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Le Petit ChoseParte 19 de 27

Alphonse Daudet

Original em francês · tradução para inglês

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LES AVENTURES D'UN PAPILLON BLEU

Le théâtre représente la campagne. Il est six heures du soir; le soleil s'en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une jeune Bête à bon Dieu, du sexe mâle, causent à cheval sur un brin de fougère. Ils se sont rencontrés le matin, et ont passé la journée ensemble. Comme il est tard, la Bête à bon Dieu fait mine de se retirer.

LE PAPILLON

Quoi! tu t'en vas déjà?…

LA BÊTE A BON DIEU

Dame! il faut que je rentre; Il est tard, songez donc!

LE PAPILLON

Attends un peu, que diantre! Il n'est jamais trop tard pour retourner chez soi… Moi d'abord, je m'ennuie à ma maison; et toi? C'est si bête une porte, un mur, une croisée, Quand au-dehors on a le soleil, la rosée Et les coquelicots, et le grand air, et tout. Si les coquelicots ne sont pas de ton goût, Il faut le dire…

LA BÊTE A BON DIEU

Hélas! monsieur, je les adore.

LE PAPILLON

Eh bien! alors, nigaud, ne t'en va pas encore; Reste avec moi. Tu vois! il fait bon; l'air est doux.

LA BÊTE À BON DIEU

Oui, mais…

LE PAPILLON, la poussant dans l'herbe.

Hé! roule-toi dans l'herbe; elle est à nous.

LA BÊTE A BON DIEU, se débattant.

Non! laissez-moi; parole! il faut que je m'en aille.

LE PAPILLON

Chut! Entends-tu?

LA BÊTE A BON DIEU, effrayée.

Quoi donc?

LE PAPILLON

Cette petite caille, Qui chante en se grisant dans la vigne à côté… Hein! la bonne chanson pour ce beau soir d'été, Et comme c'est joli, de la place où nous sommes!…

LA BÊTE A BON DIEU

Sans doute, mais…

LE PAPILLON

Tais-toi.

LA BÊTE A BON DIEU

Quoi donc?

LE PAPILLON

Voilà des hommes. (Passent des hommes.)

LA BÊTE A BON DIEU, bas, après un silence.

L'homme, c'est très méchant, n'est-ce pas?

LE PAPILLON

Très méchant.

LA BÊTE A BON DIEU

J'ai toujours peur qu'un d'eux m'aplatisse en marchant; Ils ont de si gros pieds, et moi des reins si frêles… Vous, vous n'êtes pas grand, mais vous avez des ailes; C'est énorme!

LE PAPILLON

Parbleu! mon cher, si ces lourdauds De paysans te font peur, grimpe-moi sur le dos; Je suis très fort des reins, moi! je n'ai pas des ailes En pelure d'oignon comme les demoiselles, Et je veux te porter où tu voudras, aussi Longtemps que tu voudras.

LA BÊTE A BON DIEU

Oh! non, monsieur, merci! Je n'oserai jamais…!

LE PAPILLON

C'est donc bien difficile De grimper là?

LA BÊTE A BON DIEU

Non, mais…

LE PAPILLON

Grimpe donc, imbécile!

LA BÊTE A BON DIEU

Vous me ramènerez chez moi, bien entendu; Car, sans cela…

LE PAPILLON

Sitôt parti, sitôt rendu.

LA BÊTE A BON DIEU, grimpant sur son camarade.

C'est que le soir, chez nous, nous faisons la prière. Vous comprenez?

LE PAPILLON

Sans doute… Un peu plus en arrière. Là… Maintenant, silence à bord! je lâche tout.

(Prrt! Ils s'envolent; le dialogue continue en l'air.)

Mon cher, c'est merveilleux; tu n'es pas lourd du tout.

LA BÊTE A BON DIEU, effrayée.

Ah! … monsieur…

LE PAPILLON

Eh bien! quoi?

