Thérèse RaquinParte 2 de 23
Original em francês · tradução para inglês
The children Les enfants had known savaient for a long time depuis longtemps that they qu'ils were to marry devaient s'épouser s'épouser — to marry each otherone day. un jour. They Ils had grown up avaient grandi with this thought dans cette pensée which had qui thus become familiar and natural to them. leur était devenue ainsi familière et naturelle. One spoke On parlait of this union, de cette union, in the family, dans la famille, as comme a necessary, d'une chose nécessaire, fatal thing. fatale. fatal — inevitable, fated (not necessarily 'deadly' in this context)Madame Raquin Mme Raquin had said: avait dit: « « We will wait Nous attendrons until que Thérèse Thérèse is ait twenty-one. vingt et un ans. » » And Et they waited ils attendaient patiently, patiemment, without fever, sans fièvre, without blushing. sans rougeur.
Camille, Camille, whose dont illness la maladie had impoverished avait appauvri his blood, le sang, ignored ignorait the harsh desires les âpres désirs âpre — harsh, bitter, fierceof adolescence. de l'adolescence. He had remained Il était resté a little boy petit garçon before his cousin, devant sa cousine, he il kissed her l'embrassait as comme he kissed il embrassait his mother, sa mère, out of habit, par habitude, par habitude — out of habitwithout losing any sans rien perdre of his selfish tranquility. de sa tranquillité égoïste. He saw Il voyait in her en elle a compliant comrade une camarade complaisante complaisant — obliging, compliant, eager to pleasewho qui prevented him l'empêchait from getting too bored, de trop s'ennuyer, and who, et qui, on occasion, à l'occasion, made him lui faisait herbal tea. de la tisane. tisane (f) — herbal tea, infusionWhen Quand he played il jouait with her, avec elle, when he qu'il held her la tenait in his arms, dans ses bras, he thought he was holding a boy; il croyait tenir un garçon; his flesh sa chair chair (f) — fleshdid not have n'avait pas a tremor. un frémissement. frémir (to shudder/quiver) → frémissement (m, quiver, tremor)And Et never had the thought come to him, jamais il ne lui était venu la pensée, in those moments, en ces moments, to kiss de baiser the warm lips les lèvres chaudes of Thérèse, de Thérèse, who qui struggled, se débattait se débattre — to struggle, to thrash aboutlaughing en riant with a nervous laugh. d'un rire nerveux.
The young woman, La jeune fille, she too, elle aussi, seemed to remain semblait rester cold and indifferent. froide et indifférente. She Elle sometimes fixed arrêtait parfois her large eyes ses grands yeux on Camille sur Camille and et looked at him le regardait for several minutes pendant plusieurs minutes with a fixity avec une fixité of sovereign calm. d'un calme souverain. Her lips alone Ses lèvres seules then had small imperceptible movements. avaient alors de petits mouvements imperceptibles. One could read nothing On ne pouvait rien lire on this closed face sur ce visage fermé visage fermé — unexpressive face, guarded expressionthat an implacable will qu'une volonté implacable always kept gentle and attentive. tenait toujours doux et attentif. When one spoke Quand on parlait of her marriage, de son mariage, Thérèse Thérèse became serious, devenait grave, contented herself with approving with her head se contentait d'approuver de la tête se contenter de + inf — to be satisfied with doing somethingeverything that tout ce que Madame Raquin said. disait Mme Raquin. Camille Camille fell asleep. s'endormait.
In the evening, Le soir, in summer, en été, the two young people les deux jeunes gens escaped se sauvaient se sauver — to run away, to escapeto the water's edge. au bord de l'eau. Camille Camille was irritated s'irritait by his mother's incessant care, des soins incessants de sa mère, he il had avait revolts, des révoltes, he il wanted voulait to run, courir, make himself sick, se rendre malade, escape échapper the caresses aux câlineries câlinerie (f) — caressing, wheedling, cuddlingthat qui made him lui donnaient nauseous. des nausées. Then Alors he pulled Thérèse along, il entraînait Thérèse, he il provoked her la provoquait to wrestle, à lutter, to wallow à se vautrer se vautrer — to wallow, to sprawlon the grass. sur l'herbe. One day, Un jour, he il pushed poussa his cousin sa cousine and et made her fall; la fit tomber; the young woman la jeune fille rose se releva with a bound, d'un bond, d'un bond — in one leap, with a boundwith a savagery avec une sauvagerie of a beast, de bête, and, et, her face burning, la face ardente, her eyes les yeux red, rouges, she elle rushed se précipita at him, sur lui, her two arms les deux bras raised. levés. Camille Camille let himself slide se laissa glisser to the ground. à terre. He Il was afraid. avait peur.
The months, Les mois, the years les années passed. s'écoulèrent. s'écouler — to pass, to flow by (of time)The day fixed Le jour fixé for the marriage pour le mariage arrived. arriva. Madame Raquin Mme Raquin took Thérèse prit Thérèse aside, à part, spoke to her lui parla of her father de son père and mother, et de sa mère, told her lui conta the story l'histoire of her birth. de sa naissance. The young woman La jeune fille listened écouta to her aunt, sa tante, then puis kissed her l'embrassa without answering sans répondre a word. un mot.
