L'Île des Pingouins Cap. 1/3 · 0%

L'Île des PingouinsParte 3 de 28

Anatole France

Original em francês · tradução para inglês

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Bientôt une tempête s'éleva, pleine d'ombre et de gémissements, et l'auge, poussée par un vent furieux, vola comme une mouette dans la brume et la houle.

Après une nuit de trois fois vingt-quatre heures, les ténèbres se déchirèront soudain. Et le saint homme découvrit à l'horizon un rivage plus étincelant que le diamant. Ce rivage grandit rapidement, et bientôt, à la clarté glaciale d'un soleil inerte et bas, Maël vit monter au-dessus des flots une ville blanche, aux rues muettes, qui, plus vaste que Thèbes aux cent portes, étendait à perte de vue les ruines de son forum de neige, de ses palais de givre, de ses arcs de cristal et de ses obélisques irisés.

L'océan était couvert de glaces flottantes, autour desquelles nageaient des hommes marins au regard sauvage et doux. Et Léviathan passa, lançant une colonne d'eau jusqu'aux nuées.

Cependant, sur un bloc de glace qui nageait de conserve avec l'auge de pierre, une ourse blanche était assise, tenant son petit entre ses bras, et Maël l'entendit qui murmurait doucement ce vers de Virgile: Incipe parve puer.

Et le vieillard, plein de tristesse et de trouble, pleura.

L'eau douce avait, en se gelant, fait éclater le baril qui la contenait. Et pour étancher sa soif, Maël suçait des glaçons. Et il mangeait son pain trempé d'eau salée. Sa barbe et ses cheveux se brisaient comme du verre. Sa robe recouverte d'une couche de glace lui coupait à chaque mouvement les articulations des membres. Les vagues monstrueuses se soulevaient et leurs mâchoires écumantes s'ouvraient toutes grandes sur le vieillard. Vingt fois des paquets de mer emplirent l'embarcation. Et le livre des saints Évangiles, que l'apôtre gardait précieusement sous une couverture de pourpre, marquée d'une croix d'or, l'océan l'engloutit.

Or, le trentième jour, la mer se calma. Et voici qu'avec une effroyable clameur du ciel et des eaux une montagne d'une blancheur éblouissante, haute de trois cents pieds, s'avance vers la cuve de pierre. Maël gouverne pour l'éviter; la barre se brise dans ses mains. Pour ralentir sa marche à l'écueil, il essaye encore de prendre des ris. Mais, quand il veut nouer les garcettes, le vent les lui arrache, et le filin, en s'échappant, lui brûle les mains. Et il voit trois démons aux ailes de peau noire, garnies de crochets, qui, pendus aux agrès, soufflent dans la toile.

Comprenant à cette vue que l'Ennemi l'a gouverné en toutes ces choses, il s'arme du signe de la Croix. Aussitôt un coup de vent furieux, plein de sanglots et de hurlements, soulève l'auge de pierre, emporte la mâture avec toute la toile, arrache le gouvernail et l'étrave.

Et l'auge s'en fut à la dérive sur la mer apaisée. Le saint homme, s'agenouillant, rendit grâces au Seigneur, qui l'avait délivré des pièges du démon. Alors il reconnut, assise sur un bloc de glace, l'ourse mère, qui avait parlé dans la tempête. Elle pressait sur son sein son enfant bien-aimé, et tenait à la main un livre de pourpre marqué d'une croix d'or. Ayant accosté l'auge de granit, elle salua le saint homme par ces mots:

—Pax tibi, Maël.

Et elle lui tendit le livre.

Le saint homme reconnut son évangéliaire, et, plein d'étonnement, il chanta dans l'air tiédi une hymne au Créateur et à la création.

CHAPITRE V

BAPTÊME DES PINGOUINS

Après être allé une heure à la dérive, le saint homme aborda une plage étroite, fermée par des montagnes à pic. Il marcha le long du rivage, tout un jour et une nuit, contournant les rochers qui formaient une muraille infranchissable. Et il s'assura ainsi que c'était une île ronde, au milieu de laquelle s'élevait une montagne couronnée de nuages. Il respirait avec joie la fraîche haleine de l'air humide. La pluie tombait, et cette pluie était si douce que le saint homme dit au Seigneur:

—Seigneur, voici l'île des larmes, l'île de la contrition.

La plage était déserte. Exténué de fatigue et de faim, il s'assit sur une pierre, dans les creux de laquelle reposaient des oeufs jaunes, marqués de taches noires et gros comme des oeufs de cygne. Mais il n'y toucha point, disant:

—Les oiseaux sont les louanges vivantes de Dieu. Je ne veux pas que par moi manque une seule de ces louanges.