LA BÊTE A BON DIEU

Je n'y vois plus… la tête Me tourne; je voudrais bien descendre…

LE PAPILLON

Es-tu bête! Si la tête te tourne, il faut fermer les yeux. Les as-tu fermés?

LA BÊTE A BON DIEU, fermant les yeux

Oui…

LE PAPILLON

Ça va mieux?

LA BÊTE A BON DIEU, avec effort.

Un peu mieux.

LE PAPILLON, riant sous cape.

Décidément on est mauvais aéronaute Dans ta famille…

LA BÊTE A BON DIEU

Oh! oui…

LE PAPILLON

Ce n'est pas votre faute Si le guide-ballon n'est pas encore trouvé.

LA BÊTE A BON DIEU

Oh! non…

LE PAPILLON

Çà, monseigneur, vous êtes arrivé. (Il se pose sur un Muguet.)

LA BÊTE A BON DIEU, ouvrant les yeux.

Pardon! mais… ce n'est pas ici que je demeure.

LE PAPILLON

Je sais; mais comme il est encore de très bonne heure Je t'ai mené chez un Muguet de mes amis. On va se rafraîchir le bec;—c'est bien permis…

LA BÊTE A BON DIEU

Oh! je n'ai pas le temps…

LE PAPILLON

Bah! rien qu'une seconde…

LA BÊTE A BON DIEU

Et puis, je ne suis pas reçu, moi, dans le monde…

LE PAPILLON

Viens donc! je te ferai passer pour mon bâtard; Tu seras bien reçu, va!…

LA BÊTE A BON DIEU

Puis, c'est qu'il est tard.

LE PAPILLON

Eh! non! il n'est pas tard; écoute la cigale…

LA BÊTE A BON DIEU, à voix basse.

Puis… je… n'ai pas d'argent…

LE PAPILLON, l'entraînant:

Viens! le Muguet régale. (Ils entrent chez le Muguet.)—La toile tombe.

Au second acte, quand le rideau se lève, il fait presque nuit… On voit les deux camarades sortir de chez le Muguet… La Bête à bon Dieu est légèrement ivre.

LE PAPILLON, tendant le dos.

Et maintenant, en route!

LA BÊTE A BON DIEU, grimpant bravement.

En route!

LE PAPILLON

Eh bien! comment Trouves-tu mon Muguet?

LA BÊTE A BON DIEU

Mon cher, il est charmant; Il vous livre sa cave et tout sans vous connaître…

LE PAPILLON, regardant le ciel.

Oh! oh! Phoebé qui met le nez à sa fenêtre; Il faut nous dépêcher…

LA BÊTE A BON DIEU

Nous dépêcher, pourquoi?

LE PAPILLON

Tu n'es donc plus pressé de retourner chez toi?…

LA BÊTE A BON DIEU

Oh! pourvu que j'arrive à temps pour la prière… D'ailleurs, ce n'est pas loin, chez nous,… c'est là derrière.

LE PAPILLON

Si tu n'es pas pressé; je ne le suis pas, moi.

LA BÊTE A BON DIEU, avec effusion.

Quel bon enfant tu fais! … Je ne sais pas pourquoi Tout le monde n'est pas ton ami sur la terre. On dit de toi: «C'est un bohème; un réfractaire! Un poète! un sauteur!…»

LE PAPILLON

Tiens! tiens.! et qui dit ça?

LA BÊTE A BON DIEU

Mon Dieu! le Scarabée…

LE PAPILLON

Ah! oui, ce gros poussah. Il m'appelle sauteur, parce qu'il a du ventre.

LA BÊTE A BON DIEU

C'est qu'il n'est pas le seul qui te déteste…

LE PAPILLON

Ah! dis.

LA BÊTE A BON DIEU

Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis, Va! ni les Scorpions, pas même les Fourmis.

LE PAPILLON

Vraiment?

LA BÊTE A BON DIEU, confidentielle.

Ne fais jamais la cour à l'Araignée; Elle te trouve affreux.

