Les Filles du feuParte 28 de 50
Original em francês · tradução para inglês
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La nuit étant venue, et l'heure du coucher approchant, Angélique donna le bonsoir à sa mère avec un grand sentiment de douleur en elle-même,—et, rentrant chez elle, dit à sa fille de chambre:
«Jeanne, couchez-vous; j'ai quelque chose qui me travaille l'esprit; je ne puis me déshabiller encore...»
Elle se jeta toute vêtue sur son lit en attendant minuit;—La Corbinière fut exact.
«Oh Dieu! quelle heure!—écrit Angélique;—je tressaillis toute lorsque j'entendis qu'il jetait une petite pierre à ma fenêtre ... car il était entré dans le petit jardin.»
Quand La Corbinière fut dans la salle, Angélique lui dit:
«Notre affaire va bien mal, car madame a pris la clef de la vaisselle d'argent, ce qu'elle n'avait jamais fait; mais pourtant j'ai la clef de la dépense où est le coffre.».
Sur ces paroles il me dit:
«Il faut commencer à t'habiller, et puis nous regarderons comme nous ferons.»
Je commençai donc à mettre les chausses, et les bottes et éperons lesquels il m'aidait à mettre. Sur cela le palefrenier vint à la porte de la salle avec le cheval; moi, tout éperdue, je me mis vitement ma cotte de ratine pour couvrir mes habits d'homme que j'avais jusques à la ceinture, et m'en vins prendre le cheval des mains de Breteau, et le menai hors de la première porte du château, à un ormeau sous lequel dansaient aux fêtes les filles du village, et m'en retournai à la salle, où je trouvai mon cousin qui m'attendait avec grande impatience (tel était le nom que je le devais appeler pour le voyage), lequel me dit: «Allons donc voir si nous pourrons avoir quelque chose, ou, sinon, nous ne laisserons de nous en aller avec rien.»—A ces paroles je m'en allai dans la cuisine, qui était près de la dépense, et, ayant découvert le feu pour voir clair, j'aperçus une grande pelle à feu, de fer, laquelle je pris, et puis lui dis:
«Allons à la dépense,» et étant proche du coffre, nous mîmes la main au couvercle, lequel ne serrait tout près. Alors je lui dis: «Mets un peu la pelle entre le couvercle et ce coffre.» Alors, haussant tous deux les bras, nous n'y fîmes rien; mais la seconde fois, les deux ressorts de serrure se rompirent, et soudain je mis la main dedans.»
Elle trouva une pile de plats d'argent qu'elle donna à La Corbinière, et, comme elle voulait en prendre d'autres, il lui dit: «N'en tirez plus dehors, car le sac de moquette est plein.»
Elle en voulait prendre davantage, comme bassins, chandeliers, aiguières; mais il dit: «Cela est embarrassant.»
Et il l'engagea à s'aller vêtir en homme avec un pourpoint et une casaque,—afin qu'ils ne fussent pas reconnus.
Ils allèrent droit à Compiègne, où le cheval d'Angélique de Longueval fut vendu 40 écus. Puis, ils prirent la poste, et arrivèrent le soir à Charenton.
La rivière était débordée, de sorte qu'il fallut attendre jusqu'au jour.—Là, Angélique, dans son costume d'homme, put faire illusion à l'hôtesse, qui dit «comme le postillon lui tirait les bottes:»
—Messieurs, que vous plaît-il de souper?
—Tout ce que vous aurez de bon, madame, fut la réponse.
Cependant Angélique se mit au lit, si lasse qu'il lui fut impossible de manger. Elle craignait surtout le comte de Longueval, son père, «qui alors se trouvait à Paris.»
Le jour venu, ils se mirent dans le bateau jusqu'à Essonne, où la demoiselle se trouva tellement lasse, qu'elle dit à La Corbinière:
—«Allez-vous toujours devant m'attendre à Lyon, avec la vaisselle.»
Ils restèrent trois jours à Essonne, d'abord pour attendre le coche, puis pour guérir les écorchures que la demoiselle s'était faites aux cuisses en courant à franc-étrier.
Passé Moulins, un homme qui était dans le coche et qui se disait gentilhomme, commença à dire ces paroles:
—N'y a-t-il pas une demoiselle vêtue en homme?
—A quoi La Corbinière répondit:
—Oui-dà, Monsieur... Pourquoi avez-vous quelque chose à dire là-dessus? Ne suis-je pas maître de faire habiller ma femme comme il me plaît?