In the evening, Le soir, Thérèse, Thérèse, instead of entering au lieu d'entrer au lieu de — instead ofher bedroom, dans sa chambre, which was qui était to the left à gauche of the staircase, de l'escalier, entered entra her dans celle cousin's, de son cousin, which was qui était to the right. à droite. This was Ce fut all the change tout le changement that there was qu'il y eut in her life, dans sa vie, that day. ce jour-là. And, Et, the next day, le lendemain, when lorsque the young spouses les jeunes époux came down, descendirent, Camille Camille still had avait encore his sickly languor, sa langueur maladive, langueur (f) — languor, listlessnesshis sa saintly tranquility sainte tranquillité of an egoist. d'égoïste. Thérèse Thérèse always kept gardait toujours her gentle indifference, son indifférence douce, her contained son face, visage contenu, frightening effrayant in its calm. de calme.
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III
Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère qu'il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Mme Raquin se récria: elle avait arrangé son existence; elle ne voulait point y changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la menaça de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice.
—Je ne t'ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il; j'ai épousé ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as données. C'est bien le moins, aujourd'hui, que j'aie une volonté, et que tu sois de mon avis. Nous partirons à la fin du mois.
Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l'argent, se remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse. Le lendemain, elle s'était habituée à l'idée du départ, elle avait fait le plan d'une vie nouvelle.
Au déjeuner, elle était toute gaie.
—Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J'irai à Paris demain; je chercherai un petit fonds de commerce, et nous nous remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras, tu te promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi.
—Je trouverai un emploi, répondit le jeune homme. La vérité était qu'une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait être employé dans une grande administration; il rougissait de plaisir, lorsqu'il se voyait en rêve au milieu d'un vaste bureau, avec des manches de lustrine, la plume sur l'oreille.
Thérèse ne fut pas consultée; elle avait toujours montré une telle obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même paraître savoir qu'elle changeait de place.
Mme Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une vieille demoiselle de Vernon l'avait adressée à une de ses parentes qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se débarrasser. L'ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un peu noire; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite, ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible. Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix modeste du fonds la décida; on le lui vendait deux mille francs. Le loyer de la boutique et du premier étage n'était que douze cents francs. Mme Raquin, qui avait près de quatre mille francs d'économies, calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la première année de loyer sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices du commerce de mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses rentes et qu'elle laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants.
Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu'elle avait trouvé une perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humble et obscure du passage devint un palais; elle la revoyait, au fond de ses souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages inappréciables.
—Ah! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons heureuses dans ce coin-là! Il y a trois belles chambres en haut…. Le passage est plein de monde…. Nous ferons des étalages charmants…. Va, nous ne nous ennuierons pas.
Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se réveillaient; elle donnait à l'avance des conseils à Thérèse sur la vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la famille quitta la maison du bord de la Seine; le soir du même jour, elle s'installait au passage du Pont-Neuf.
Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais, il lui semblait qu'elle descendait dans la terre grasse d'une fosse. Une sorte d'écoeurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin, monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce; ces pièces nues, sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La jeune femme ne trouva pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle était comme glacée. Sa tante et son mari étaient descendus, elle s'assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots, ne pouvant pleurer.
Mme Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait l'obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en affirmant qu'un coup de balai suffirait.
—Bah! répondait Camille, tout cela est très convenable…. D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai pas avant cinq ou six heures…. Vous deux, vous serez ensemble, vous ne vous ennuierez pas.
Jamais le jeune homme n'aurait consenti à habiter un pareil taudis, s'il n'avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se disait qu'il aurait chaud tout le jour à son administration, et que, le soir, il se coucherait de bonne heure.
Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en désordre. Dès le premier jour, Thérèse s'était assise derrière le comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place, Mme Raquin s'étonna de cette attitude affaissée; elle avait cru que la jeune femme allait chercher à embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres, demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle proposait une réparation, un embellissement quelconque:
—A quoi bon? répondait tranquillement sa nièce. Nous sommes très bien, nous n'avons pas besoin de luxe.
Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu d'ordre dans la boutique. Thérèse finit par s'impatienter à la voir sans cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de ménage, elle força sa tante à venir s'asseoir auprès d'elle.
Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le moins possible dans la boutique, il flânait toute la journée. L'ennui le prit à un tel point qu'il parla de retourner à Vernon. Enfin, il entra dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Il gagnait cent francs par mois. Son rêve était exaucé.
Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes. Cette longue course, qu'il faisait deux fois par jour, ne l'ennuyait jamais. Il regardait couler l'eau, il s'arrêtait pour voir passer les trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien. Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les échafaudages dont l'église, alors en réparation, était entourée: ces grosses pièces de charpente l'amusaient, sans qu'il sût pourquoi. Puis, en passant, il jetait un coup d'oeil dans le Port aux Vins, il comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'était pas trop pressé. Il restait là une demi-heure, penché au-dessus de la fosse, suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement: les allures de ces grosses bêtes lui plaisaient; il les examinait, les lèvres ouvertes, les yeux arrondis, goûtant une joie d'imbécile à les voir se remuer. Il se décidait enfin à rentrer, traînant les pieds, s'occupant des passants, des voitures, des magasins.
Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté les oeuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tâche de vingt, de trente pages, malgré l'ennui qu'une pareille lecture lui causait. Il lisait encore, en livraisons à dix centimes, l'Histoire du Consulat et de l'Empire, de Thiers, et l'Histoire des Girondins, de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il croyait travailler à son éducation. Parfois, il forçait sa femme à écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il s'étonnait beaucoup que Thérèse pût rester pensive et silencieuse pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au fond, il s'avouait que sa femme était une pauvre intelligence.
Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait d'ailleurs une humeur égale et facile; toute sa volonté tendait à faire de son être un instrument passif, d'une complaisance et d'une abnégation suprêmes.
Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du quartier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus bavarde, et, à vrai dire, c'était elle qui attirait et retenait sa clientèle.
Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille ne s'absenta pas une seule fois de son bureau; sa mère et sa femme sortirent à peine de la boutique. Thérèse vivant dans une ombre humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s'étendre devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et chaque matin la même journée vide.
IV
Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On allumait une grande lampe dans la salle à manger, et l'on mettait une bouilloire d'eau au feu pour faire du thé. C'était toute une grosse histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres; elle avait passé dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une gaieté folle. On se couchait à onze heures.
Mme Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans la même maison que la mercière. Une étroite intimité s'était ainsi établie entre eux; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour aller habiter la maison du bord de l'eau, ils s'étaient peu à peu perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et vint manger paisiblement à Paris, rue de Seine, les quinze cents francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie dans le passage du Pont-Neuf; le soir même, il dînait chez les Raquin.
Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L'ancien commissaire de police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine. Il finit par amener son fils Olivier, un grand garçon de trente ans, sec et maigre, qui avait épousé une toute petite femme, lente et maladive. Olivier occupait à la préfecture de police un emploi de trois mille francs dont Camille se montrait singulièrement jaloux; il était commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de sûreté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce garçon roide et froid qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre petite femme.
Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer d'Orléans. Grivet avait vingt ans de service; il était premier commis et gagnait deux mille cent francs. C'était lui qui distribuait la besogne aux employés du bureau de Camille, et celui-ci lui témoignait un certain respect; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait un jour, qu'il le remplacerait peut-être, au bout d'une dizaine d'années. Grivet fut enchanté de l'accueil de Mme Raquin, il revint chaque semaine avec une régularité parfaite. Six mois plus tard, sa visite du jeudi était devenue pour lui un devoir: il allait au passage du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son bureau, mécaniquement, par un instinct de brute.
Dès lors, les réunions devinrent charmantes. A sept heures, Mme Raquin allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu de dominos à côté, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le buffet. A huit heures précises, le vieux Michaud et Grivet se rencontraient devant la boutique venant l'un de la rue de Seine, l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait au premier étage. On s'asseyait autour de la table, on attendait Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand la réunion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le thé, Camille vidait la boite de dominos sur la toile cirée, chacun s'enfonçait dans son jeu. On n'entendait plus que le cliquetis des dominos. Après chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois minutes, puis le silence retombait, morne, coupé de bruits secs.
Thérèse jouait avec une indifférence qui irritait Camille. Elle prenait sur elle François, le gros chat tigré que Mme Raquin avait apporté de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait les dominos de l'autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour elle; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine, afin de ne pas jouer, de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude sur la table, la joue appuyée sur la paume de la main, elle regardait les invités de sa tante et de son mari, elle les voyait à travers une sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes ces têtes-là l'exaspéraient. Elle allait de l'une à l'autre avec des dégoûts profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud étalait une face blafarde, tachée de plaques rouges, une de ces faces mortes de vieillard tombé en enfance; Grivet avait le masque étroit, les yeux ronds, les lèvres minces d'un crétin; Olivier, dont les os perçaient les joues, portait gravement sur son corps ridicule une tête roide et insignifiante; quant à Suzanne, la femme d'Olivier, elle était toute pâle, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures grotesques et sinistres avec lesquelles elle était enfermée; parfois des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un caveau, en compagnie de cadavres mécaniques, remuant la tète, agitant les jambes et les bras, lorsqu'on tirait des ficelles. L'air épais de la salle à manger l'étouffait; la silence frissonnant, les lueurs jaunâtres de la lampe la pénétraient d'un vague effroi, d'une angoisse inexprimable.
On avait posé en bas, à la porte du magasin, une sonnette dont le tintement aigu annonçait l'entrée des clientes. Thérèse tendait l'oreille; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait rapidement, soulagée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle s'asseyait derrière le comptoir, elle demeurait là le plus longtemps possible, redoutant de remonter, goûtant une véritable joie à ne plus avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique calmait la fièvre qui brûlait ses mains. Et elle retombait dans cette rêverie grave qui lui était ordinaire.