Le Petit ChoseParte 17 de 27
Original em francês · tradução para inglês
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O miracle! C'étaient les mêmes yeux noirs qui m'avaient lui si doucement là-bas, dans les murs froids du vieux collège, les yeux noirs de la fée aux lunettes, les yeux noirs enfin…. Je croyais rêver. J'avais envie de leur crier: «Beaux yeux noirs; est-ce vous? Est-ce vous que je retrouve dans un autre visage?» Et si vous saviez comme c'étaient bien eux! Impossible de s'y tromper. Les mêmes cils, le même éclat, le même feu noir et contenu. Quelle folie de penser qu'il pût y avoir deux couples de ces yeux-là par le monde! Et d'ailleurs la preuve que c'étaient bien les yeux noirs eux-mêmes, et non pas d'autres yeux noirs ressemblant à ceux-là, c'est qu'ils m'avaient reconnu eux aussi, et nous allions reprendre sans doute un de nos jolis dialogues muets d'autrefois, quand j'entendis tout près de moi, presque dans mon oreille, de petites dents de souris qui grignotaient. A ce bruit, je tournai la tête et j'aperçus dans un fauteuil, à l'angle du piano, un personnage auquel je n'avais pas pris garde…. C'était un grand vieux sec et blême, avec une tête d'oiseau, le front fuyant, le nez en pointe, des yeux ronds et sans vie trop loin du nez, presque sur les tempes…. Sans un morceau de sucre que le bonhomme tenait à la main et qu'il becquetait de temps en temps, ou aurait pu le croire endormi. Un peu troublé par cette apparence, je fis à ce vieux fantôme un grand salut, qu'il ne me rendit pas…. «Il ne t'a pas vu, me dit Jacques…. C'est l'aveugle… c'est le père Lalouette….»
«Il porte bien son nom….» pensai-je en moi-même. Et pour ne plus voir l'horrible vieux à tête d'oiseau, je me tournai bien vite du côté des yeux noirs; mais hélas! le charme était brisé, les yeux noirs avaient disparu. Il n'y avait plus à leur place qu'une petite bourgeoise toute raide sur son tabouret de piano….
A ce moment, la porte du salon s'ouvrit et Pierrotte entra bruyamment. L'homme à la flûte venait derrière lui avec sa flûte sous le bras. Jacques, en le voyant, déchargea sur lui un regard foudroyant capable d'assommer un buffle; mais il dut le manquer car le joueur de flûte ne broncha pas.
«Eh bien, petite, dit le Cévenol en embrassant sa fille à pleines joues, es-tu contente? on te l'a donc amené, ton Daniel…. Comment le trouves-tu? Il est bien gentil, n'est-ce pas? C'est bien le cas de le dire… tout le portrait de mademoiselle.»
Et voilà le bon Pierrotte qui recommence la scène du magasin, et m'amène de force au milieu du salon, pour que tout le monde puisse voir les yeux de mademoiselle, le nez de mademoiselle, le menton à fossette de mademoiselle…. Cette exhibition me gênait beaucoup. Mme Lalouette et la dame de grand mérite avaient interrompu leur partie, et, renversées dans leur fauteuil, m'examinaient avec le plus grand sang-froid, critiquant ou louant à haute voix tel ou tel morceau de ma personne, absolument comme si j'étais un petit poulet de grain en vente au marché de la Vallée. Entre nous, la dame de grand mérite avait l'air d'assez bien s'y connaître, en jeunes volatiles.
Heureusement que Jacques vint mettre fin à mon supplice, en demandant à Mlle Pierrotte de nous jouer quelque chose. «C'est cela, jouons quelque chose», dit vivement le joueur de flûte, qui s'élança, la flûte en avant. Jacques cria: «Non… non… pas de duo, pas de flûte!» Sur quoi, le joueur de flûte lui décocha un petit regard bleu clair, empoisonné comme une flèche de Caraïbe; mais l'autre ne sourcilla pas et continua à crier: «Pas de flûte! …» En fin de compte, c'est Jacques qui l'emporta, et Mlle Pierrotte nous joua sans la moindre flûte un de ces trémolos bien connus qu'on appelle Rêveries de Rosellen…. Pendant qu'elle jouait, Pierrotte pleurait d'admiration, Jacques nageait dans l'extase; silencieux, mais la flûte aux dents, le flûtiste battait la mesure avec ses épaules et flûtait intérieurement.
Le Rosellen fini, Mlle Pierrotte se tourna vers moi: «Et vous, monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne vous entendrons pas? … Vous êtes poète, je le sais.
—Et bon poète», fit Jacques, cet indiscret de Jacques….