Le soir, ils arrivèrent à Lyon, au Chapeaurouge, où ils vendirent la vaisselle pour 300 écus; sur quoi La Corbinière se fit faire, «encore qu'il n'en eût du tout besoin,—un fort bel habit d'écarlate, avec les aiguillettes d'or et d'argent.»
Ils descendirent sur le Rhône, et s'étant arrêtés le soir à une hôtellerie, La Corbinière voulut essayer ses pistolets. Il le fit si maladroitement, qu'il adressa une balle dans le pied droit d'Angélique de Longueval,—et il dit seulement à ceux qui le blâmaient de son imprudence: «C'est un malheur qui m'est arrivé ... je puis dire à moi-même, puisque c'est ma femme.»
Angélique resta trois jours au lit, puis ils se remirent dans la barque du Rhône, et purent atteindre Avignon, où Angélique se fit traiter pour sa blessure, et ayant pris une nouvelle barque lorsqu'elle se sentit mieux, ils arrivèrent enfin à Toulon le jour de Pâques.
Une tempête les accueillit en sortant du port pour aller à Gênes; ils s'arrêtèrent dans un havre, au château dit de Saint-Soupir, dont la dame, les voyant sauvés, fit chanter le Salve regina. Puis elle leur fit faire collation à la mode du pays, avec olives et câpres,—et commanda que l'on donnât à leur valet des artichauts.
«Voyez, dit Angélique, ce que c'est de l'amour;—encore que nous étions à un lieu qui n'était habité par personne, il fallut y jeûner les trois jours que nous attendîmes le bon vent. Néanmoins les heures me semblaient des minutes, encore que j'étais bien affamée. Car à Villefranche, peur de la peste, ils ne voulurent nous laisser prendre des vivres. Ainsi tous bien affamés, nous fîmes voile; mais auparavant, de crainte de faire naufrage, je me voulus confesser à un bon père cordelier qui était en notre compagnie, et lequel venait à Gênes aussi.»
Car mon mari (elle l'appelle toujours ainsi de ce moment), voyant entrer dans notre chambre un gentilhomme génois, lequel écorchait un peu le français, lui demanda: «Monsieur, vous plaît-il quelque chose?—Monsieur, dit ce Génois, je voudrais bien parler à Madame.» Mon mari, tout d'un temps, mettant l'épée à la main, lui dit: «La connaissez-vous? Sortez d'ici, car autrement je vous tuerai.»
Incontinent, M. Audiffret nous vint voir, lequel lui conseilla de nous en aller le plus promptement qu'il se pourrait, parce que ce Génois, très-assurément, lui ferait faire du déplaisir.
Nous arrivâmes à Civita-Vecchia, puis à Rome, où nous descendîmes à la meilleure hôtellerie, attendant de trouver la commodité de se mettre en chambre garnie, laquelle on nous fit trouver en la rue des Bourguignons, chez un Piémontais, duquel la femme était Romaine. Et un jour étant à sa fenêtre, le neveu de Sa Sainteté passant avec dix-neuf estafiers, en envoya un qui me dit ces paroles en italien: «Mademoiselle, Son Éminence m'a commandé de venir savoir si vous aurez agréable qu'il vous vienne voir.» Toute tremblante, je lui réponds: «Si mon mari était ici, j'accepterais cet honneur; mais n'y étant pas, je supplie très-humblement votre maître de m'excuser.»
Il avait fait arrêter son carrosse à trois maisons de la nôtre, attendant la réponse, laquelle soudain qu'il l'eût entendue, il fit marcher son carrosse, et depuis je n'entendis plus parler de lui.
La Corbinière lui raconta peu après qu'il avait rencontré un fauconnier de son père qui s'appelait La Hoirie. Elle eut un grand désir de le voir; et, en la voyant, «il resta sans parler;» puis, s'étant rassuré, il lui dit que madame l'ambassadrice avait entendu parler d'elle et désirait la voir.
Angélique de Longueval fut bien reçue par l'ambassadrice.—Toutefois, elle craignit, d'après certains détails, que le fauconnier n'eût dit quelque chose et qu'on n'arrêtât La Corbinière et elle.
Ils furent fâchés d'être restés vingt-neuf jours à Rome, et d'avoir fait toutes les diligences pour s'épouser sans pouvoir y parvenir. «Ainsi,—dit Angélique,—je partis sans voir le pape...»
