Le Fantôme de l'Opéra Cap. 1/4 · 0%

Le Fantôme de l'OpéraParte 23 de 33

Gaston Leroux

Original em francês · tradução para português (Brasil)

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XIX

—Un peu de patience, Richard, commanda Moncharmin, nous n'en avons plus que pour quelques minutes... La pendule va bientôt sonner les douze coups de minuit. C'est aux douze coups de minuit que la dernière fois nous sommes partis.

—Oh! j'aurai toute la patience qu'il faudra!

L'heure passait, lente, lourde, mystérieuse, étouffante. Richard essaya de rire.

—Je finirai par croire, fit-il, à la toute-puissance du fantôme. Et en ce moment, particulièrement, ne trouves-tu pas qu'il y a dans l'atmosphère de cette pièce un je ne sais quoi qui inquiète, qui indispose, qui effraie?

—C'est vrai, avoua Moncharmin, qui était réellement impressionné.

—Le fantôme! reprit Richard à voix basse et comme s'il craignait d'être entendu par d'invisibles oreilles... le fantôme! Si tout de même c'était un fantôme qui frappait naguère sur cette table les trois coups secs que nous avons fort bien entendus... qui y dépose les enveloppes magiques... qui parle dans la loge n° 5... qui tue Joseph Buquet... qui décroche le lustre... et qui nous vole! car enfin! car enfin! car enfin! Il n'y a que toi ici et moi!... et si les billets disparaissent sans que nous y soyons pour rien, ni toi, ni moi... il va bien falloir croire au fantôme... au fantôme...

À ce moment, la pendule, sur la cheminée, fit entendre son déclenchement et le premier coup de minuit sonna.

Les deux directeurs frissonnèrent. Une angoisse les étreignait, dont ils n'eussent pu dire la cause et qu'ils essayaient en vain de combattre. La sueur coulait sur leurs fronts. Et le douzième coup résonna singulièrement à leurs oreilles.

Quand la pendule se fut tue, ils poussèrent un soupir et se levèrent.

—Je crois que nous pouvons nous en aller, fit Moncharmin.

—Je le crois, obtempéra Richard.

—Avant de partir, tu permets que je regarde dans ta poche?

—Mais comment donc! Moncharmin! il le faut!

—Eh bien? demanda Richard à Moncharmin, qui tâtait.

—Eh bien! je sens toujours l'épingle.

—Évidemment, comme tu le disais fort bien, on ne peut plus nous voler sans que je m'en aperçoive.

Mais Moncharmin, dont les mains étaient toujours occupées autour de la poche, hurla:

—Je sens toujours l'épingle, mais je ne sens plus les billets.

—Non! ne plaisante pas, Moncharmin!... Ça n'est pas le moment.

—Mais, tâte toi-même.

D'un geste, Richard s'est défait de son habit. Les deux directeurs s'arrachent la poche!... La poche est vide.

Le plus curieux est que l'épingle est restée piquée à la même place.

Richard et Moncharmin pâlissaient. Il n'y avait plus à douter du sortilège.

—Le fantôme, murmure Moncharmin.

Mais Richard bondit soudain sur son collègue.

—Il n'y a que toi qui as touché à ma poche!... Rends-moi mes vingt mille francs!... Rends-moi mes vingt mille francs!...

—Sur mon âme, soupire Moncharmin qui semble prêt à se pâmer... je te jure que je ne les ai pas...

Et comme on frappait encore à la porte, il alla l'ouvrir, marchant d'un pas quasi-automatique, semblant à peine reconnaître l'administrateur Mercier, échangeant avec lui des propos quelconques, ne comprenant rien à ce que l'autre lui disait; et déposant, d'un geste inconscient, dans la main de ce fidèle serviteur complètement ahuri, l'épingle de nourrice qui ne pouvait plus lui servir de rien...

XIX

LE COMMISSAIRE DE POLICE, LE VICOMTE ET LE PERSAN

La première parole de M. le commissaire de police, en pénétrant dans le bureau directorial, fut pour demander des nouvelles de la chanteuse.

—Christine Daaé n'est pas ici?

Il était suivi, comme je l'ai dit, d'une foule compacte.

—Christine Daaé? Non, répondit Richard, pourquoi?

