Le Fantôme de l'OpéraParte 8 de 33
Original em francês · tradução para português (Brasil)
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—Vous m'avez «fait venir» Christine; vous avez deviné que votre lettre ne me laisserait point indifférent et que j'accourrais à Perros. Comment avez-vous pu penser cela, si vous n'avez pas pensé que je vous aimais?
—J'ai pensé que vous vous souviendriez des jeux de notre enfance auxquels mon père se mêlait si souvent. Au fond, je ne sais pas bien ce que j'ai pensé... J'ai peut-être eu tort de vous écrire... Votre apparition si subite l'autre soir dans ma loge, m'avait reporté loin, bien loin dans le passé, et je vous ai écrit comme une petite fille que j'étais alors, qui serait heureuse de revoir, dans un moment de tristesse et de solitude, son petit camarade à côté d'elle...
Un instant, ils gardent le silence. Il y a dans l'attitude de Christine quelque chose que Raoul ne trouve point naturel sans qu'il lui soit possible de préciser sa pensée. Cependant, il ne la sent pas hostile; loin de là... la tendresse désolée de ses yeux le renseigne suffisamment. Mais pourquoi cette tendresse est-elle désolée?... Voilà peut-être ce qu'il faut savoir et ce qui irrite déjà le jeune homme...
—Quand vous m'avez vu dans votre loge, c'était la première fois que vous m'aperceviez, Christine?
Celle-ci ne sait pas mentir. Elle dit:
—Non! je vous avais déjà aperçu plusieurs fois dans la loge de votre frère. Et puis aussi sur le plateau.
—Je m'en doutais! fait Raoul en se pinçant les lèvres. Mais pourquoi donc alors, quand vous m'avez vu dans votre loge, à vos genoux, et vous faisant souvenir que j'avais ramassé votre écharpe dans la mer, pourquoi avez-vous répondu comme si vous ne me connaissiez point et aussi avez-vous ri?
Le ton de ces questions est si rude que Christine regarde Raoul, étonnée, et ne lui répond pas. Le jeune homme est stupéfait lui-même de cette querelle subite, qu'il ose dans le moment même où il s'était promis de faire entendre à Christine des paroles de douceur, d'amour et de soumission. Un mari, un amant qui a tous les droits, ne parlerait pas autrement à sa femme ou à sa maîtresse qui l'aurait offensé. Mais il s'irrite lui-même de ses torts, et se jugeant stupide, il ne trouve d'autre issue à cette ridicule situation que dans la décision farouche qu'il prend de se montrer odieux.
—Vous ne me répondez pas! fait-il rageur et malheureux. Eh bien, je vais répondre pour vous, moi! C'est qu'il y avait quelqu'un dans cette loge qui vous gênait, Christine! quelqu'un à qui vous ne vouliez point montrer que vous pouviez vous intéresser à une autre personne qu'à lui!...
—Si quelqu'un me gênait, mon ami! interrompit Christine sur un ton glacé... si quelqu'un me gênait, ce soir-là, ce devait être vous, puisque c'est vous que j'ai mis à la porte!...
—Oui!... pour rester avec l'autre!...
—Que dites-vous, monsieur? fait la jeune femme haletante... et de quel autre s'agit-il ici?
—De celui à qui vous avez dit: Je ne chante que pour vous! Je vous ai donné mon âme ce soir, et je suis morte!
Christine a saisi le bras de Raoul: elle le lui étreint avec une force que l'on ne soupçonnerait point chez cet être fragile.
—Vous écoutiez donc derrière la porte?
—Oui! parce que je vous aime... Et j'ai tout entendu...
—Vous avez entendu quoi? Et la jeune fille, redevenue étrangement calme, laisse le bras de Raoul.
—Il vous a dit: Il faut m'aimer!
À ces mots, une pâleur cadavérique se répand sur le visage de Christine, ses yeux se cernent... Elle chancelle, elle va tomber. Raoul se précipite, tend les bras, mais déjà Christine a surmonté cette défaillance passagère, et, d'une voix basse, presque expirante:
—Dites! dites encore! dites tout ce que vous avez entendu!
Raoul la regarde, hésite, ne comprend rien à ce qui se passe.
—Mais, dites donc! Vous voyez bien que vous me faites mourir!...
—J'ai entendu encore qu'il vous a répondu, quand vous lui eûtes dit que vous lui aviez donné votre âme: Ton âme est bien belle, mon enfant, et je te remercie. Il n'y a point d'empereur qui ait reçu un pareil cadeau! Les anges ont pleuré ce soir!
