Fort comme la mortParte 6 de 24
Original em francês · tradução para inglês
A tradução continua com o Premium.
- O sentido de cada trecho
- Notas sobre expressões e gramática
- Todos os livros do catálogo
Le portrait était si juste, sans que l'ironie en fût blessante pour personne, qu'un rire courait autour de la table.
La duchesse, secouée par une gaîté retenue de grosse personne, avait dans la poitrine de petites secousses discrètes. Elle dit enfin:
—Non, vraiment, c'est trop drôle, vous me ferez mourir de rire.
Bertin, très excité, riposta:
—Oh! Madame, dans le monde on ne meurt pas de rire. C'est à peine si on rit. On a la complaisance, par bon goût, d'avoir l'air de s'amuser et de faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace, on ne fait jamais la chose. Allez dans les théâtres populaires, vous verrez rire. Allez chez les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'à la suffocation! Allez dans les chambrées de soldats, vous verrez des hommes étranglés, les yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit devant les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne rit pas. Je vous dis qu'on fait le simulacre de tout, même du rire.
Musadieu l'arrêta:
—Permettez; vous êtes sévère! Vous-même, mon cher, il me semble pourtant que vous ne dédaignez pas ce monde que vous raillez si bien.
Bertin sourit.
—Moi, je l'aime.
—Mais alors?
—Je me méprise un peu comme un métis de race douteuse.
—Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse.
Et comme il se défendait de poser, elle termina la discussion en déclarant que tous les artistes aimaient à faire prendre aux gens des vessies pour des lanternes.
La conversation, alors, devint générale, effleura tout, banale et douce, amicale et discrète, et, comme le dîner touchait à sa fin, la comtesse, tout à coup, s'écria, en montrant ses verres pleins devant elle:
—Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte, nous verrons si je maigrirai.
La duchesse, furieuse, voulut la forcer à avaler une gorgée ou deux d'eau minérale; ce fut en vain, et elle s'écria:
—Oh! la sotte! voilà que sa fille va lui tourner la tête. Je vous en prie, Guilleroy, empêchez votre femme de faire cette folie.
Le comte, en train d'expliquer à Musadieu le système d'une batteuse mécanique inventée en Amérique, n'avait pas entendu.
—Quelle folie, duchesse?
—La folie de vouloir maigrir.
Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et indifférent.
—C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier.
La comtesse s'était levée en prenant le bras de son voisin; le comte offrit le sien à la duchesse, et on passa dans le grand salon, le boudoir du fond étant réservé aux réceptions de la journée.
C'était une pièce très vaste et très claire. Sur les quatre murs, de larges et beaux panneaux de soie bleu pâle à dessins anciens enfermés en des encadrements blancs et or prenaient sous la lumière des lampes et du lustre une teinte lunaire douce et vive. Au milieu du principal, le portrait de la comtesse par Olivier Bertin semblait habiter, animer l'appartement. Il y était chez lui, mêlait à l'air même du salon son sourire de jeune femme, la grâce de son regard, le charme léger de ses cheveux blonds. C'était d'ailleurs presque un usage, une sorte de pratique d'urbanité, comme le signe de croix en entrant dans les églises, de complimenter le modèle sur l'oeuvre du peintre chaque fois qu'on s'arrêtait devant.
Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de connaisseur commissionné par l'État ayant une valeur d'expertise légale, il se faisait un devoir d'affirmer souvent, avec conviction, la supériorité de cette peinture.
—Vraiment, dit-il, voilà le plus beau portrait moderne que je connaisse. Il y a là dedans une vie prodigieuse.
Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre vanter cette toile avait enraciné la conviction qu'il possédait un chef-d'oeuvre, s'approcha pour renchérir, et, pendant une minute ou deux, ils accumulèrent toutes les formules usitées et techniques pour célébrer les qualités apparentes et intentionnelles de ce tableau.
Tous les yeux, levés vers le mur, semblaient ravis d'admiration, et Olivier Bertin, accoutumé à ces éloges, auxquels il ne prêtait guère plus d'attention qu'on ne fait aux questions sur la santé, après une rencontre dans la rue, redressait cependant la lampe à réflecteur placée devant le portrait pour l'éclairer, le domestique l'ayant posée, par négligence, un peu de travers.
Puis on s'assit, et le comte s'étant approché de la duchesse, elle lui dit:
—Je crois que mon neveu va venir me chercher et vous demander une tasse de thé.