Quant à Moncharmin, il n'a plus la force de prononcer un mot... Son état d'esprit est beaucoup plus grave que celui de Richard, car Richard peut encore soupçonner Moncharmin, mais Moncharmin, lui, se trouve en face du grand mystère... celui qui fait frissonner l'humanité depuis sa naissance: l'Inconnu.

Richard reprit, car la foule autour des directeurs et du commissaire observait un impressionnant silence:

—Pourquoi me demandez-vous, monsieur le commissaire, si Christine Daaé n'est pas ici?

—Parce qu'il faut qu'on la retrouve, messieurs les directeurs de l'Académie nationale de musique, déclare solennellement M. le commissaire de police.

—Comment! il faut qu'on la retrouve! Elle a donc disparu?

—En pleine représentation!

—En pleine représentation! C'est extraordinaire!

—N'est-ce pas? Et, ce qui est tout aussi extraordinaire que cette disparition, c'est que ce soit moi qui vous l'apprenne!

—En effet... acquiesce Richard, qui se prend la tête dans les mains et murmure: Quelle est cette nouvelle histoire? Oh! décidément, il y a de quoi donner sa démission!...

Et il s'arrache quelques poils de sa moustache sans même s'en apercevoir:

—Alors, fait-il comme en un rêve..., elle a disparu en pleine représentation.

—Oui, elle a été enlevée à l'acte de la prison, dans le moment où elle invoquait l'aide du ciel, mais je doute qu'elle ait été enlevée par les anges.

—Et moi j'en suis sûr!

Tout le monde se retourne. Un jeune homme, pâle et tremblant d'émotion, répète:

—J'en suis sûr!

—Vous êtes sûr de quoi? interroge, Mifroid.

—Que Christine Daaé a été enlevée par un ange, monsieur le commissaire, et je pourrais vous dire son nom...

—Ah! ah! monsieur le vicomte de Chagny, vous prétendez que Mlle Christine Daaé a été enlevée par un ange, par un ange de l'Opéra sans doute?

Raoul regarde autour de lui. Évidemment, il cherche quelqu'un. À cette minute où il lui semble si nécessaire d'appeler à l'aide de sa fiancée le secours de la police, il ne serait pas fâché de revoir ce mystérieux inconnu qui, tout à l'heure, lui recommandait la discrétion. Mais il ne le découvre nulle part. Allons! il faut qu'il parle!... Il ne saurait toutefois s'expliquer devant cette foule qui le dévisage avec une curiosité indiscrète.

—Oui, monsieur, par un ange de l'Opéra, répondit-il à M. Mifroid, et je vous dirai où il habite quand nous serons seuls...

—Vous avez raison, monsieur.

Et le commissaire de police, faisant asseoir Raoul près de lui, met fout le monde à la porte, excepté naturellement les directeurs, qui, cependant, n'eussent point protesté, tant ils paraissaient au-dessus de toutes les contingences.

Alors Raoul se décide:

—Monsieur le commissaire, cet ange s'appelle Erik, il habite l'Opéra et c'est l'Ange de la musique!

—L'Ange de la musique! En vérité! Voilà qui est fort curieux!... L'Ange de la musique!

Et, tourné vers les directeurs, M. le commissaire de police Mifroid demande:

—Messieurs, avez-vous cet ange-là chez vous?

MM. Richard et Moncharmin secouèrent la tête sans même sourire.

—Oh! fit le vicomte, ces messieurs ont bien entendu parler du Fantôme de l'Opéra. Eh bien! je puis leur affirmer que le Fantôme de l'Opéra et l'Ange de la musique, c'est la même chose. Et son vrai nom est Erik.

M. Mifroid s'était levé et regardait Raoul avec attention.

—Pardon, monsieur, est-ce que vous avez l'intention de vous moquer de la justice?

—Moi! protesta Raoul, qui pensa douloureusement: «Encore un qui ne va pas vouloir m'entendre».

—Alors, qu'est-ce que vous me chantez avec votre Fantôme de l'Opéra?

—Je dis que ces messieurs en ont entendu parler.

—Messieurs, il paraît que vous connaissez le Fantôme de l'Opéra?

Richard se leva, les derniers poils de sa moustache dans la main.

—Non! monsieur le commissaire, non, nous ne le connaissons pas! mais nous voudrions bien le connaître! car, pas plus tard que ce soir, il nous a volé vingt mille francs!...

