Colas Breugnon Cap. 1/3 · 0%

Colas BreugnonParte 9 de 23

Romain Rolland

Original em francês · tradução para inglês

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  • O sentido de cada trecho
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Après que nous fûmes ainsi remis de nos émotions, détendus et lavés du gosier au talon, nous sortîmes ensemble... (il devait être alors cinq heures moins un quart, ou cinq heures à peine... En trois petites heures, eh! j’avais récolté, avec deux bons dîners et de gais souvenirs, une commande du notaire pour deux bahuts qu’il me fait faire)... La compagnie se sépara après avoir pris un biscuit trempé dans deux doigts de cassis, chez Rathery l’apothicaire. Delavau acheva d’y conter son histoire, et nous accompagna, pour en entendre une autre, jusqu’à la Mirandole, où nous nous séparâmes, définitivement, après avoir fait halte, le ventre au mur, pour épancher nos dernières effusions.

Comme il était trop tard et trop tôt pour rentrer, je descendis vers Bethléem avec un marchand de charbon, qui suivait sa charrette, en sonnant du clairon. Près de la tour Lourdeaux, je croisai un charron, qui courait en chassant devant lui une roue; et quand il la voyait ralentir, il sautait, lui décochant un coup. Tel un qui court après la roue de la Fortune; et quand il va monter dessus, elle s’enfuit. Et je notai l’image, afin de m’en servir.

Cependant, j’étais hésitant si je devais reprendre ou non, pour retourner à la maison, le plus court ou le plus long, lorsque je vis de Panteor venir une procession, la croix en tête, que tenait, en l’appuyant sur son bedon, comme une lance, un polisson, pas plus haut que ma jambe, et qui tirait la langue à l’autre enfant de chœur, en louchant vers le bout de son sacré bâton. Après lui, quatre vieux portaient cahin-caha, dessous un drap, de leurs mains rouges et gonflées, un endormi qui s’en allait, sous l’aileron de son curé, en terre achever son somme. Par politesse, je fis la conduite jusqu’au logis. C’est plus gai, quand on n’est pas seul. J’avoue aussi que je suivais un peu afin d’ouïr la veuve, qui, selon l’us, allait bramant, à côté de l’officiant, et racontant la maladie et les remèdes qu’avait pris le défunt et son agonie, ses vertus, son affection, sa complexion, enfin sa vie et celle de son épousée. Elle alternait son élégie avec les chansons du curé. Nous suivions, intéressés: car je n’ai pas besoin de dire que, tout le long, nous récoltions de braves cœurs pour compatir et des oreilles pour ouïr. Enfin, rendu à domicile, à l’auberge du bon sommeil, on le posa dans son cercueil, au bord de la fosse bâillante; et comme un gueux n’a pas le droit d’emporter sa chemise de bois (on dort aussi bien tout nu), après avoir levé le drap et le couvercle de la boîte, on le vida au fond du trou.

Quand j’eus jeté dessus une pelletée de terre afin de lui border son lit, et fait le signe de la croix pour écarter les mauvais rêves, je m’en allai bien satisfait: j’avais tout vu, tout entendu, pris part aux joies, pris part aux peines; mon bissac était rempli.