LE PAPILLON

On l'a mal renseignée.

LA BÊTE A BON DIEU

Hé! les Chenilles sont un peu de son avis…

LE PAPILLON

Je crois bien! … Mais, dis-moi! dans le monde où tu vis, Car enfin tu n'es pas du monde des Chenilles, Suis-je aussi mal vu?…

LA BÊTE A BON DIEU

Dame! c'est selon les familles, La jeunesse est pour toi; les vieux, en général, Trouvent que tu n'as pas assez de sens moral.

LE PAPILLON, tristement.

Je vois que je n'ai pas beaucoup de sympathies. En somme…

LA BÊTE A BON DIEU

Ma foi! non, mon pauvre! Les Orties T'en veulent. Le Crapaud te hait; jusqu'au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit: «Ce p… p… Papillon!»

LE PAPILLON

Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces drôles?

LA BÊTE A BON DIEU

Moi… Je t'adore; on est si bien sur tes épaules! Et puis, tu me conduis toujours chez les Muguets. C'est amusant! … Dis donc, si je te fatiguais, Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part… Tu n'es pas fatigué, je suppose?

LE PAPILLON

Je te trouve un peu lourd, ce n'est pas l'embarras.

LA BÊTE A BON DIEU, montrant des Muguets.

Alors, entrons ici, tu te reposeras.

LE PAPILLON

Ah! merci! … des Muguets, toujours la même chose J'aime bien mieux à côté…

LA BÊTE A BON DIEU, toute rouge.

Chez la Rose? … Oh! non, jamais…

LE PAPILLON, l'entraînant.

Viens donc! on ne nous verra pas. (Ils entrent discrètement chez la Rose.)—La toile tombe.

Au troisième acte…

Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de votre patience. Les vers, par le temps qui court, n'ont pas le don de plaire, je le sais. Aussi, j'arrête là mes citations, et je vais me contenter de raconter sommairement le reste de mon poème.

Au troisième acte, il est nuit tout à fait… Les deux camarades sortent ensemble de chez la Rose… Le Papillon veut ramener la Bête à bon Dieu chez ses parents; mais celle-ci s'y refuse; elle est complètement ivre, fait des cabrioles sur l'herbe et pousse des cris séditieux… Le Papillon est obligé de l'emporter chez elle. On se sépare sur la porte, en se promettant de se revoir bientôt… Et alors le Papillon s'en va tout seul, dans la nuit. Il est un peu ivre, lui aussi; mais son ivresse est triste: il se rappelle les confidences de la Bête à bon Dieu, et se demande amèrement pourquoi tant de monde le déteste, lui qui jamais n'a fait de mal à personne… Ciel sans lune, le vent souffle, la campagne est toute noire… Le Papillon a peur, il a froid; mais il se console en songeant que son camarade est en sûreté, au fond d'une couchette bien chaude… Cependant, on entrevoit dans l'ombre de gros oiseaux de nuit qui traversent la scène d'un vol silencieux. L'éclair brille. Des bêtes méchantes embusquées sous des pierres, ricanent en se montrant le Papillon. «Nous le tenons!» disent-elles. Et tandis que l'infortuné va de droite et de gauche, plein d'effroi, un Chardon au passage le larde d'un grand coup d'épée, un Scorpion l'éventre avec ses pinces, une grosse Araignée velue lui arrache un pan de son manteau de satin bleu, et, pour finir, une Chauve-Souris lui casse les reins d'un coup d'aile. Le Papillon tombe, blessé à mort… Tandis qu'il râle sur l'herbe, les Orties se réjouissent, et les Crapauds disent: «C'est bien fait!»