Et Richard tourna vers Moncharmin un regard terrible qui semblait dire: «Rends-moi les vingt mille francs ou je dis tout.» Moncharmin le comprit si bien qu'il fit un geste éperdu: «Ah! dis tout! dis tout!...

Quant à Mifroid, il regardait tour à tour les directeurs et Raoul et se demandait s'il ne s'était point égaré dans un asile d'aliénés. Il se passa la main dans les cheveux:

—Un fantôme, dit-il, qui, le même soir, enlève une chanteuse et vole vingt mille francs, est un fantôme bien occupé! Si vous le voulez bien, nous allons sérier les questions. La chanteuse d'abord, les vingt mille francs ensuite! Voyons, monsieur de Chagny, tâchons de parler sérieusement. Vous croyez que Mlle Christine Daaé a été enlevée par un individu nommé Erik. Vous le connaissez donc, cet individu? Vous l'avez vu?

—Oui, monsieur le commissaire.

—Où cela?

—Dans un cimetière.

M. Mifroid sursauta, se reprit à contempler Raoul et dit:

—Évidemment!... c'est ordinairement là que l'on rencontre les fantômes. Et que faisiez-vous dans ce cimetière?

—Monsieur, dit Raoul, je me rends très bien compte de la bizarrerie de mes réponses et de l'effet qu'elles produisent sur vous. Mais je vous supplie de croire que j'ai toute ma raison. Il y va du salut de la personne qui m'est la plus chère au monde avec mon bien-aimé frère Philippe. Je voudrais vous convaincre en quelques mots, car l'heure presse et les minutes sont précieuses. Malheureusement, si je ne vous raconte point la plus étrange histoire qui soit, par le commencement, vous ne me croirez point. Je vais vous dire, monsieur le commissaire, tout ce que je sais sur le Fantôme de l'Opéra. Hélas! monsieur le commissaire, je ne sais pas grand'-chose...

—Dites toujours! Dites toujours! s'exclamèrent Richard et Moncharmin subitement très intéressés; malheureusement pour l'espoir qu'ils avaient conçu un instant d'apprendre quelque détail susceptible de les mettre sur la trace de leur mystificateur, ils durent bientôt se rendre à cette triste évidence que M. Raoul de Chagny avait complètement perdu la tête. Toute cette histoire de Perros Guirec, de têtes de mort, de violon enchanté, ne pouvait avoir pris naissance que dans la cervelle détraquée d'un amoureux.

Il était visible, du reste, que M. le commissaire Mifroid partageait de plus en plus cette manière de voir, et certainement le magistrat eût mis fin à ces propos désordonnés, dont nous avons donné un aperçu dans la première partie de ce récit, si les circonstances, elles-mêmes, ne s'étaient chargées de les interrompre.

La porte venait de s'ouvrir et un individu singulièrement vêtu d'une vaste redingote noire et coiffé d'un chapeau haut de forme à la fois râpé et luisant, qui lui entrait jusqu'aux deux oreilles, fit son entrée. Il courut au commissaire et lui parla à voix basse. C'était quelque agent de la Sûreté sans doute qui venait rendre compte d'une mission pressée.

Pendant ce colloque, M. Mifroid ne quittait point Raoul des yeux.

Et enfin, s'adressant à lui, il dit:

—Monsieur, c'est assez parlé du fantôme. Nous allons parler un peu de vous, si vous n'y voyez aucun inconvénient; vous deviez enlever ce soir Mlle Christine Daaé?

—Oui, monsieur le commissaire.

—À la sortie du théâtre?

—Oui, monsieur le commissaire.

—Toutes vos dispositions étaient prises pour cela?

—Oui, monsieur le commissaire.

—La voiture qui vous a amené devait vous emporter tous les deux. Le cocher était prévenu... son itinéraire était tracé à l'avance... Mieux! Il devait trouver à chaque étape des chevaux tout frais...

—C'est vrai, monsieur le commissaire.

—Et cependant, votre voiture est toujours là, attendant vos ordres, du côté de la Rotonde, n'est-ce pas?

—Oui, monsieur le commissaire.

—Saviez-vous qu'il y avait, à côté de la vôtre, trois autres voitures?

—Je n'y ai point prêté la moindre attention...

—C'étaient celles de Mlle Sorelli, laquelle n'avait point trouvé de place dans la cour de l'administration; de la Carlotta et de votre frère, M. le comte de Chagny...

—C'est possible...