Pour finir, je m’en revins, le long de l’eau. Je comptais prendre, au confluent des deux rivières, le Beuvron, pour retourner à ma maison; mais la soirée était si belle que me trouvai, sans y penser, hors de la ville, et je suivis l’Yonne enjôleuse qui m’entraîna jusqu’au pertuis de La Forêt. L’eau calme et lisse s’enfuyait, sans un pli à sa robe claire; on était pris par les prunelles, comme un poisson qui a gobé un hameçon; tout le ciel était comme moi pris au filet de la rivière; il s’y baignait avec ses nuages, qui s’accrochaient, flottant, aux herbes, aux roseaux; et le soleil lavait ses crins dorés dans l’eau. Près d’un vieux homme je m’assis, qui gardait, traînant la quille, deux vaches maigres; je m’enquis de sa santé, lui conseillai de se chausser la jambe d’un bas fourré d’orties piquantes (je fais le mire, à mes loisirs). Il me raconta son histoire, ses maux, ses deuils, avec gaieté, parut vexé que je le crusse de cinq ou six ans moins âgé (il en avait soixante et quinze); il y mettait sa vanité, il était fier d’avoir été celui qui, ayant plus vécu, avait plus enduré. Il trouvait naturel qu’on endurât, que les meilleurs pâtissent avec les méchants, puisqu’en revanche les faveurs du Ciel se répandent sans distinguer sur les méchants et les meilleurs: au bout du compte, ainsi tout est égal, c’est bien, riches et pauvres, beaux et laids, tous un jour dormiront en paix dans les bras du même Père... Et ses pensées, sa voix cassée, comme dans l’herbe les grillons, le bouillonnement de l’écluse, l’odeur de bois et de goudron que le vent apportait du port, l’eau immobile qui fuyait, les beaux reflets, tout s’accordait et se fondait avec la paix de la soirée.

Le vieux partit, je rentrai seul, à petits pas, en regardant les ronds qui tournoyaient dans l’eau, et les bras derrière mon dos. Si absorbé par les images qui flottaient sur le Beuvron que j’oubliais de remarquer où j’allais, où j’étais: si bien que brusquement je tressautai, en m’entendant interpeller, de l’autre bord de la rivière, par une voix trop familière... J’étais, sans m’en être aperçu, revenu devant ma maison! À la fenêtre, ma douce amie, ma femme me montrait le poing. Je feignis de ne la voir point, les yeux fixés sur le courant; et cependant, me rigolant, je la voyais se démenant, gesticulant, la tête en bas, dans le miroir de la rivière. Je me taisais; mais en mon ventre je riais, et mon ventre sous moi roulait. Plus je riais, plus, indignée, elle plongeait dans le Beuvron; et plus elle y piquait la tête, plus je riais. Enfin, de rage elle claqua porte et fenêtre, et sortit comme un ouragan pour me chercher... Oui, mais il lui fallut passer par-dessus l’eau. À gauche? À droite? Entre deux ponts, nous nous trouvions... Elle choisit la passerelle à droite. Et naturellement, quand je la vis en ce chemin, moi je pris l’autre et m’en revins par le grand pont où, seul, Gadin, comme un héron, restait planté, stoïque, depuis le matin.

Je me retrouvai au logis. C’était la nuit. Comment diable passent les jours? Je ne suis pas heureusement comme Tite, ce fainéant, ce Romain qui geignait toujours qu’il avait perdu son temps. Je ne perds rien, je suis content de ma journée, je l’ai gagnée. Seulement, il m’en faudrait deux, deux chaque jour; je n’en ai pas pour mon argent. À peine je commence à boire, mon verre est vide; il est fêlé! Je connais d’autres gens qui sirotent le leur, ils n’en finissent point. Est-ce que par hasard ils ont un plus grand verre? Parbleu, ce serait là injustice criante. Hé! là-haut, l’aubergiste à l’enseigne du Soleil, toi qui verses le jour, fais-moi bonne mesure!... Mais non, béni sois-tu, mon Dieu, qui m’a donné de m’en aller toujours de table avec la faim et d’aimer tant le jour (la nuit est aussi bonne) que de l’une et de l’autre je n’ai jamais assez!... Comme tu fuis, avril! Si tôt finie, journée!... N’importe! J’ai bien joui de vous, je vous ai eus, et je vous ai tenus. Et j’ai baisé tes seins menus, pucelette maigrelette, fille gracile du printemps... Et maintenant, à toi! Bonjour, la nuit! Je te prends. Chacune à son tour! Nous allons coucher ensemble... Ah! sacrebleu, mais entre nous, une autre aussi sera couchée... Ma vieille rentre...

V

BELETTE

Mai.