A l'aube, les Fourmis, qui vont au travail avec leurs saquettes et leurs gourdes, trouvent le cadavre au bord du chemin. Elles le regardent à peine et s'éloignent sans vouloir l'enterrer. Les Fourmis ne travaillent pas pour rien… Heureusement une confrérie de Nécrophores vient à passer par là. Ce sont, comme vous savez, de petites bêtes noires qui ont fait voeu d'ensevelir les morts… Pieusement, elles s'attellent au Papillon défunt et le traînent vers le cimetière… Une foule curieuse se presse sur leur passage, et chacun fait des réflexions à haute voix… Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant leurs portes, disent gravement: «Il aimait trop les fleurs!—Il courait trop la nuit!» ajoutent les Escargots, et les Scarabées à gros ventre se dandinent dans leurs habits d'or en grommelant: «Trop bohème! trop bohème!» Parmi toute cette foule, pas un mot de regret pour le pauvre mort; seulement, dans les plaines d'alentour, les grands lis ont fermé et les cigales ne chantent pas.

La dernière scène se passe dans le cimetière des Papillons. Après que les Nécrophores ont fait leur oeuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi le convoi, s'approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence l'éloge du défunt. Malheureusement la mémoire lui manque; il reste là les pattes en l'air, gesticulant pendant une heure et s'entortillant dans ses périodes… Quand l'orateur a fini, chacun se retire, et alors dans le cimetière désert, on voit la Bête à bon Dieu des premières scènes sortir de derrière une tombe. Tout en larmes, elle s'agenouille sur la terre fraîche de la fosse et dit une prière touchante pour son pauvre petit camarade qui est là.

IX

TU VENDRAS DE LA PORCELAINE

Au dernier vers de mon poème, Jacques, enthousiasmé, se leva pour crier bravo; mais il s'arrêta net en voyant la mine effarée de tous ces braves gens.

En vérité, je crois que le cheval de feu de l'Apocalypse, faisant irruption au milieu du petit salon jonquille, n'y aurait pas causé plus de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout hérissés de ce qu'ils venaient d'entendre, me regardaient avec de gros yeux ronds; les deux Ferrouillat se faisaient des signes. Personne ne soufflait mot. Pensez comme j'étais à l'aise…

Tout à coup, au milieu du silence et de la consternation générale, une voix—et quelle voix!—blanche, terne, froide, sans timbre, une voix de fantôme, sortit de derrière le piano et me fit tressaillir sur ma chaise. C'était la première fois, depuis dix ans, qu'on entendait parler l'homme à la tête d'oiseau, le vénéré Lalouette: «Je suis bien content qu'on ait tué le papillon, dit le singulier vieillard en grignotant son sucre d'un air féroce; je ne les aime pas, moi, les papillons!…»

Tout le monde se mit à rire, et la discussion s'engagea sur mon poème.

Le membre du Caveau trouvait l'oeuvre un peu trop longue et m'engagea beaucoup à la réduire en une ou deux chansonnettes, genre essentiellement français. L'élève d'Alfort, savant naturaliste, me fit observer que les bêtes à bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait toute vraisemblance à mon affabulation. Ferrouillat cadet prétendait avoir lu tout cela quelque part. «Ne les écoute pas, me dit Jacques à voix basse, c'est un chef-d'oeuvre.» Pierrotte, lui, ne disait rien; il paraissait très occupé. Peut-être le brave homme, assis à côté de sa fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage un regard noir enflammé; toujours est-il que ce jour-là Pierrotte avait—c'est bien le cas de le dire—un air fort singulier, qu'il resta collé tout le soir au canezou de sa demoiselle, que je ne pus dire un seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de très bonne heure, sans vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne me le pardonna jamais.

Deux jours après cette lecture mémorable, je reçus de Mlle Pierrotte un billet aussi court qu'éloquent: «Venez vite, mon père sait tout.» Et plus bas, mes chers yeux noirs avaient signé: «Je vous aime.»

Je fus un peu troublé, je l'avoue, par cette grosse nouvelle. Depuis deux jours, je courais les éditeurs avec mon manuscrit, et je m'occupais beaucoup moins des yeux noirs que de mon poème. Puis l'idée d'une explication avec ce gros Cévenol de Pierrotte ne me souriait guère… Aussi, malgré le pressant appel des yeux noirs, je restai quelque temps sans retourner là-bas, me disant à moi-même pour me rassurer sur mes intentions: «Quand j'aurai vendu mon poème.» Malheureusement je ne le vendis pas.

