Colas BreugnonParte 8 de 23
Original em francês · tradução para inglês
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Ils étaient tous passés et rentrés au château, pour manger le dîner qu’ils avaient bien gagné; nous restions, grosses bêtes, à bâiller sur la place, autour de la marmite que nous ne voyions pas, comme pour avaler les odeurs du repas. Pour mieux me contenter, me fis dire les plats. Nous étions trois gourmands, mons Tripet, Bauldequin, et Breugnon, ci-présent, qui nous regardions en riant, à chaque mets qu’on nommait, et nous nous donnions du coude dans les côtes. Nous approuvions ce plat, nous discutions cet autre: on eût pu faire mieux, si l’on eût consulté des gens d’expérience, comme nous; mais enfin, ni faute d’orthographe, ni péché capital; et le dîner en somme était fort honorable. À propos d’un civet, chacun dit sa recette; et ceux qui écoutaient ajoutèrent leur mot. Mais là-dessus bientôt un débat éclata (ces sujets sont brûlants; faut être un méchant homme, pour pouvoir en parler, de cœur et de sang-froid). Il fut surtout très vif entre dame Perrine et la Jacquotte, qui sont rivales et font les grands dîners en ville. Chacune a son parti, chaque parti prétend éclipser l’autre, à table. Ce sont de beaux tournois. Dans nos villes, les bons repas, ce sont les joutes des bourgeois. Mais malgré que je sois friand des beaux débats, rien ne m’est fatigant comme d’ouïr conter les prouesses des autres, quand moi, je n’agis point; et je ne suis pas homme à me nourrir longtemps du jus de ma pensée et de l’ombre des plats que je ne mange pas. C’est pourquoi je fus aise, quand mons Tripet me dit (le pauvre aussi souffrait!):
—À parler de cuisine trop longtemps, on devient, Breugnon, comme un amant qui parle trop d’amour. Je n’en peux plus, holà, je suis dans un état à périr, mon ami, j’arde, je me consume, et mes entrailles fument. Allons les arroser et nourrir l’animal qui me ronge le ventre.
—Nous en viendrons à bout, dis-je. Compte sur moi. Contre la maladie de la faim, la médecine la meilleure est de manger, dit un ancien.
Nous allâmes ensemble, au coin de la Grand-Rue, à l’hôtel des Écus de France et du Dauphin: car de rentrer chez nous, à deux heures passées, nul de nous n’y pensait; Tripet eût, comme moi, redouté d’y trouver la soupe froide et la femme bouillante. C’était jour de marché, la salle était bondée. Mais si, quand on est seul, à table, bien à l’aise, on est mieux pour manger, quand on est bien serré par de bons compagnons, on mange mieux: ainsi, tout est toujours très bien.
Pendant un long moment, nous cessâmes tous deux de parler, si ce n’est in petto, c’est-à-dire du cœur et des mâchoires, à un petit salé aux choux, qui rose et doux embaumait et fondait. Dessus, rouge chopine, pour éclaircir la bruine que j’avais sur les yeux: car manger et non boire, comme disent nos vieux, c’est aveugler, non voir. Après quoi, la vue claire et le gosier lavé, je pus recommencer à bien considérer les hommes et la vie, qui paraissent plus beaux après qu’on a mangé.
À la table voisine, un curé des environs avait pour vis-à-vis une vieille fermière, qui lui faisait le dos rond; elle s’inclinait, parlait en renfonçant la tête dedans sa carapace, la tordant de côté et doucereusement levant vers lui sa face, comme à la confession. Et le curé, de même l’écoutait de profil, affable, et sans l’entendre, à chaque révérence répondait poliment par une révérence, sans perdre une goulée, et semblait dire: «Allez, ma fille, absolvo te. Tous vos péchés vous sont remis. Car Dieu est bon. J’ai bien dîné. Car Dieu est bon. Et ce boudin noir est très bon.»
Un peu plus loin, notre notaire, maître Pierre Delavau, qui traitait un de ses confrères, parlait d’écus, de la vertu, d’argent, de politique, de contrats, de république... romaine (il est républicain, en vers latins; mais dans la vie, prudent bourgeois, il est bon serviteur du roi).
Puis, au fond, mon œil vagabond dénicha Perrin le Queux, en biaude bleue, raide empesée, Perrin de Corvol-l’Orgueilleux, dont le regard au même instant se rencontrant avec le mien, il s’exclama, il se leva et m’appela. Je jurais qu’il m’avait vu, dès le début; mais le matois se tenait coi, car il me doit deux armoires en beau noyer, depuis deux ans, que j’ai taillées. Il vint à moi, m’offrit un verre:
—Tout mon cœur, mon cœur vous salue...