Depuis trois mois, j’avais reçu la commande d’un bahut avec un grand dressoir, pour le château d’Asnois; et j’attendais, pour commencer, d’être allé de mes yeux revoir la maison, la chambre et la place. Car un beau meuble est comme un fruit qu’on doit cueillir à l’espalier; il ne saurait pousser sans l’arbre; et tel est l’arbre, tel le fruit. Ne me parlez point d’une beauté, qui pourrait être ici ou là, et qui s’ajuste à tout milieu, comme une fille à qui la paie le mieux. C’est la Vénus des carrefours. L’art est pour nous quelqu’un de la famille, le génie du foyer, l’ami, le compagnon, et qui dit mieux que nous ce que tous nous sentons; l’art, c’est notre dieu lare. Si tu veux le connaître, il faut connaître sa maison. Le dieu est fait pour l’homme, et l’œuvre pour le lieu qu’elle achève et remplit. Le beau est ce qui est le plus beau en sa place.

J’allai donc voir la place où je pourrais planter mon meuble; et j’y passai une partie de la journée, y compris le boire et manger: car l’esprit ne doit point le corps faire oublier. Après que tous deux eurent satisfaction, je repris le chemin par où j’étais venu, et je m’en retournai gaillardement à la maison.

Déjà je me trouvais à la croisée des routes, et, bien que je n’eusse aucun doute sur celle que je devais suivre, je louchais sur l’autre chemin que je voyais ruisseler parmi les prairies, entre les haies fleuries.

«Qu’il ferait bon, me disais-je, flâner de ce côté! Au diable les grandes routes, qui mènent au but tout droit! Le jour est beau et long. N’allons pas, mon ami, plus vite qu’Apollon. Nous arriverons toujours. Notre vieille n’aura point perdu son caquet, pour attendre... Dieu, que ce petit prunier à la frimousse blanche est plaisant à regarder! Allons à sa rencontre. Rien que cinq ou six pas. Le zéphir fait voler dans l’air ses petites plumes: on dirait une neige. Que d’oiseaux gazouillants! Ho! Ho! quel délice!... Et ce ruisseau qui glisse, en grommelant, sous l’herbe, comme un chaton qui joue à chasser une pelote par-dessous un tapis... Suivons-le. Voici un rideau d’arbres qui s’oppose à sa course. Il sera bien attrapé... Ah! le petit mâtin, par où est-il passé?... Ici, ici, dessous les jambes, les vieilles jambes noueuses, goutteuses, et gonflées de cet orme étêté. Voyez-vous l’effronté!... Mais où diable ce chemin peut-il bien me mener?...»

Ainsi, je devisais, marchant sur les talons de mon ombre bavarde; et je feignais, hypocrite, d’ignorer de quel côté ce sentier enjôleur voulait nous entraîner. Que tu mens bien, Colas! Plus ingénieux qu’Ulysse, tu te bernes toi-même. Tu le sais bien, où tu vas! Tu le savais, sournois, dès l’instant que tu sortais de la porte d’Asnois. À une heure, par là-bas, est la ferme de Céline, notre passion d’autrefois. Nous allons la surprendre... Mais qui d’elle, ou de moi, sera le plus surpris? Tant d’années ont passé depuis que je ne la vis! Que sera-t-il resté de son minois malicieux et de sa fine gueulette, à ma Belette? Je puis bien l’affronter; à présent, n’y a plus de risques qu’elle me grignote le cœur avec ses dents pointues. Mon cœur est desséché, ainsi qu’un vieux sarment. Et a-t-elle encore des dents? Ah! Belette, Belotte, comme elles savaient rire et mordre, tes quenottes! T’es-tu assez jouée de ce pauvre Breugnon! L’as-tu assez fait tourner, virer, vire-vire, virevolter comme un toton! Bah! si cela t’amusait, ma fille, tu as eu raison. Que j’étais un grand veau!...