En ce temps-là—je ne sais pas si c'est encore la même chose aujourd'hui—, MM. les éditeurs étaient des gens très doux, très polis, très généreux, très accueillants; mais ils avaient un défaut capital: on ne les trouvait jamais chez eux. Comme certaines étoiles trop menues qui ne se révèlent qu'aux grosses lunettes de l'Observatoire, ces messieurs n'étaient pas visibles pour la foule. N'importe l'heure où vous arriviez, on vous disait toujours de revenir… Dieu! que j'en ai couru de ces boutiques! que j'en ai tourné de ces boutons de portes vitrées! que j'en ai fait de ces stations aux devantures des libraires, à me dire, le coeur battant: «Entrerai-je? n'entrerai-je pas?» A l'intérieur, il faisait chaud. Cela sentait le livre neuf. C'était plein de petits hommes chauves, très affairés, qui vous répondaient de derrière un comptoir, du haut d'une échelle double. Quant à l'éditeur, invisible… Chaque soir, je revenais à la maison, triste, las, énervé. «Courage! me disait Jacques, tu seras plus heureux demain.» Et, le lendemain, je me remettais en campagne, armé de mon manuscrit! De jour en jour, je le sentais devenir plus pesant, plus incommode. D'abord je le portais sous mon bras, fièrement, comme un parapluie neuf; mais à la fin j'en avais honte, et je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote soigneusement boutonnée par-dessus.

Huit jours se passèrent ainsi. Le dimanche arriva. Jacques, selon sa coutume, alla dîner chez Pierrotte; mais il y alla seul. J'étais si las de ma chasse aux étoiles invisibles, que je restai couché tout le jour… Le soir, en rentrant, il vint s'asseoir au bord de mon lit et me gronda doucement:

«Ecoute, Daniel! tu as bien tort de ne pas aller là-bas. Les yeux noirs pleurent, se désolent; ils meurent de ne pas te voir… Nous avons parlé de toi toute la soirée… Ah! brigand, comme elle t'aime!»

La pauvre mère Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela.

«Et Pierrotte? demandai-je timidement. Pierrotte, qu'est-ce qu'il dit?…

—Rien… Il a seulement paru très étonné de ne pas te voir… Il faut y aller, mon Daniel; tu iras, n'est-ce pas?

—Dès demain, Jacques; je te le promets.»

Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer chez elle, entama son interminable chanson… Tolocototignan! tolocototignan! … Jacques se mit à rire: «Tu ne sais pas, me dit-il à voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. Ils croient qu'elle est leur rivale… J'ai eu beau dire ce qu'il en était, on n'a pas voulu m'entendre… Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc! c'est drôle, n'est-ce pas?» Je fis semblant de rire comme lui; mais, dans moi-même, j'étais plein de honte en songeant que c'était bien ma faute si les yeux noirs étaient jaloux de Coucou-Blanc.

Le lendemain, dans l'après-midi, je m'en allai passage du Saumon. J'aurais voulu monter tout droit au quatrième et parler aux yeux noirs avant de voir Pierrotte; mais le Cévenol me guettait à la porte du passage, et je ne pus l'éviter. Il fallut entrer dans la boutique et m'asseoir à côté de lui, derrière le comptoir. De temps en temps, un petit air de flûte nous arrivait discrètement de l'arrière-magasin.

«Monsieur Daniel, me dit le Cévenol avec une assurance de langage et une facilité d'élocution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux savoir de vous est très simple, et je n'irai pas par quatre chemins. C'est bien le cas de le dire… la petite vous aime d'amour… Est-ce que vous l'aimez vraiment, vous aussi?

—De toute mon âme, monsieur Pierrotte.