Moi pensez que cela ne me tentait guère de dire des vers, devant tous ces Amalécites. Encore si les yeux noirs avaient été là; mais non! depuis une heure les yeux noirs s'étaient éteints, et je les cherchais vainement autour de moi…. Il faut voir aussi avec quel ton dégagé je répondis à la jeune Pierrotte:
«Excusez-moi pour ce soir, mademoiselle, je n'ai pas apporté ma lyre.
—N'oubliez pas de l'apporter la prochaine fois», me dit le bon Pierrotte, qui prit cette métaphore au pied de la lettre. Le pauvre homme croyait sincèrement que j'avais une lyre et que j'en jouais comme son commis jouait de la flûte…. Ah! Jacques m'avait bien prévenu qu'il m'amenait dans un drôle de monde!
Vers onze heures, on servit le thé. Mlle Pierrotte allait, venait dans le salon; offrant le sucre, versant le lait, le sourire sur les lèvres, le petit doigt en l'air. C'est à ce moment de la soirée que je revis les yeux noirs. Ils apparurent tout à coup devant moi, lumineux et sympathiques, puis s'éclipsèrent de nouveau avant que j'eusse pu leur parler… Alors seulement je m'aperçus d'une chose, c'est qu'il y avait en Mlle Pierrotte deux êtres très distincts: d'abord Mlle Pierrotte, une petite bourgeoise à bandeaux plats, bien faite pour trôner dans l'ancienne maison Lalouette; et puis, les yeux noirs, ces grands yeux poétiques qui s'ouvraient comme deux fleurs de velours et n'avaient qu'à paraître pour transfigurer cet intérieur de quincailliers burlesques. Mlle Pierrotte, je n'en aurais pas voulu pour rien au monde; mais les yeux noirs… oh! les yeux noirs!…
Enfin, l'heure du départ arriva. C'est Mme Lalouette qui donna le signal. Elle roula son mari dans un grand tartan et l'emporta sous son bras comme une vieille momie entourée de bandelettes. Derrière eux, Pierrotte nous garda encore longtemps sur le palier à nous faire des discours interminables: «Ah çà! monsieur Daniel, maintenant que vous connaissez la maison, j'espère qu'on vous y verra. Nous n'avons jamais grand monde, mais du monde choisi… c'est bien le cas de le dire… D'abord M. et Mme Lalouette, mes anciens patrons; puis Mme Tribou, une dame du plus grand mérite, avec qui vous pourrez causer; puis mon commis, un bon garçon qui nous joue quelquefois de la flûte… c'est bien le cas de le dire… Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera gentil.»
J'objectai timidement que j'étais fort occupé, et que je ne pourrais peut-être pas venir aussi souvent que je le désirerais.
Cela le fit rire:
«Allons donc! occupé, monsieur Daniel… On les connaît vos occupations à vous autres, dans le Quartier latin… c'est bien le cas de le dire… on doit avoir par là quelque grisette.
—Le fait est, dit Jacques, en riant aussi, que Mlle Coucou-Blanc… ne manque pas d'attraits.»
Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble à l'hilarité de Pierrotte.
«Comment dites-vous cela, monsieur Jacques? … Coucou-Blanc? Elle s'appelle Coucou-Blanc… Hé! hé! hé! voyez-vous ce gaillard-là… à son âge…» Il s'arrêta court en s'apercevant que sa fille l'écoutait; mais nous étions au bas de l'escalier que nous entendions encore son gros rire qui faisait trembler la rampe…
«Eh bien, comment les trouves-tu? me dit Jacques, dès que nous fûmes dehors.
—Mon cher, M. Lalouette est bien laid, mais Mlle Pierrotte est charmante.
—N'est-ce pas? me fit le pauvre amoureux avec une telle vivacité que je ne pus m'empêcher de rire.
—Allons! Jacques, tu t'es trahi», lui dis-je en lui prenant la main.
Ce soir-là, nous nous promenâmes bien tard le long des quais. A nos pieds, la rivière tranquille et noire roulait comme des perles des milliers de petites étoiles. Les amarres des gros bateaux criaient. C'était plaisir de marcher doucement dans l'ombre et d'entendre Jacques me parler d'amour…. Il aimait de toute son âme; mais on ne l'aimait pas, il savait bien qu'on ne l'aimait pas.
«Alors, Jacques, c'est qu'elle en aime un autre, sans doute.
—Non, Daniel, je ne crois pas qu'avant ce soir elle ait encore aimé personne.
—Avant ce soir! Jacques, que veux-tu dire?
—Dame! c'est que tout le monde t'aime, toi, Daniel… et elle pourrait bien t'aimer aussi.»
Pauvre cher Jacques! Il fallait voir de quel air triste et résigné il disait cela. Moi, pour le rassurer je me mis à rire bruyamment, plus bruyamment même que je n'en avais envie.