Christine a porté la main sur son cœur. Elle fixe Raoul dans une émotion indescriptible. Son regard est tellement aigu, tellement fixe, qu'il paraît celui d'une insensée. Raoul est épouvanté. Mais voilà que les yeux de Christine deviennent humides et sur ses joues d'ivoire glissent deux perles, deux lourdes larmes...
—Christine!...
—Raoul!...
Le jeune homme veut la saisir, mais elle lui glisse dans les mains et elle se sauve dans un grand désordre.
Pendant que Christine restait enfermée dans sa chambre, Raoul se faisait mille reproches de sa brutalité; mais, d'autre part, la jalousie reprenait son galop dans ses veines en feu. Pour que la jeune fille eût montré une pareille émotion en apprenant que l'on avait surpris son secret, il fallait que celui-ci fût d'importance! Certes, Raoul, en dépit de ce qu'il avait entendu, ne doutait point de la pureté de Christine. Il savait qu'elle avait une grande réputation de sagesse et il n'était point si novice qu'il ne comprît la nécessité où se trouve acculée parfois une artiste d'entendre des propos d'amour. Elle y avait bien répondu en affirmant qu'elle avait donné son âme, mais de toute évidence, il ne s'agissait en tout ceci que de chant et de musique. De toute évidence? Alors, pourquoi cet émoi tout à l'heure? Mon Dieu, que Raoul était malheureux! Et, s'il avait tenu l'homme, la voix d'homme, il lui aurait demandé des explications précises.
Pourquoi Christine s'est-elle enfuie? Pourquoi ne descendait-elle point?
Il refusa de déjeuner. Il était tout à fait marri et sa douleur était grande de voir s'écouler loin de la jeune Suédoise, ces heures qu'il avait espérées si douces? Que ne venait-elle avec lui parcourir le pays où tant de souvenirs leur étaient communs? Et pourquoi, puisqu'elle semblait ne plus rien avoir à faire à Perros et, qu'en fait, elle n'y faisait rien, ne reprenait-elle point aussitôt le chemin de Paris? Il avait appris que le matin, elle avait fait dire une messe pour le repos de l'âme du père Daaé et qu'elle avait passé de longues heures en prière dans la petite église et sur la tombe du ménétrier.
Triste, découragé, Raoul s'en fut vers le cimetière qui entourait l'église. Il en poussa la porte. Il erra solitaire parmi les tombes, déchiffrant les inscriptions, mais comme il arrivait derrière l'abside, il fut tout de suite renseigné par la note éclatante des fleurs qui soupiraient sur le granit tombal et débordaient jusque sur la terre blanche. Elles embaumaient tout ce coin glacé de l'hiver breton. C'étaient de miraculeuses roses rouges qui paraissent écloses du matin, dans la neige. C'était un peu de vie chez les morts, car la mort, là, était partout. Elle aussi débordait de la terre qui avait rejeté son trop plein de cadavres. Des squelettes et des crânes par centaines étaient entassés contre le mur de l'église, retenus simplement par un léger réseau de fils de fer qui laissait à découvert tout le macabre édifice. Les têtes de morts, empilées, alignées comme des briques, consolidées dans les intervalles, par des os fort proprement blanchis, semblaient former la première assise sur laquelle on avait maçonné les murs de la sacristie. La porte de cette sacristie s'ouvrait au milieu de cet ossuaire, tel qu'on en voit beaucoup au long des vieilles églises bretonnes.
Raoul pria pour Daaé, puis, lamentablement impressionné par ces sourires éternels qu'ont les bouches des têtes de morts, il sortit du cimetière, remonta le coteau et s'assit au bord de la lande qui domine la mer. Le vent courait méchamment sur les grèves, aboyant après la pauvre et timide clarté du jour. Celle-ci céda, s'enfuit et ne fut plus qu'une raie livide à l'horizon. Alors, le vent se tut. C'était le soir. Raoul était enveloppé d'ombres glacées, mais il ne sentait pas le froid. Toute sa pensée errait sur la lande déserte et désolée, tout son souvenir. C'était là, à cette place, qu'il était venu souvent, à la tombée du jour, avec la petite Christine, pour voir danser les korrigans, juste au moment où la lune se lève. Pour son compte, il n'en avait jamais aperçu, et cependant il avait de bons yeux. Christine, au contraire, qui était un peu myope, prétendait en avoir vu beaucoup. Il sourit à cette idée, et puis, tout à coup, il tressaillit. Une forme, une forme précise, mais qui était venue la sans qu'il sût comment, sans que le moindre bruit l'eût avertit, une forme debout à ses côtés, disait:
—Croyez-vous que les korrigans viendront ce soir?
C'était Christine. Il voulut parler. Elle lui ferma la bouche de sa main gantée.