Et il mâcha des lichens arrachés au creux des pierres.

Le saint homme avait accompli presque entièrement le tour de l'île sans rencontrer d'habitants, quand il parvint à un vaste cirque formé par des rochers fauves et rouges, pleins de cascades sonores, et dont les pointes bleuissaient dans les nuées.

La réverbération des glaces polaires avait brûlé les yeux du vieillard. Pourtant, une faible lumière se glissait encore entre ses paupières gonflées. Il distingua des formes animées qui se pressaient en étages sur ces rochers, comme une foule d'hommes sur les gradins d'un amphithéâtre. Et en même temps ses oreilles, assourdies par les longs bruits de la mer, entendirent faiblement des voix. Pensant que c'était là des hommes vivant selon la loi naturelle, et que le Seigneur l'avait envoyé à eux pour leur enseigner la loi divine, il les évangélisa.

Monté sur une haute pierre au milieu du cirque sauvage:

—Habitants de cette île, leur dit-il, quoique vous soyez de petite taille, vous semblez moins une troupe de pêcheurs et de mariniers que le sénat d'une sage république. Par votre gravité, votre silence, votre tranquille maintien, vous composez sur ce rocher sauvage une assemblée comparable aux Pères-Conscrits de Rome délibérant dans le temple de la Victoire, ou plutôt aux philosophes d'Athènes disputant sur les bancs de l'Aréopage. Sans doute, vous ne possédez ni leur science ni leur génie; mais peut-être, au regard de Dieu, l'emportez vous sur eux. Je devine que vous êtes simples et bons. En parcourant les bords de votre île, je n'y ai découvert aucune image de meurtre, aucun signe de carnage, ni têtes ni chevelures d'ennemis suspendues à une haute perche ou clouées aux portes des villages. Il me semble que vous n'avez point d'arts, et que vous ne travaillez point les métaux. Mais vos coeurs sont purs et vos mains innocentes. Et la vérité entrera facilement dans vos âmes.

Or, ce qu'il avait pris pour des hommes de petite taille, mais d'une allure grave, c'étaient des pingouins que réunissait le printemps, et qui se tenaient rangés par couples sur les degrés naturels de la roche, debout dans la majesté de leurs gros ventres blancs. Par moments ils agitaient comme des bras leurs ailerons et poussaient des cris pacifiques. Ils ne craignaient point les hommes, parce qu'ils ne les connaissaient pas et n'en avaient jamais reçu d'offense; et il y avait en ce religieux une douceur qui rassurait les animaux les plus craintifs, et qui plaisait extrêmement à ces pingouins. Ils tournaient vers lui, avec une curiosité amie, leur petit oeil rond prolongé en avant par une tache blanche ovale, qui donnait à leur regard quelque chose de bizarre et d'humain.

Touché de leur recueillement, le saint homme leur enseignait l'Évangile.

—Habitants de cette île, le jour terrestre qui vient de se lever sur vos rochers est l'image du jour spirituel qui se lève dans vos âmes. Car je vous apporte la lumière intérieure; je vous apporte la lumière et la chaleur de l'âme. De même que le soleil fait fondre les glaces de vos montagnes, Jésus-Christ fera fondre les glaces de vos coeurs.

Ainsi parla le vieillard. Comme partout dans la nature la voix appelle la voix, comme tout ce qui respire à la lumière du jour aime les chants alternés, les pingouins répondirent au vieillard par les sons de leur gosier. Et leur voix se faisait douce, car ils étaient dans la saison de l'amour.

Et le saint homme, persuadé qu'ils appartenaient à quelque peuplade idolâtre et faisaient en leur langage adhésion à la foi chrétienne, les invita à recevoir le baptême.

—Je pense, leur dit-il, que vous vous baignez souvent. Car tous les creux de ces roches sont pleins d'une eau pure, et j'ai vu tantôt, en me rendant à votre assemblée, plusieurs d'entre vous plongés dans ces baignoires naturelles. Or, la pureté du corps est l'image de la pureté spirituelle.

Et il leur enseigna l'origine, la nature et les effets du baptême.

—Le baptême, leur dit-il, est Adoption, Renaissance, Régénération, Illumination.

Et il leur expliqua successivement chacun de ces points.

Puis, ayant béni préalablement l'eau qui tombait des cascades et récité les exorcismes, il baptisa ceux qu'il venait d'enseigner, en versant sur la tête de chacun d'eux une goutte d'eau pure et en prononçant les paroles consacrées.