—Ce qui est certain, en revanche... c'est que, si votre propre équipage, celui de la Sorelli et celui de la Carlotta sont toujours à leur place, au long du trottoir de la Rotonde... celui de M. le comte de Chagny ne s'y trouve plus...

—Ceci n'a rien à voir, monsieur le commissaire...

—Pardon! M. le comte n'était-il pas opposé à votre mariage avec Mlle Daaé?

—Ceci ne saurait regarder que la famille.

—Vous m'avez répondu... il y était opposé... et c'est pourquoi vous enleviez Christine Daaé, loin des entreprises possibles de monsieur votre frère... Eh bien, monsieur de Chagny, permettez-moi de vous apprendre que votre frère a été plus prompt que vous!... C'est lui qui a enlevé Christine Daaé!

—Oh! gémit Raoul, en portant la main à son cœur, ce n'est pas possible... Vous êtes sûr de cela?

—Aussitôt après la disparition de l'artiste qui a été organisée avec des complicités qui nous resteront à établir, il s'est jeté dans sa voiture qui a fourni une course furibonde à travers Paris.

—À travers Paris? râle le pauvre Raoul... Qu'entendez-vous par à travers Paris?

—Et hors de Paris...

—Hors de Paris... quelle route?

—La route de Bruxelles.

Un cri rauque s'échappe de la bouche du malheureux jeune homme.

—Oh! s'écrie-t-il, je jure bien que je les rattraperai.

Et, en deux bonds, il fut hors du bureau.

—Et ramenez-nous là, crie joyeusement le commissaire... Hein? Voilà un tuyau qui vaut bien celui de l'Ange de la musique!

Sur quoi M. Mifroid se retourne sur son auditoire stupéfait et lui administre ce petit cours de police honnête mais nullement puéril:

—Je ne sais point du tout si c'est réellement M. le comte de Chagny qui a enlevé Christine Daaé... mais j'ai besoin de le savoir, et je ne crois point qu'à cette heure nul mieux que le vicomte son frère ne désire me renseigner... En ce moment, il court, il vole! Il est mon principal auxiliaire! Tel est, messieurs, l'art que l'on croit si compliqué, de la police, et qui apparaît cependant si simple dès que l'on a découvert qu'il doit consister à faire faire cette police surtout par des gens qui n'en sont pas!

Mais monsieur le commissaire de police Mifroid n'eût peut-être pas été si content de lui-même, s'il avait su que la course de son rapide messager avait été arrêtée dès l'entrée de celui-ci dans le premier corridor, vide cependant de la foule des curieux que l'on avait dispersée. Le corridor paraissait désert.

Cependant Raoul s'était vu barrer le chemin par une grande ombre.

—Où allez-vous si vite, monsieur de Chagny? avait demandé l'ombre.

Raoul, impatienté, avait levé la tête et reconnu le bonnet d'astrakan de tout à l'heure. Il s'arrêta.

—C'est encore vous! s'écria-t-il d'une voix fébrile, vous qui connaissez les secrets d'Erik et qui ne voulez pas que j'en parle. Et qui donc êtes-vous?

—Vous le savez bien!... Je suis le Persan! fit l'ombre.

XX

LE VICOMTE ET LE PERSAN

Raoul se rappela alors que son frère, un soir de spectacle, lui avait montré ce vague personnage dont on ignorait tout, une fois qu'on avait dit de lui qu'il était un Persan, et qu'il habitait un vieux petit appartement dans la rue de Rivoli.

L'homme au teint d'ébène, aux yeux de jade, au bonnet d'astrakan, se pencha sur Raoul.

—J'espère, monsieur de Chagny, que vous n'avez point trahi le secret d'Erik?

—Et pourquoi donc aurais-je hésité à trahir ce monstre, monsieur? repartit Raoul avec hauteur, en essayant de se délivrer de l'importun. Est-il donc votre ami?

—J'espère que vous n'avez rien dit d'Erik, monsieur, parce que le secret d'Erik est celui de Christine Daaé! Et que parler de l'un, c'est parler de l'autre!

—Oh! monsieur! fit Raoul de plus en plus impatient, vous paraissez au courant de bien des choses qui m'intéressent, et cependant je n'ai pas le temps de vous entendre!

—Encore une fois, monsieur de Chagny, où allez-vous si vite?

—Ne le devinez-vous pas? Au secours de Christine Daaé...