C'est à Ancône qu'ils s'embarquèrent pour aller à Venise. Une tempête les accueillit dans l'Adriatique; puis ils arrivèrent et allèrent loger sur le grand canal.
«Cette ville, quoique admirable—dit Angélique de Longueval—ne pouvait me plaire à cause de la mer—et il m'était impossible d'y boire et d'y manger que pour m'empêcher de mourir.»
Cependant, l'argent se dépensait, et Angélique dit à La Corbinière: «Mais, que ferons-nous? Il n'y a tantôt plus d'argent!»
Il répondit: «Lorsque nous serons en terre ferme, Dieu y pourvoiera... Habillez-vous, et nous irons à la messe de Saint-Marc.»
Arrivés à Saint-Marc, les époux s'assirent, au banc des sénateurs; et là, quoique étrangers, personne n'eut l'idée de leur contester cette place;—car La Corbinière avait des chausses de petit velours noir, avec le pourpoint de toile d'argent blanc, le manteau pareil..., et la petite oie d'argent.
Angélique était bien ajustée, et elle fut ravie,—car son habit à la française faisait que les sénateurs avaient toujours l'œil sur elle.
L'ambassadeur de France, qui marchait dans la procession avec le doge, la salua.
A l'heure du dîner, Angélique ne voulut plus sortir de son hôtel,—aimant mieux reposer que d'aller en mer en gondole.
Quant à La Corbinière, il alla se promener sur la place Saint-Marc, et y rencontra M. de La Morte, qui lui fit des offres de service, et qui, sur ce qu'il lui parla de la difficulté que lui et Angélique avaient à s'épouser, lui dit qu'il serait bon de se rendre à sa garnison de Palma-Nova, où l'on pourrait en conférer, et où La Corbinière pourrait se mettre au service.
Là, M. de La Morte présenta les futurs époux à Son Excellence le général, qui ne voulut pas croire qu'un homme si bien couvert s'offrît de prendre une pique dans une compagnie. Celle qu'il avait choisie était commandée par M. Ripert de Montélimart.
Son Excellence le général consentit cependant à servir de témoin au mariage ... après lequel on fit un petit festin où s'écoulèrent les dernières vingt pistoles dont les conjoints étaient encore chargés.
Au bout de huit jours, le sénat donna ordre au général d'envoyer la compagnie à Vérone, ce qui mit Angélique de Longueval au désespoir, car elle se plaisait à Palma-Nova, où les vivres étaient à bon marché.
En repassant à Venise, ils achetèrent du ménage, «deux paires de draps pour deux pistoles, sans compter une couverte, un matelas, six plats de faïence et six assiettes.»
En arrivant à Vérone, ils trouvèrent plusieurs officiers français.—M. de Breunel, enseigne, les recommanda à M. de Beaupuis, qui les logea sans s'incommoder,—les maisons étant à un grand bon marché. Vis-à-vis de la maison, il y avait un couvent de religieuses qui prièrent Angélique de Longueval d'aller les voir,—«et lui firent tant de caresses, qu'elle en était confuse.»
A cette époque, elle accoucha de son premier enfant, qui fut tenu au baptême par S. E. Alluisi Georges et par la comtesse Bevilacqua. Son Excellence, après qu'Angélique de Longueval fut relevée de couches, lui envoyait son carrosse assez souvent.
A un bal donné plus lard, elle étonna toutes les dames de Vérone en dansant avec le général Alluisi,—en costume français.—Elle ajoute:
«Tous les Français officiers de la République étaient ravis de voir que ce grand général, craint et redouté partout, me faisait tant d'honneur.»
Le général, tout en dansant, ne manquait pas de parler à Angélique de Longueval «à part de son mari.» Il lui disait: «Qu'attendez—vous en Italie?... La misère avec lui pour le reste de vos jours. Si vous dites qu'il vous aime, vous ne pouvez croire que je ne fasse plus encore ... moi qui vous achèterai les plus belles perles qui seront ici, et d'abord des cottes de brocard telles qu'il vous plaira. Prenez, Mademoiselle, à laisser votre amour pour une personne qui parle pour votre bien et pour vous remettre en bonne grâce de messieurs vos parents.»
Cependant ce général conseillait à La Corbinière de s'engager dans les guerres d'Allemagne, lui disant qu'il trouverait beaucoup d'avantage à Inspruck, qui n'était qu'à sept journées de Vérone, et que là il attraperait une compagnie.