Leurs désirs, depuis quelque temps, s'étaient rencontrés et devinés, sans qu'ils se les fussent encore confiés, même par des sous-entendus.
Le frère de la duchesse de Mortemain, le marquis de Farandal, après s'être presque entièrement ruiné au jeu, était mort d'une chute de cheval, en laissant une veuve et un fils. Agé maintenant de vingt-huit ans, ce jeune homme, un des plus convoités meneurs de cotillon d'Europe, car on le faisait venir parfois à Vienne et à Londres pour couronner par des tours de valse des bals princiers, bien qu'à peu près sans fortune, demeurait par sa situation, par sa famille, par son nom, par ses parentés presque royales, un des hommes les plus recherchés et les plus enviés de Paris.
Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante et sportive, et après un mariage riche, très riche, remplacer les succès mondains par des succès politiques. Dès qu'il serait député, le marquis deviendrait, par ce seul fait, une des colonnes du trône futur, un des conseillers du roi, un des chefs du parti.
La duchesse, bien renseignée, connaissait l'énorme fortune du comte de Guilleroy, thésaurisateur prudent logé dans un simple appartement quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans un des plus beaux hôtels de Paris. Elle savait ses spéculations toujours heureuses, son flair subtil de financier, sa participation aux affaires les plus fructueuses lancées depuis dix ans, et elle avait eu la pensée de faire épouser à son neveu la fille du député normand à qui ce mariage donnerait une influence prépondérante dans la société aristocratique de l'entourage des princes. Guilleroy, qui avait fait un mariage riche et multiplié par son adresse une belle fortune personnelle, couvait maintenant d'autres ambitions.
Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-là, être en mesure de profiter de cet événement de la façon la plus complète.
Simple député, il ne comptait pas pour grand'-chose. Beau-père du marquis de Farandal, dont les aïeux avaient été les familiers fidèles et préférés de la maison royale de France, il montait au premier rang.
L'amitié de la duchesse pour sa femme prêtait en outre à cette union un caractère d'intimité très précieux, et par crainte qu'une autre jeune fille se rencontrât qui plût subitement au marquis, il avait fait revenir la sienne afin de hâter les événements.
Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les devinant, y prêtait une complicité silencieuse, et, ce jour-là même, bien qu'elle n'eût pas été prévenue du brusque retour de la jeune fille, elle avait engagé son neveu à venir chez les Guilleroy, afin de l'habituer, peu à peu, à entrer souvent dans cette maison.
Pour la première fois, le comte et la duchesse parlèrent à mots couverts de leurs désirs, et en se quittant, un traité d'alliance était conclu.
On riait à l'autre bout du salon. M. de Musadieu racontait à la baronne de Corbelle la présentation d'une ambassade nègre au Président de la République, quand le marquis de Farandal fut annoncé.
Il parut sur la porte et s'arrêta. Par un geste du bras rapide et familier, il posa un monocle sur son oeil droit, et l'y laissa comme pour reconnaître le salon où il pénétrait, mais pour donner, peut-être, aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le voir, et pour marquer son entrée. Puis, par un imperceptible mouvement de la joue et du sourcil, il laissa retomber le morceau de verre au bout d'un cheveu de soie noire, et s'avança vivement vers Mme de Guilleroy dont il baisa la main tendue, en s'inclinant très bas. Il en fit autant pour sa tante, puis il salua en serrant les autres mains, allant de l'un à l'autre avec une élégante aisance.
C'était un grand garçon à moustaches rousses, un peu chauve déjà, taillé en officier, avec des allures anglaises de sportsman. On sentait, à le voir, un de ces hommes dont tous les membres sont plus exercés que la tête, et qui n'ont d'amour que pour les choses où se développent la force et l'activité physiques. Il était instruit pourtant, car il avait appris et il apprenait encore chaque jour, avec une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui serait utile de savoir plus tard: l'histoire, en s'acharnant sur les dates et en se méprenant sur les enseignements des faits, et les notions élémentaires d'économie politique nécessaires à un député, l'A B C de la sociologie à l'usage des classes dirigeantes.
Musadieu l'estimait, disant: «Ce sera un homme de valeur.» Bertin appréciait son adresse et sa vigueur. Ils allaient à la même salle d'armes, chassaient ensemble souvent, et se rencontraient à cheval dans les allées du bois. Entre eux était donc née une sympathie de goûts communs, cette franc-maçonnerie instinctive que crée entre deux hommes un sujet de conversation tout trouvé, agréable à l'un comme à l'autre.