Je me revois, bouche bée, appuyé des deux bras, les coudes écartés, sur le mur mitoyen de maître Médard Lagneau, mon patron qui m’apprit le noble art de sculpter. Et de l’autre côté, dans un grand potager contigu à la cour qui servait d’atelier, parmi les plates-bandes de laitues et de fraises, de radis roses, de verts concombres et de melons dorés, allait pieds nus, bras nus, et gorge à demi nue, n’ayant pour tout bagage que ses lourds cheveux roux, une chemise en toile écrue où pointaient ses seins durs, et une courte cotte qui s’arrêtait aux genoux, une belle fille alerte, balançant des deux mains brunes et vigoureuses deux arrosoirs pleins d’eau sur les têtes feuillues des plantes qui ouvraient leur petit bec, pour boire... Et moi, j’ouvrais le mien, qui n’était point petit, ébahi, pour mieux voir. Elle allait, elle venait, versant ses arrosoirs, retournant les emplir ensuite à la citerne, des deux bras à la fois, se relevant comme un jonc, et revenant poser avec précaution, dans les minces allées, sur la terre mouillée, ses pieds intelligents aux doigts longs, qui semblaient tâter au passage les fraises mûres et les caprons. Elle avait des genoux ronds et robustes de jeune garçon. Je la mangeais des yeux. Elle, n’avait point l’air de voir que je la regardais. Mais elle s’approchait, versant sa petite pluie; et quand elle fut tout près, soudain elle me décocha le trait de sa prunelle... Aïe! je sens l’hameçon et le réseau serré des lacs qui m’entortillent. Qu’il est bien vrai de dire que «l’œil de la femelle une araignée est tel»! À peine fus-je touché, je me débattis... Trop tard! Je restai, sotte mouche, collé contre mon mur, les ailes engluées... Elle ne s’occupait plus de ce que je faisais. Sur ses talons assise, elle repiquait ses choux. De temps en temps seulement, d’un clin d’œil de côté, l’astucieuse bête s’assurait que la proie au piège restait prise. Je la voyais ricasser, et j’avais beau me dire: «Mon pauvre ami, va-t’en, elle se gausse de toi», de la voir ricasser, je ricassais aussi. Que je devais donc avoir la face d’un abruti!... Brusquement, la voilà qui fait un bond de côté! Elle enjambe une plate-bande, une autre, une autre encore, elle court, elle saute, attrape au vol une graine de pissenlit qui voguait mollement sur les ruisseaux de l’air, et, agitant le bras, elle crie, me regardant:

—Encore un amoureux de pris!

Ce disant, elle fourrait la barque duvetée, dedans l’entrebâillure de sa gorgeronnette, entre ses deux tétins. Moi, qui pour être un sot, ne suis pas de l’espèce des galants morfondus, je lui dis:

—Mettez-m’y aussi!

Lors, elle se mit à rire, et, les mains à ses hanches, droit en face, sur ses jambes écartées, elle me repartit:

—Ardez ce gros goulu! Ce n’est pas pour tes babines que mes pommes mûrissent...

C’est ainsi que je fis, un soir de la fin d’août, connaissance avec elle, la Belotte, la Belette, la belle jardinière. Belette on la nommait, pour ce que comme l’autre, la dame au museau pointu, elle avait le corps long, et la tête menue, nez rusé de Picarde, bouche avançant un peu et bien fendue en fourche, pour rire et pour ronger les cœurs et les noisettes. Mais de ses yeux bleu-dur, noyés dans la buée d’un beau temps orageux, et du coin de ses lèvres de faunesse mignarde au sourire mordant, se dévidait le fil dont la rousse araignée tissait sa toile autour des gens.

Je passais maintenant la moitié de mon temps, au lieu de travailler, à béer sur mon mur, jusqu’à ce qu’entre mes fesses le pied de maître Médard vigoureusement planté vînt me faire descendre sur la réalité. Quelquefois, la Belette criait, impatientée:

—M’as-tu assez regardée, par-devant, par-derrière. Qu’en veux-tu voir de plus? Tu dois pourtant me connaître!

Et moi, clignant de l’œil finement, je disais:

—«Femme et melon, à peine les cognoist-on.»