—Écoutez-moi, Raoul, je suis résolue à vous dire quelque chose de grave, de très grave!
Sa voix tremblait. Il attendit.
Elle reprit, oppressée.
—Vous rappelez-vous, Raoul, la légende de l'Ange de la musique?
—Si je m'en souviens! fit-il, je crois bien que c'est ici que votre père nous l'a contée pour la première fois.
—C'est ici aussi qu'il m'a dit: «Quand je serai au ciel, mon enfant, je te l'enverrai.» Eh bien! Raoul, mon père est au ciel et j'ai reçu la visite de l'Ange de la musique.
—Je n'en doute pas, répliqua le jeune homme gravement, car il croyait comprendre que dans une pensée pieuse, son amie mêlait le souvenir de son père à l'éclat de son dernier triomphe.
Christine parut légèrement étonnée du sang-froid avec lequel le vicomte de Chagny apprenait qu'elle avait reçu la visite de l'Ange de la musique.
—Comment l'entendez-vous, Raoul? fit-elle, en penchant sa figure pâle si près du visage du jeune homme que celui-ci put croire que Christine allait lui donner un baiser, mais elle ne voulait que lire, malgré les ténèbres, dans ses yeux.
—J'entends, répliqua-t-il, qu'une créature humaine ne chante, point comme vous avez chanté l'autre soir, sans qu'intervienne quelque miracle, sans que le ciel y soit pour quelque chose. Il n'est point de professeur sur la terre qui puisse vous apprendre des accents pareils. Vous avez entendu l'Ange de la musique, Christine.
—Oui, fit-elle solennellement, dans ma loge. C'est là qu'il vient me donner ses leçons quotidiennes.
Le ton dont elle dit cela était si pénétrant et si singulier que Raoul la regarda inquiet, comme on regarde une personne qui dit une énormité ou affirme quelque vision folle à laquelle elle croit de toutes les forces de son pauvre cerveau malade. Mais elle s'était reculée et elle n'était plus, immobile, qu'un peu d'ombre dans la nuit.
—Dans votre loge? répéta-t-il comme un écho stupide.
—Oui, c'est là que je l'ai entendu et je n'ai pas été seule à l'entendre...
—Qui donc l'a entendu encore, Christine?
—Vous, mon ami.
—Moi? j'ai entendu l'Ange de la musique?
—Oui, l'autre soir, c'est lui qui parlait quand vous écoutiez derrière la porte de ma loge. C'est lui qui m'a dit: «Il faut m'aimer.» Mais je croyais bien être la seule à percevoir sa voix. Aussi, jugez de mon étonnement quand j'ai appris, ce matin, que vous pouviez l'entendre, vous aussi...
Raoul éclata de rire. Et aussitôt, la nuit se dissipa sur la lande déserte et les premiers rayons de la lune vinrent envelopper les jeunes gens. Christine s'était retournée, hostile, vers Raoul. Ses yeux, ordinairement si doux, lançaient des éclairs.
—Pourquoi riez-vous? Vous croyez peut-être avoir entendu une voix d'homme?
—Dame! répondit le jeune homme, dont les idées commençaient à se brouiller devant l'attitude de bataille de Christine.
—C'est vous, Raoul! vous qui me dites cela! un ancien petit compagnon à moi! un ami de mon père! Je ne vous reconnais plus! Mais que croyez-vous donc? Je suis une honnête fille, moi, monsieur le vicomte de Chagny, et je ne m'enferme point avec des voix d'homme, dans ma loge. Si vous aviez ouvert la porte, vous auriez vu qu'il n'y avait personne!
—C'est vrai! Quand vous avez été partie, j'ai ouvert cette porte et je n'ai trouvé personne dans la loge...
—Vous voyez bien... alors?
Le comte fit appel à tout son courage.
—Alors, Christine, je pense qu'on se moque de vous!
Elle poussa un cri et s'enfuit. Il courut derrière elle, mais elle lui jeta, dans une irritation farouche:
—Laissez-moi! laissez-moi!
Et elle disparut. Raoul rentra à l'auberge très las, très découragé et très triste.