Quand on présenta le marquis à Annette de Guilleroy, il eut brusquement le soupçon des combinaisons de sa tante, et, après s'être incliné, il la parcourut d'un regard rapide d'amateur.
Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, car il avait tant conduit de cotillons qu'il s'y connaissait en jeunes filles et pouvait prédire presque à coup sûr l'avenir de leur beauté, comme un expert qui goûte un vin trop vert.
Il échangea seulement avec elle quelques phrases insignifiantes, puis s'assit auprès de la baronne de Corbelle, afin de potiner à mi-voix.
On se retira de bonne heure, et quand tout le monde fut parti, l'enfant couchée, les lampes éteintes, les domestiques remontés en leurs chambres, le comte de Guilleroy, marchant à travers le salon, éclairé seulement par deux bougies, retint longtemps la comtesse ensommeillée sur un fauteuil, pour développer ses espérances, détailler l'attitude à garder, prévoir toutes les combinaisons, les chances et les précautions à prendre.
Il était tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de sa soirée, et murmurant:
—Je crois bien que c'est une affaire faite.
III
«Quand viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai pas aperçu depuis trois jours, et cela me semble long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous savez que je ne peux plus me passer de vous.»
Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant toujours un sujet nouveau, relut le billet de la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un secrétaire, il l'y déposa sur un amas d'autres lettres entassées là depuis le début de leur liaison.
Ils s'étaient accoutumés, grâce aux facilités de la vie mondaine, à se voir presque chaque jour. De temps en temps, elle venait chez lui, et le laissant travailler, s'asseyait pendant une heure ou deux dans le fauteuil où elle avait posé jadis. Mais comme elle craignait un peu les remarques des domestiques, elle préférait pour ces rencontres quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour, le recevoir chez elle, ou le retrouver dans un salon.
On arrêtait un peu d'avance ces combinaisons, qui semblaient toujours naturelles à M. de Guilleroy.
Deux fois par semaine au moins le peintre dînait chez la comtesse avec quelques amis; le lundi, il la saluait régulièrement dans sa loge à l'Opéra; puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou telle maison, où le hasard les amenait à la même heure. Il savait les soirs où elle ne sortait pas, et il entrait alors prendre une tasse de thé chez elle, se sentant chez lui près de sa robe, si tendrement et si sûrement logé dans cette affection mûrie, si capturé par l'habitude de la trouver quelque part, de passer à côté d'elle quelques instants, d'échanger quelques paroles, de mêler quelques pensées, qu'il éprouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse fût depuis longtemps apaisée, un besoin incessant de la voir.
Le désir de la famille, d'une maison animée, habitée, du repas en commun, des soirées où l'on cause sans fatigue avec des gens depuis longtemps connus, ce désir du contact, du coudoiement, de l'intimité qui sommeille en tout coeur humain, et que tout vieux garçon promène, de porte en porte, chez ses amis où il installe un peu de lui, ajoutait une force d'égoïsme à ses sentiments d'affection. Dans cette maison où il était aimé, gâté, où il trouvait tout, il pouvait encore reposer et dorloter sa solitude.
Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, que le retour de leur fille devait agiter beaucoup, et il s'ennuyait déjà, un peu fâché même qu'ils ne l'eussent point appelé plus tôt, et mettant une certaine discrétion à ne les point solliciter le premier.
La lettre de la comtesse le souleva comme un coup de fouet. Il était trois heures de l'après-midi. Il se décida immédiatement à se rendre chez elle pour la trouver avant qu'elle sortît.
Le valet de chambre parut, appelé par un coup de sonnette.
—Quel temps, Joseph?
—Très beau, Monsieur.
—Chaud.
—Oui, Monsieur.
—Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris.
Il avait toujours une tenue très élégante; mais bien qu'il fût habillé par un tailleur au style correct, la façon seule dont il portait ses vêtements, dont il marchait, le ventre sanglé dans un gilet blanc, le chapeau de feutre gris, haut de forme, un peu rejeté en arrière, semblait révéler tout de suite qu'il était artiste et célibataire.
Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit qu'elle se préparait à faire une promenade au bois. Il fut mécontent et attendit.