Et il baptisa ainsi les oiseaux pendant trois jours et trois nuits.

CHAPITRE VI

UNE ASSEMBLÉE AU PARADIS

Quand le baptême des pingouins fut connu dans le Paradis, il n'y causa ni joie ni tristesse, mais une extrême surprise. Le Seigneur lui-même était embarrassé. Il réunit une assemblée de clercs et de docteurs et leur demanda s'ils estimaient que ce baptême fût valable.

—Il est nul, dit saint Patrick.

—Pourquoi est-il nul? demanda saint Gal, qui avait évangélisé les Cornouailles et formé le saint homme Maël aux travaux apostoliques.

—Le sacrement du baptême, répondit saint Patrick, est nul quand il est donné à des oiseaux, comme le sacrement du mariage est nul quand il est donné à un eunuque.

Mais saint Gal:

—Quel rapport prétendez-vous établir entre le baptême d'un oiseau et le mariage d'un eunuque? Il n'y en a point. Le mariage est, si j'ose dire, un sacrement conditionnel, éventuel. Le prêtre bénit par avance un acte; il est évident que, si l'acte n'est pas consommé, la bénédiction demeure sans effet. Cela saute aux yeux. J'ai connu sur la terre, dans la ville d'Antrim, un homme riche nommé Sadoc qui, vivant en concubinage avec une femme, la rendit mère de neuf enfants. Sur ses vieux jours, cédant à mes objurgations, il consentit à l'épouser et je bénis leur union. Malheureusement le grand âge de Sadoc l'empêcha de consommer le mariage. Peu de temps après, il perdit tous ses biens et Germaine (tel était le nom de cette femme), ne se sentant point en état de supporter l'indigence, demanda l'annulation d'un mariage qui n'avait point de réalité. Le pape accueillit sa demande, car elle était juste. Voilà pour le mariage. Mais le baptême est conféré sans restrictions ni réserves d'aucune sorte. Il n'y a point de doute: c'est un sacrement que les pingouins ont reçu.

Appelé à donner son avis, le pape saint Damase s'exprima en ces termes:

—Pour savoir si un baptême est valable et produira ses conséquences, c'est-à-dire la sanctification, il faut considérer qui le donne et non qui le reçoit. En effet, la vertu sanctifiante de ce sacrement résulte de l'acte extérieur par lequel il est conféré, sans que le baptisé coopère à sa propre sanctification par aucun acte personnel; s'il en était autrement on ne l'administrerait point aux nouveau-nés. Et il n'est besoin, pour baptiser, de remplir aucune condition particulière; il n'est pas nécessaire d'être en état de grâce; il suffit d'avoir l'intention de faire ce que fait l'Église, de prononcer les paroles consacrées et d'observer les formes prescrites. Or, nous ne pouvons douter que le vénérable Maël n'ait opéré dans ces conditions. Donc les pingouins sont baptisés.

—Y pensez-vous? demanda saint Guénolé. Et que croyez-vous donc que soit le baptême? Le baptême est le procédé de la régénération par lequel l'homme naît d'eau et d'esprit, car entré dans l'eau couvert de crimes, il en sort néophyte, créature nouvelle, abondante en fruits de justice; le baptême est le germe de l'immortalité; le baptême est le gage de la résurrection; le baptême est l'ensevelissement avec le Christ en sa mort et la communion à la sortie du sépulcre. Ce n'est pas un don à faire à des oiseaux. Raisonnons, mes pères. Le baptême efface le péché originel; or les pingouins n'ont pas été conçus dans le péché; il remet toutes les peines du péché; or les pingouins n'ont pas péché; il produit la grâce et le don des vertus, unissant les chrétiens à Jésus-Christ, comme les membres au chef, et il tombe sous le sens que les pingouins ne sauraient acquérir les vertus des confesseurs, des vierges et des veuves, recevoir des grâces et s'unir à….

Saint Damase ne le laissa point achever:

—Cela prouve, dit-il vivement, que le baptême était inutile; cela ne prouve pas qu'il ne soit pas effectif.

—Mais à ce compte, répliqua saint Guénolé, on baptiserait au nom du Père, du Fils et de l'Esprit, par aspersion ou immersion, non seulement un oiseau ou un quadrupède, mais aussi un objet inanimé, une statue, une table, une chaise, etc. Cet animal serait chrétien, cette idole, cette table seraient chrétiennes! C'est absurde!

Saint Augustin prit la parole. Il se fit un grand silence.

