sous habillée en papier qu'on aura donnée à Jeannette, et que Suzanne trouve superbe, parce qu'elle n'en a jamais vu de plus belle.
MARGUERITE.—Mais non, madame, c'est bien sûr ma poupée; elle a une robe de taffetas lilas, un seul soulier de satin bleu, et un chapeau de paille avec une plume blanche.
MADAME DE ROSBOURG.—Écoute, ma petite Marguerite, va me chercher Suzanne; je la questionnerai moi-même, et, si j'ai des raisons de penser que Jeannette a ta poupée, nous allons partir tout de suite pour le moulin.
Marguerite partit comme une flèche et revint deux minutes après, traînant la petite Suzanne, toute honteuse de se trouver dans un si beau salon, en présence de ces dames.
MADAME DE ROSBOURG.—N'aie pas peur, ma petite Suzanne; je veux seulement te demander quelques détails sur la belle poupée de Jeannette. Est-il vrai qu'elle a une poupée très jolie et très bien habillée?
SUZANNE.—Pour ça, oui, madame; elle est tout à fait jolie.
MADAME DE ROSBOURG.—Comment est sa robe?
SUZANNE.—En soie lilas, madame.
MADAME DE ROSBOURG.—Et son chapeau?
SUZANNE.—En paille, madame; et tout rond, avec une plume blanche et des affiquets de velours noirs.
MADAME DE ROSBOURG.—T'a-t-elle dit qui lui avait donné cette poupée?
SUZANNE.—Pour ça, non, madame; elle n'a point voulu nommer personne parce qu'on le lui a défendu, qu'elle dit.
MADAME DE ROSBOURG.—Y a-t-il longtemps qu'elle a cette poupée?
SUZANNE.—Il y a trois jours, madame; elle dit qu'elle l'a rapportée de la ville le jour de l'orage.
MADAME DE ROSBOURG.—Merci, ma petite Suzanne; tu peux t'en aller; voici des pralines pour t'amuser en route.
Et elle lui mit dans la main un gros cornet de pralines; Suzanne rougit de plaisir, fit une révérence et s'en alla.
«Chère amie, dit Mme de Fleurville à Mme de Rosbourg, il me paraît certain que Jeannette a la poupée de Marguerite; allons-y toutes. Mettez vos chapeaux, petites, et dépêchons-nous de nous rendre au moulin.»
Les enfants ne se le firent pas dire deux fois; en trois minutes elles furent prêtes à partir. Tout le monde se mit en marche; au lieu de la consternation et du silence qui avaient attristé la même promenade, trois jours auparavant, les enfants s'agitaient, allaient et venaient, se dépêchaient et parlaient toutes à la fois.
Elles marchèrent si vite, qu'on arriva en moins d'une demi-heure. Les petites allaient se précipiter toutes trois dans le moulin en appelant Jeannette et en demandant la poupée. Mme de Rosbourg les arrêta et leur dit:
«Ne dites pas un mot, mes enfants, ne témoignez aucune impatience; tenez-vous près de moi, et ne parlez que lorsque vous verrez la poupée.»
Les petites eurent de la peine à se contenir; leurs yeux étincelaient, leurs narines se gonflaient, leur bouche s'ouvrait pour parler, leurs jambes les emportaient malgré elles, mais les mamans les firent passer derrière, et toutes cinq entrèrent ainsi au moulin.
La meunière vint ouvrir, fit beaucoup de révérences et présenta des chaises.
«Asseyez-vous, mesdames, mesdemoiselles, voici des chaises basses.»
Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants s'assoient; les trois petites s'agitent sur leurs chaises; Mme de Rosbourg leur fait signe de ne pas montrer d'impatience.
MADAME DE FLEURVILLE.—Eh bien, mère Léonard, comment cela va-t-il?
LA MEUNIÈRE.—Madame est bien honnête; ça va bien, Dieu merci.
MADAME DE FLEURVILLE.—Et votre fille Jeannette, où est-elle?
MÈRE LÉONARD.—Ah! je ne sais point, madame; peut-être bien au moulin.
MADAME DE FLEURVILLE.—Mes filles voudraient la voir; appelez-la donc…
MÈRE LÉONARD, _allant à la porte.—Jeannette, Jeannette! (Après un moment d'attente.) _Jeannette, arrive donc! où t'es-tu fourrée? Elle ne vient point! faut croire qu'elle n'ose pas.
MADAME DE FLEURVILLE.—Pourquoi n'ose-t-elle pas?
MÈRE LÉONARD.—Ah! quand elle voit ces dames, ça lui fait toujours quelque chose; elle s'émotionne de la joie qu'elle a.
MADAME DE FLEURVILLE.—Je voudrais bien lui parler pourtant; si elle est sage et bonne fille, je lui ai apporté un joli fichu de soie et un beau tablier pour les dimanches.
La mère Léonard s'agite, appelle sa fille, court de la maison au moulin et ramène, en la traînant par le bras, Jeannette qui s'était cachée et qui se débat vivement.
MÈRE LÉONARD.—Vas-tu pas finir, méchante, malapprise?
JEANNETTE, _criant.—_Je veux m'en aller; lâchez-moi; j'ai peur.
MÈRE LÉONARD.—De quoi que t'as peur, sans coeur? Ces dames vont-elles pas te manger?
Jeannette cesse de se débattre; la mère Léonard lui lâche le bras; Jeannette se sauve et s'enfuit dans sa chambre. La mère Léonard est furieuse, elle craint que le fichu et le tablier ne lui échappent; elle appelle Jeannette:
«Méchante enfant, s'écrie-t-elle, petite drôlesse, je te vas quérir et je te vas cingler les reins; tu vas voir.»
Mme de Fleurville l'arrête et lui dit:
«N'y allez pas, mère Léonard; laissez-moi lui parler: je la trouverai, allez, je connais bien la maison.»
Et Mme de Fleurville entra chez Jeannette, suivie de la mère Léonard. Elles la trouvèrent cachée derrière une chaise. Mme de Fleurville, sans mot dire, la tira de sa cachette, s'assit sur la chaise, et, lui tenant les deux mains, lui dit:
«Pourquoi te caches-tu, Jeannette? Les autres fois, tu accourais au-devant de moi quand je venais au moulin.»
Pas de réponse; Jeannette reste la tête baissée.
«Jeannette, où as-tu trouvé la belle poupée qu'on a vue chez toi l'autre jour?»