«Diable! mon cher, comme tu y vas…. Je suis donc bien irrésistible ou Mlle Pierrotte bien inflammable…. Mais non! rassure-toi, ma mère Jacques. Mlle Pierrotte est aussi loin de mon coeur que je le suis du sien; ce n'est pas moi que tu as à craindre bien sûr.»
Je parlais sincèrement en disant cela, Mlle Pierrotte n'existait pas pour moi…. Les yeux noirs, par exemple, c'est différent.
VII
LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS
Après cette première visite à l'ancienne maison Lalouette, je restai quelque temps sans retourner là-bas. Jacques, lui, continuait fidèlement ses pèlerinages du dimanche, et chaque fois il inventait quelque nouveau noeud de cravate rempli de séduction… C'était tout un poème, la cravate de Jacques, un poème d'amour ardent et contenu, quelque chose comme un sélam d'Orient, un de ces bouquets de fleurs emblématiques que les Bach'agas offrent à leurs amoureuses et auxquels ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion.
Si j'avais été femme, la cravate de Jacques avec ses mille noeuds qu'il variait à l'infini m'aurait plus touché qu'une déclaration. Mais voulez-vous que je vous dise! les femmes n'y entendent rien…. Tous les dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me dire: «Je vais là-bas, Daniel… viens-tu?» Et moi, je répondais invariablement: «Non! Jacques! je travaille….» Alors il s'en allait bien vite, et je restais seul, tout seul, penché sur l'établi aux rimes.
C'était de ma part un parti pris, et sérieusement pris, de ne plus aller chez Pierrotte. J'avais peur des yeux noirs. Je m'étais dit: «Si tu les revois, tu es perdu», et je tenais bon pour ne pas les revoir…. C'est qu'ils ne me sortaient plus de la tête, ces grands démons d'yeux noirs. Je les retrouvais partout. J'y pensais toujours, en travaillant, en dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessinés à la plume, avec des cils longs comme cela. C'était une obsession.
Ah! quand ma mère Jacques, l'oeil brillant de plaisir, partait en gambadant pour le passage du Saumon; avec un noeud de cravate inédit, Dieu sait quelles envies folles j'avais de dégringoler l'escalier derrière lui et de lui crier: «Attends-moi!» Mais non! Quelque chose au fond de moi-même m'avertissait que ce serait mal d'aller là-bas, et j'avais quand même le courage de rester à mon établi…: «Non! merci, Jacques! je travaille.»
Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je serais sans doute parvenu à chasser les yeux noirs de ma cervelle. Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce fut fini! ma tête, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles circonstances:
Depuis la confidence du bord de l'eau, ma mère Jacques ne m'avait plus parlé de ses amours; mais je voyais bien à son air que cela n'allait pas comme il aurait voulu… Le dimanche, quand il revenait de chez Pierrotte, il était toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer, soupirer… Si je lui demandais: «Qu'est-ce que tu as, Jacques?» Il me répondait brusquement: «Je n'ai rien.» Mais je comprenais qu'il avait quelque chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon, si patient, il avait, maintenant avec moi des mouvements d'humeur. Quelquefois il me regardait comme si nous étions fâchés. Je me doutais bien, vous pensez! qu'il y avait là-dessous quelque gros chagrin d'amour; mais comme Jacques s'obstinait à ne pas m'en parler, je n'osais pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu'il m'était revenu plus sombre qu'à l'ordinaire, je voulus en avoir le coeur net.
«Voyons! Jacques, qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant les mains…. Cela ne va donc pas, là-bas?
—Eh bien, non! … cela ne va pas…, répondit le pauvre garçon d'un air découragé.
—Mais enfin, que se passe-t-il? Est-ce que Pierrotte se serait aperçu de quelque chose? Voudrait-il vous empêcher de vous aimer?…
—Oh! non! Daniel, ce n'est pas Pierrotte qui nous empêche… C'est elle qui ne m'aime pas, qui ne m'aimera jamais.
—Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu'elle ne t'aimera jamais… Lui as-tu dit que tu l'aimais, seulement? … Non, n'est-ce pas? … Eh bien, alors…
—Celui qu'elle aime n'a pas parlé; il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé…
—Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flûte?…»
Jacques n'eut pas l'air d'entendre ma question.
«Celui qu'elle aime n'a pas parlé», dit-il pour la seconde fois.
Et je n'en pus savoir davantage.
Cette nuit-là, on ne dormit guère dans le clocher de Saint-Germain.
Jacques passa presque tout le temps à la fenêtre à regarder les étoiles en soupirant. Moi, je songeais: «Si j'allais là-bas, voir les choses de près… Après tout, Jacques peut se tromper. Mlle Pierrotte n'a sans doute pas compris tout ce qui tient d'amour dans les plis de cette cravate… Puisque Jacques n'ose pas parler de sa passion, peut-être je ferais bien d'en parler pour lui… Oui, c'est cela: j'irai, je parlerai à cette jeune Philistine, et nous verrons.»