Il apprit que Christine venait de monter dans sa chambre et qu'elle avait annoncé qu'elle ne descendrait pas pour dîner. Le jeune homme demanda si elle n'était point malade. La brave aubergiste lui répondit d'une façon ambiguë que, si elle était souffrante, ce devait être d'un mal qui n'était point bien grave, et, comme elle croyait à la fâcherie de deux amoureux, elle s'éloigna en haussant les épaules et en exprimant sournoisement la pitié qu'elle avait pour des jeunes gens, qui gaspillaient en vaines querelles les heures que le bon Dieu leur a permis de passer sur la terre. Raoul dîna tout seul, au coin de l'âtre et, comme vous pensez bien, de façon fort maussade. Puis, dans sa chambre, il essaya de lire, puis, dans son lit, il essaya dé dormir. Aucun bruit ne se faisait entendre dans l'appartement à côté. Que faisait Christine? Dormait-elle? Et si elle ne dormait point, à quoi pensait-elle? Et lui, à quoi pensait-il? Eût-il été seulement capable de le dire? La conversation étrange qu'il avait eue avec Christine l'avait tout à fait troublé!... Il pensait moins à Christine qu'autour de Christine, et cet «autour» était si diffus, si nébuleux, si insaisissable, qu'il en éprouvait un très curieux et très angoissant malaise.
Ainsi les heures passaient très lentes; il pouvait être onze heures et demie de la nuit quand il entendit distinctement marcher dans la chambre voisine de la sienne. C'était un pas léger, furtif. Christine ne s'était donc pas couchée? Sans raisonner ses gestes, le jeune homme s'habilla à la hâte, en prenant garde de faire le moindre bruit. Et, prêt à tout, il attendit. Prêt à quoi? Est-ce qu'il savait? Son cœur bondit quand il entendit la porte de Christine tourner lentement sur ses gonds. Où allait-elle à cette heure où tout reposait dans Perros? Il entr'ouvrit tout doucement sa porte et put voir, dans un rayon de lune, la forme blanche de Christine qui glissait précautionneusement dans le corridor. Elle atteignit l'escalier; elle descendit et, lui, au-dessus d'elle, se pencha sur la rampe. Soudain, il entendit deux voix qui s'entretenaient rapidement. Une phrase lui arriva: «Ne perdez pas la clef.» C'était la voix de l'hôtesse. En bas, on ouvrit la porte qui donnait sur la rade. On la referma. Et tout rentra dans le calme. Raoul revint aussitôt dans sa chambre et courut à sa fenêtre qu'il ouvrit. La forme blanche de Christine se dressait sur le quai désert.
Ce premier étage de l'auberge du Soleil-Couchant n'était guère élevé et un arbre en espalier qui tendait ses branches aux bras impatients de Raoul permit à celui-ci d'être dehors sans que l'hôtesse pût soupçonner son absence. Aussi, quelle ne fut pas la stupéfaction de la brave dame, le lendemain matin, quand on lui apporta le jeune homme quasi glacé, plus mort que vif, et qu'elle apprit qu'on l'avait trouvé étendu tout de son long sur les marches du maître-autel de la petite église de Perros. Elle courut apprendre presto la nouvelle à Christine, qui descendit en hâte et prodigua, aidée de l'aubergiste, ses soins inquiets au jeune homme qui ne tarda point à ouvrir les yeux et revint tout à fait à la vie en apercevant au-dessus de lui le charmant visage de son amie.
Que s'était-il donc passé? M. le commissaire Mifroid eut l'occasion, quelques semaines plus tard, quand le drame de l'Opéra entraîna l'action du ministère public, d'interroger le vicomte de Chagny sur les événements de la nuit de Perros, et voici de quelle sorte ceux-ci furent transcrits sur les feuilles du dossier d'enquête. (Cote 150.)
Demande. —Mlle Daaé ne vous avait pas vu descendre de votre chambre par le singulier chemin que vous aviez choisi?
Réponse. —Non, monsieur, non, non. Cependant, j'arrivai derrière elle en négligeant d'étouffer le bruit de mes pas. Je ne demandais alors qu'une chose, c'est qu'elle se retournât, qu'elle me vît et qu'elle me reconnut. Je venais de me dire, en effet, que ma poursuite était tout à fait incorrecte et que la façon d'espionnage à laquelle je me livrais était indigne de moi. Mais elle ne sembla point m'entendre et, de fait, elle agit comme si je n'avais pas été là. Elle quitta tranquillement le quai et puis, tout à coup, remonta rapidement le chemin. L'horloge de l'église venait de sonner minuit moins un quart, et il me parut que le son de l'heure avait déterminé la hâte de sa course, car elle se prit presque à courir. Ainsi arriva-t-elle à la porte du cimetière.
D. La porte du cimetière était-elle ouverte?
R. Oui, monsieur, et cela me surprit, mais ne parut nullement étonner Mlle Daaé.
D. Il n'y avait personne dans le cimetière?
R. Je ne vis personne. S'il y avait eu quelqu'un, je l'aurais vu. La lumière de la lune était éblouissante et la neige qui couvrait la terre, en nous renvoyant ses rayons, faisait la nuit plus claire encore.
D. On ne pouvait pas se cacher derrière les tombes?