—Alors, monsieur, restez ici!... car Christine Daaé est ici!...

—Avec Erik?

—Avec Erik!

—Comment le savez-vous?

—J'étais à la représentation, et il n'y a qu'un Erik au monde pour machiner un pareil enlèvement!... Oh! fit-il avec un profond soupir, j'ai reconnu la main du monstre!...

—Vous le connaissez donc?

Le Persan ne répondit pas, mais Raoul entendit un nouveau soupir.

—Monsieur! dit Raoul, j'ignore quelles sont vos intentions... mais pouvez-vous quelque chose pour moi?... je veux dire pour Christine Daaé?

—Je le crois, monsieur de Chagny, et voilà pourquoi je vous ai abordé.

—Que pouvez-vous?

—Essayer de vous conduire auprès d'elle... et auprès de lui!

—Monsieur! c'est une entreprise que j'ai déjà vainement tentée ce soir... mais si vous me rendez un service pareil, ma vie vous appartient!... Monsieur, encore un mot: le commissaire de police vient de m'apprendre que Christine Daaé avait été enlevée par mon frère, le comte Philippe...

—Oh! monsieur de Chagny, moi je n'en crois rien...

—Cela n'est pas possible, n'est-ce pas?

—Je ne sais pas si cela est possible, mais il y à façon d'enlever et M. le comte Philippe, que Je sache, n'a jamais travaillé dans la féerie.

—Vos arguments sont frappants, monsieur, et je ne suis qu'un fou!... Oh! monsieur! courons! courons! Je m'en remets entièrement à vous!... Comment ne vous croirais-je pas quand nul autre que vous ne me croit? Quand vous êtes le seul à ne pas sourire quand on prononce le nom d'Erik!

Disant cela, le jeune homme, dont les mains brûlaient de fièvre, avait, dans un geste spontané, pris les mains du Persan. Elles étaient glacées.

—Silence! fit le Persan en s'arrêtant et en écoutant les bruits lointains du théâtre et les moindres craquements qui se produisaient dans les murs et dans les couloirs voisins. Ne prononçons plus ce mot-là ici. Disons: Il; nous aurons moins de chances d'attirer son attention...

—Vous le croyez donc bien près de nous?

—Tout est possible, monsieur... s'il n'est pas, en ce moment, avec sa victime, dans la demeure du Lac.

—Ah! vous aussi, vous connaissez cette demeure?

—... S'il n'est pas dans cette demeure, il peut être dans ce mur, dans ce plancher, dans ce plafond! Que sais-je?... L'œil dans cette cette serrure!... L'oreille dans cette poutre!... Et le Persan, en le priant d'assourdir le bruit de ses pas, entraîna Raoul dans des couloirs que le jeune homme n'avait jamais vus, même au temps où Christine le promenait dans ce labyrinthe.

—Pourvu, fit le Persan, pourvu que Darius soit arrivé!

—Qui est-ce, Darius? interrogea encore le jeune homme en courant.

—Darius! c'est mon domestique...

Ils étaient en ce moment au centre d'une véritable place déserte, pièce immense qu'éclairait mal un lumignon. Le Persan arrêta Raoul et, tout bas, si bas que Raoul avait peine à l'entendre, il lui demanda:

—Qu'est-ce que vous avez dit au commissaire?

—Je lui ai dit que le voleur de Christine Daaé était l'ange de la musique, dit le Fantôme de l'Opéra et que son véritable nom était...

—Pshutt!... Et le commissaire vous a cru?

—Non.

—Il n'a point attaché à ce que vous disiez quelque importance?

—Aucune!

—Il vous a pris un peu pour un fou?

—Oui.

—Tant mieux! soupira le Persan.

Et la course recommença.

Après avoir monté et descendu plusieurs escaliers inconnus de Raoul, les deux hommes se trouvèrent en face d'une porte que le Persan ouvrit avec un petit passe-partout qu'il tira d'une poche de son gilet. Le Persan, comme Raoul, était naturellement en habit. Seulement, si Raoul avait un chapeau haute forme, le Persan avait un bonnet d'astrakan, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer. C'était un accroc au code d'élégance qui régissait les coulisses où le chapeau haute forme est exigé, mais il est entendu qu'en France on permet tout aux étrangers: la casquette de voyage aux Anglais, le bonnet d'astrakan aux Persans.