Le lendemain, sans avertir ma mère Jacques, je mis ce beau projet à exécution. Certes, Dieu m'est témoin qu'en allant là-bas je n'avais aucune arrière-pensée. J'y allais pour Jacques, rien que pour Jacques… Pourtant, quand j'aperçus à l'angle du passage du Saumon l'ancienne maison Lalouette avec ses peintures vertes et le Porcelaines et Cristaux de la devanture, je sentis un léger battement du coeur qui aurait dû m'avertir… J'entrai. Le magasin était désert; dans le fond, l'homme-flûte prenait sa nourriture; même en mangeant il gardait son instrument sur la nappe près de lui. «Que Camille puisse hésiter entre cette flûte ambulante et ma mère Jacques, voilà qui n'est pas possible.., me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir….»
Je trouvai Pierrotte à table avec sa fille et la dame de grand mérite. Les yeux noirs n'étaient pas là fort heureusement. Quand j'entrai, il y eut une exclamation de surprise. «Enfin, le voilà! s'écria le bon Pierrotte de sa voix de tonnerre… C'est bien le cas de le dire… Il va prendre le café avec nous.» On me fit place. La dame de grand mérite alla me chercher une belle tasse à fleurs d'or, et je m'assis à côté de Mlle Pierrotte.
Elle était très gentille ce jour-là, Mlle Pierrotte. Dans ses cheveux, un peu au-dessus de l'oreille—ce n'est plus là qu'on les place aujourd'hui—, elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si rouge… Entre nous, je crois que cette petite rose rouge était fée, tellement elle embellissait la petite Philistine. «Ah! çà, monsieur Daniel, me dit Pierrotte avec un bon gros rire affectueux, c'est donc fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir!» J'essayai de m'excuser et de parler de mes travaux littéraires. «Oui, oui, je connais ça, le Quartier latin…», fit le Cévenol. Et il se mit à rire de plus belle en regardant la dame de grand mérite qui toussotait, hem! hem! d'un air entendu et m'envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves gens, Quartier latin, cela voulait dire orgies, violons, masques, pétards, pots cassés, nuits folles et le reste. Ah! si je leur avais conté ma vie de cénobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais fort étonnés. Mais, vous savez! quand on est jeune, on n'est pas fâché de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte, je prenais un petit air modeste, et je ne me défendais que faiblement: «Mais non, mais non! je vous assure… Ce n'est pas ce que vous croyez.» Jacques aurait bien ri de me voir.
Comme nous achevions de prendre le café, un petit air de flûte se fit entendre dans la cour. C'était Pierrotte qu'on appelait au magasin. A peine eut-il le dos tourné, la dame de grand mérite s'en alla à son tour à l'office faire un cinq cents avec la cuisinière. Entre nous, je crois que son plus grand mérite, à cette dame-là, c'était de tripoter les cartes fort habilement.
Quand je vis qu'on me laissait seul avec la petite rose rouge, je pensai: «Voilà le moment!» et j'avais déjà le nom de Jacques sur les lèvres; mais Mlle Pierrotte ne me donna pas le temps de parler. A voix basse, sans me regarder, elle me dit tout à coup: «Est-ce que c'est Mlle Coucou-Blanc qui vous empêche de venir chez vos amis?» D'abord je crus qu'elle riait, mais non! elle ne riait pas. Elle paraissait même très émue, à voir l'incarnat de ses joues et les battements rapides de sa guimpe. Sans doute on avait parlé de Coucou-Blanc devant elle, et elle s'imaginait confusément des choses qui n'étaient pas. J'aurais pu la détromper d'un mot; mais je ne sais quelle sotte vanité me retint… Alors, voyant que je ne lui répondais pas, Mlle Pierrotte se tourna de mon côté et, levant ses grands cils qu'elle avait tenus baissés jusqu'alors, elle me regarda… Je mens. Ce n'est pas elle qui me regarda; mais les yeux noirs tout mouillés de larmes et chargés de tendres reproches. Ah! ces chers yeux noirs, délices de mon âme!
Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baissèrent presque tout de suite, les yeux noirs disparurent; et je n'eus plus à côté de moi que Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je me mis à parler de Jacques. Je commençai par dire combien il était bon, loyal, brave, généreux. Je racontai ce dévouement qui ne se lassait pas, cette maternité toujours en éveil, à rendre une vraie mère jalouse. C'est Jacques qui me nourissait, m'habillait, me faisait ma vie, Dieu sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais encore là-bas, dans cette prison noire de Sarlande, où j'avais tant souffert, tant souffert…