—Je vais, dit l'ardent évêque d'Hippone, vous montrer, par un exemple, la puissance des formules. Il s'agit, il est vrai, d'une opération diabolique. Mais s'il est établi que des formules enseignées par le Diable ont de l'effet sur des animaux privés d'intelligence, ou même sur des objets inanimés, comment douter encore que l'effet des formules sacramentelles ne s'étende sur les esprits des brutes et sur la matière inerte? Voici cet exemple:

»Il y avait, de mon vivant, dans la ville de Madaura, patrie du philosophe Apulée, une magicienne à qui il suffisait de brûler sur un trépied, avec certaines herbes et en prononçant certaines paroles, quelques cheveux coupés sur la tête d'un homme pour attirer aussitôt cet homme dans son lit. Or, un jour qu'elle voulait obtenir, de cette manière, l'amour d'un jeune garçon, elle brûla, trompée par sa servante, au lieu des cheveux de cet adolescent, des poils arrachés à une outre de peau de bouc qui pendait à la boutique d'un cabaretier. Et la nuit, l'outre pleine de vin bondit à travers la ville, jusqu'au seuil de la magicienne. Le fait est véritable. Dans les sacrements comme dans les enchantements, c'est la forme qui opère. L'effet d'une formule divine ne saurait être moindre en force et en étendue, que l'effet d'une formule infernale.

Ayant parlé de la sorte, le grand Augustin s'assit au milieu des applaudissements.

Un bienheureux, d'un âge avancé et d'aspect mélancolique, demanda la parole. Personne ne le connaissait. Il se nommait Probus et n'était point inscrit dans le canon des saints.

—Que la compagnie veuille m'excuser, dit-il. Je n'ai point d'auréole, et c'est sans éclat que j'ai gagné la béatitude éternelle. Mais après ce que vient de vous dire le grand saint Augustin, je crois à propos de vous faire part d'une cruelle expérience que j'ai faite sur les conditions nécessaires à la validité d'un sacrement. L'évêque d'Hippone a bien raison de le dire: un sacrement dépend de la forme. Sa vertu est dans la forme; son vice est dans la forme. Écoutez, confesseurs et pontifes, ma lamentable histoire. J'étais prêtre à Rome, sous le principat de l'empereur Gordien. Sans me recommander comme vous par des mérites singuliers, j'exerçais le sacerdoce avec piété. J'ai desservi pendant quarante ans l'église de Sainte-Modeste-hors-les-Murs. Mes habitudes étaient régulières. Je me rendais chaque samedi auprès d'un cabaretier nommé Barjas, qui logeait avec ses amphores sous la porte Capène, et je lui achetais le vin que je consacrais chaque jour de la semaine. Je n'ai point, dans ce long espace de temps, manqué un seul matin de célébrer le très saint sacrifice de la messe. Pourtant j'étais sans joie et c'est le coeur serré d'angoisse que je demandais sur les degrés de l'autel: «Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu?» Les fidèles que je conviais à la sainte table me donnaient des sujets d'affliction, car ayant encore, pour ainsi dire, sur la langue l'hostie administrée par mes mains, ils retombaient dans le péché, comme si le sacrement eût été sur eux sans force et sans efficacité. J'atteignis enfin le terme de mes épreuves terrestres et, m'étant endormi dans le Seigneur, je me réveillai au séjour des élus. J'appris alors, de la bouche de l'ange qui m'avait transporté, que le cabaretier Barjas, de la porte Capène, vendait pour du vin une décoction de racines et d'écorces dans laquelle n'entrait point une seule goutte du jus de la vigne et que je n'avais pu transmuer ce vil breuvage en sang, puisque ce n'était pas du vin, et que le vin seul se change au sang de Jésus-Christ, que par conséquent toutes mes consécrations étaient nulles et que, à notre insu, nous étions, mes fidèles et moi, depuis quarante ans privés du sacrement de l'eucharistie et excommuniés de fait. À cette révélation, je fus saisi d'une stupeur qui m'accable encore aujourd'hui dans ce séjour de la béatitude. Je le parcours incessamment sur toute son étendue sans rencontrer un seul des chrétiens que j'admis autrefois à la sainte table dans la basilique de la bienheureuse Modeste.

»Privés du pain des anges, ils s'abandonnèrent sans force aux vices les plus abominables et ils sont tous allés en enfer. Je me plais à penser que le cabaretier Barjas est damné. Il y a dans ces choses une logique digne de l'auteur de toute logique. Néanmoins mon malheureux exemple prouve qu'il est parfois fâcheux que, dans les sacrements, la forme l'emporte sur le fond. Je le demande humblement: la sagesse éternelle n'y pourrait-elle remédier?