...M’en offrit deux:
—«Pour marcher droit, sur les deux jambes marcher l’on doit...»
...Me proposa de prendre part à son repas. Il espérait qu’ayant dîné, je dirais non. Je l’attrapai: car je dis oui. Sur ma créance, autant de pris.
Je recommençai donc, mais cette fois plus calme, posément, n’ayant plus à craindre la famine. Peu à peu, les dîneurs grossiers, les gens pressés qui ne savent manger, pareils aux animaux, qu’afin de se nourrir, avaient vidé les lieux; et il ne restait plus que les honnêtes gens, gens d’âge et de talent, qui savent ce que vaut le beau, le bien, le bon, et pour qui un bon plat est une bonne action. La porte était ouverte, l’air et le soleil entraient, et trois poulettes noires allongeant leur cou raide pour piquer les miettes sous la table et les pattes d’un vieux chien qui dormait, et les jacassements des femmes dans la rue, le cri du vitrier, et: «À mon beau poisson!» et le rugissement d’un âne comme un lion. Sur la place poudreuse, on voyait deux bœufs blancs, attelés à un char, et couchés, immobiles, leurs jambes repliées sous leurs beaux flancs luisants, et la bave au menton, mâchonnant leur écume avec mansuétude. Des pigeons sur le toit, au soleil, roucoulaient. J’aurais bien fait comme eux; et je crois que nous tous, tant nous nous sentions aises, si l’on nous eût passé la main le long du dos, nous eussions fait ronron.
La conversation s’établit entre tous, de table à table, tous unis, tous amis, tous frères: le curé, le queux, le notaire, son partenaire, et l’hôtelière au nom si doux (c’est Baiselat: le nom promet; elle a tenu, et au-delà). Pour mieux causer, je m’en allais de l’un à l’autre, m’asseyant ici, puis là. On parla de politique. Pour que le bonheur soit complet, après souper il ne déplaît de songer au malheur des temps. Tous nos messieurs se lamentaient de la misère, de la cherté, du peu d’affaires, de la ruine de notre France, de notre race en décadence, des gouvernants, des intrigants. Mais prudemment. Ils ne nommaient aucun des gens. Les grands ont des oreilles grandes comme eux; on ne sait pas si l’on n’en va pas à tout moment voir passer un bout sous la porte. Pourtant, la Vérité, en bonne Bourguignonne, étant au fond du muid, nos amis se risquèrent peu à peu de crier contre ceux de nos maîtres qui étaient le plus loin. Surtout, ils s’accordèrent contre les Italiens, Conchine, la vermine que la grosse dondon de Florence, la reine, apporta dans ses jupons. Si vous trouvez deux chiens qui rongent votre rôt, dont l’un est étranger, dont le second est vôtre, vous chassez celui-ci, mais vous assommez l’autre. Par esprit de justice, par contradiction, je dis qu’il ne fallait châtier un seul chien, mais tous les deux, qu’à ouïr les gens, il eût semblé qu’il ne fût de mal en France qu’italien, que grâce à Dieu nous ne manquions ni d’autres maux, ni de coquins. À quoi tous, d’une seule voix, répondirent qu’un coquin italien en vaut trois et que trois Italiens honnêtes ne valent point le tiers d’un honnête François. Je répliquai qu’ici ou là, où sont les hommes, ce sont les mêmes animaux, et qu’une bête en vaut une autre, qu’un bon homme, d’où qu’il soit, est bon à voir et à avoir; et quand je l’ai, je l’aime bien, même italien. Là-dessus, ils me tombèrent tous sur le dos, raillant, disant qu’on connaissait mon goût, et me nommant vieux fou, Breugnon bouge-toujours, le pérégrin, l’errant, Breugnon frotteur de routes... c’est vrai que, dans le temps, j’en ai usé beaucoup. Lorsque notre bon duc, le père de celui d’aujourd’hui, m’envoya à Mantoue et à Albissola, afin d’étudier les émaux, les faïences et les industries d’art, que depuis nous plantâmes dans la terre de chez nous, je n’ai pas ménagé les routes ni la semelle de mes pieds. Tout le trajet de Saint-Martin à Saint-André-le-Mantouan je l’ai fait, le bâton au poing, sur mes deux jambes. Il est plaisant sous ses talons de voir la terre qui s’allonge et pétrir la chair du monde... Mais n’y pensons pas trop: je recommencerais... Ils se moquent de moi! Eh! je suis un Gaulois, je suis un fils de ceux qui pillaient l’univers. «Que diable as-tu pillé? me dit-on en riant, et qu’as-tu rapporté?»