Que j’en eusse volontiers découpé une tranche!... Peut-être un autre fruit eût-il aussi fait l’affaire. J’étais jeune, le sang chaud, épris des onze mille vierges; était-ce elle que j’aimais? Il y a des heures dans la vie où l’on serait amoureux d’une chèvre coiffée. Mais non, Breugnon, tu blasphèmes, tu n’en crois pas un mot. La première qu’on aime, c’est la vraie, c’est la bonne, c’est celle qu’on devait aimer; les astres l’avaient fait naître, pour vous désaltérer. Et c’est probablement parce que je ne l’ai pas bue, que j’ai soif, toujours soif, et l’aurai toute ma vie.

Comme nous nous entendions! Nous passions notre temps à nous asticoter. Nous avions tous les deux la langue bien pendue. Elle me disait des injures; et moi, pour un boisseau, j’en rendais un setier. Tous deux, l’œil et la dent prompts à mordre le morceau. Nous en riions parfois, jusqu’à nous étrangler. Et elle, pour rire, après une méchanceté, se laissait choir à terre, assise à croupetons, comme si elle voulait couver ses raves et ses oignons.

Le soir, elle venait causer, près de mon mur. Je la vois, une fois, tout en parlant et riant, avec ses yeux hardis qui cherchaient dans mes yeux le défaut de mon cœur, pour le faire crier, je la vois, bras levés, attirant une branche de cerisier chargée de rouges pendeloques qui formaient une guirlande autour des cheveux roux; et, sans cueillir les fruits, les becquetant à l’arbre, gorge tendue, bec en l’air, en laissant les noyaux. Image d’un instant, éternelle et parfaite, jeunesse, jeunesse avide qui tette les mamelles du ciel! Que de fois j’ai gravé la ligne de ces beaux bras, de ce cou, de ces seins, de cette bouche gourmande, de cette tête renversée, sur les panneaux de meubles, en un rinceau fleuri!... Et penché sur mon mur, tendant le bras, je pris violemment, j’arrachai la branche qu’elle broutait, j’y appliquai ma bouche, je suçai goulûment les humides noyaux.

Nous nous retrouvions aussi, le dimanche, à la promenade, ou à la Cave de Beaugy. Nous dansions; j’avais la grâce de maître Martin Bâton; amour me donnait des ailes: amour apprend, dit-on, aux ânes à danser. Je crois qu’à aucun instant, nous ne cessions de batailler... Qu’elle était agaçante! M’en a-t-elle dégoisé, des malices mordantes, sur mon long nez de travers, ma grande gueule bâillante où l’on eût pu, dit-elle, faire cuire un pâté, ma barbe de savetier, et toute cette mienne figure que monsieur mon curé prétend faite à l’image du Dieu qui m’a créé! (Quelle pinte de rire, alors, quand je le verrai!) Elle ne me laissait pas une minute de repos. Et je n’étais non plus ni bègue, ni manchot.

À ce jeu prolongé, nous commencions tous deux, vrai Dieu, à nous échauffer... Te souviens-tu, Colas, des vendanges en la vigne de maître Médard Lagneau? Belette était conviée. Nous étions côte à côte courbés dans les perchées. Nos têtes se touchaient presque, et ma main quelquefois, en dépouillant un cep, rencontrait par mégarde sa croupe ou son mollet. Alors elle relevait sa face enluminée; comme une jeune pouliche, elle m’appliquait une ruade, ou me barbouillait le nez avec le jus d’une grappe; et moi, je lui en écrasais une, juteuse et noire, sur sa gorge dorée que le soleil brûlait... Elle se défendait, ainsi qu’une diablesse. J’avais beau la presser, jamais je ne réussis une fois à la prendre. Chacun de nous guettait l’autre. Elle attisait le feu et me regardait brûler, en me faisant la nique:

—Tu ne m’auras pas, Colas...

Et moi, l’air innocent et tapi sur mon mur, gros chat ramassé en boule qui fait celui qui dort et, par l’étroite raie des paupières entrouvertes, épie la souris qui danse, je me pourléchais d’avance:

—Rira bien le dernier.