Selon son habitude, il se mit à marcher à travers le salon, allant d'un siège à l'autre ou des fenêtres aux murs, dans la grande pièce assombrie par les rideaux. Sur les tables légères, aux pieds dorés, des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis et coûteux, traînaient dans un désordre cherché. C'étaient de petites boîtes anciennes en or travaillé, des tabatières à miniatures, des statuettes d'ivoire, puis des objets en argent mat tout à fait modernes, d'une drôlerie sévère, où apparaissait le goût anglais: un minuscule poêle de cuisine, et dessus, un chat buvant dans une casserole, un étui à cigarettes, simulant un gros pain, une cafetière pour mettre des allumettes, et puis dans un écrin toute une parure de poupée, colliers, bracelets, bagues, broches, boucles d'oreilles avec des brillants, des saphirs, des rubis, des émeraudes, microscopique fantaisie qui semblait exécutée par des bijoutiers de Lilliput.
De temps en temps, il touchait un objet, donné par lui, à quelque anniversaire, le prenait, le maniait, l'examinait avec une indifférence rêvassante, puis le remettait à sa place.
Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, reliés avec luxe, s'offraient à la main sur un guéridon porté par un seul pied, devant un petit canapé de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble la Revue des Deux Mondes, un peu fripée, fatiguée, avec des pages cornées, comme si on l'avait lue et relue, puis d'autres publications non coupées, les Arts modernes, qu'on doit recevoir uniquement à cause du prix, l'abonnement coûtant quatre cents francs par an, et la Feuille libre, mince plaquette à couverture bleue, où se répandent les poètes les plus récents qu'on appelle les «Énervés».
Entre les fenêtres, le bureau de la comtesse, meuble coquet du dernier siècle, sur lequel elle écrivait les réponses aux questions pressées apportées pendant les réceptions. Quelques ouvrages encore sur ce bureau, les livres familiers, enseigne de l'esprit et du coeur de la femme: Musset, Manon Lescaut, Werther; et, pour montrer qu'on n'était pas étranger aux sensations compliquées et aux mystères de la psychologie, les Fleurs du mal, le Rouge et le Noir, la Femme au XVIIIe siècle, Adolphe.
A côté des volumes, un charmant miroir à main, chef-d'oeuvre d'orfèvrerie, dont la glace était retournée sur un carré de velours brodé, afin qu'on pût admirer sur le dos un curieux travail d'or et d'argent.
Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques années il vieillissait terriblement, et bien qu'il jugeât son visage plus original qu'autrefois, il commençait à s'attrister du poids de ses joues et des plissures de sa peau.
Une porte s'ouvrit derrière lui..
—Bonjour, Monsieur Bertin, disait Annette.
—Bonjour, petite, tu vas bien?
—Très bien, et vous?
—Comment, tu ne me tutoies pas, décidément.
—Non, vrai, ça me gêne.
—Allons donc!
—Oui, ça me gêne. Vous m'intimidez.
—Pourquoi ça?
—Parce que ... parce que vous n'êtes ni assez jeune ni assez vieux! ...
Le peintre se mit à rire.
—Devant cette raison, je n'insiste point.
Elle rougit tout à coup, jusqu'à la peau blanche où poussent les premiers cheveux, et reprit, confuse:
—Maman m'a chargée de vous dire qu'elle descendait tout de suite, et de vous demander si vous vouliez venir au bois de Boulogne avec nous.
—Oui, certainement. Vous êtes seules?
—Non, avec la duchesse de Mortemain.
—Très bien, j'en suis.
—Alors, vous permettez que j'aille mettre mon chapeau?
—Va, mon enfant!
Comme elle sortait, la comtesse entra, voilée, prête à partir. Elle tendit ses mains.
—On ne vous voit plus? Qu'est-ce que vous faites?
—Je ne voulais pas vous gêner en ce moment. Dans la façon dont elle prononça «Olivier», elle mit tous ses reproches et tout son attachement.
—Vous êtes la meilleure femme du monde, dit-il, ému par l'intonation de son nom.
Cette petite querelle de coeur finie et arrangée, elle reprit sur le ton des causeries mondaines:
—Nous allons aller chercher la duchesse à son hôtel, et puis, nous ferons un tour de bois. Il va falloir montrer tout ça à Nanette.
Le landau attendait sous la porte cochère.
Bertin s'assit en face des deux femmes, et la voiture partit au milieu du bruit des chevaux piaffant sous la voûte sonore.