—«Autant qu’eux. Plein mes yeux. Les poches vides, c’est vrai. Mais la tête gavée.»... Dieu! que c’est bon de voir, d’entendre, de goûter, de se remémorer! Tout voir et tout savoir, on ne peut pas, je sais bien; mais tout ce qu’on peut, au moins! Je suis comme une éponge qui tette l’océan. Ou bien plutôt, je suis une grappe ventrue, mûre, pleine à crever du beau jus de la terre. Quelle vendange on ferait si on l’allait presser! Pas si bête, mes fils, c’est moi qui la boirai! Car vous la dédaignez. Eh bien, tant mieux pour moi! Je n’insisterai pas. Autrefois, j’ai voulu partager avec vous les miettes du bonheur que j’avais ramassé, tous mes beaux souvenirs des pays de lumière. Mais les gens de chez nous ne sont pas curieux, sinon de ce que fait le voisin, et surtout la voisine. Le reste est trop loin pour y croire. Si tu veux, vas-y voir! Ici, j’en vois autant. «Trou arrière, trou avant, ceux qui viennent de Rome valent pis que devant.» Fort bien! Je laisse dire et ne force personne. Puisque vous m’en voulez, je garde ce que j’ai vu, sous mes paupières, au fond des yeux. Il ne faut pas vouloir rendre les gens heureux, malgré eux. Il vaut bien mieux l’être avec eux, à leur façon, puis à la sienne. Un bonheur vaut moins que deux.
C’est pourquoi, tout en dessinant, sans qu’il s’en doute, les naseaux de Delavau, et le curé qui bat des ailes en parlant, j’écoute et chante leur couplet, que je connais: «Quel orgueil, quelle joie d’être Clamecycois!» Et pardieu, je le pense. C’est une bonne ville. Une ville qui m’a fait ne peut être mauvaise. La plante humaine y pousse à l’aise, grassement, sans piquants, point méchante, tout au plus de la langue que nous avons bien affilée. Mais pour médire un peu du prochain (qui riposte), il n’en va pas plus mal, on ne l’aime que mieux, et on ne lui ferait tort d’un seul de ses cheveux. Delavau nous rappelle (et nous en sommes fiers, tous, même le curé) la tranquille ironie de notre Nivernois au milieu des folies du reste du pays, notre échevin Ragon refusant de s’unir aux Guisards, aux ligueurs, aux hérétiques, aux catholiques, Rome ou Genève, chiens enragés ou loups-cerviers, et saint Barthélemy venant laver chez nous ses mains ensanglantées. Autour de notre duc, tous serrés, nous formions un îlot de bon sens, où se brisaient les flots... Le défunt duc Louis et feu le roi Henri, on ne peut en parler sans en être attendri! Comme nous nous aimions! Ils étaient faits pour nous, nous étions faits pour eux. Ils avaient leurs défauts, certes, tout comme nous. Mais ces défauts étaient humains et les faisaient plus proches, moins lointains. On disait en riant: «Nevers est encore vert!» ou: «L’année sera bonne. Nous ne manquerons pas d’enfants. Le vert-galant nous en fit un encore...» Ah! nous avons mangé notre pain blanc d’abord. Aussi, nous aimons tous à parler de ces temps. Delavau a connu le duc Louis comme moi. Mais seul, j’ai vu le roi Henri, et j’en profite: car, devant qu’ils m’en prient, je leur fais le récit, pour la centième fois (c’est toujours la première, pour moi, pour eux aussi, j’espère, s’ils sont de bons François), comment je le vis, le roi gris, en chapeau gris, en habit gris (par les trous passaient ses coudes), à cheval sur un cheval gris, le poil gris et les yeux gris, tout gris dehors, dedans tout or...
Par malheur, le premier clerc de mons notaire m’interrompt pour l’avertir qu’un client meurt et le demande. Il doit partir, bien à regret,—non pas avant de nous avoir gratifiés d’une histoire qu’il préparait depuis une heure: (je le voyais qui sur sa langue la retournait; mais moi d’abord plaçai la mienne). Soyons juste, elle était bonne, j’ai bien ri. Pour vous conter la gaudriole, le Delavau est sans égal.