Poil de CarotteParte 3 de 11
Original em francês · tradução para inglês
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Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile. Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour nettoyer les chandeliers.
La Mie de Pain
M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même ses enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et il arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. A chaque réunion de famille, les visages se renfrognent.
On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà rien n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était louée, quand madame Lepic dit:
--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote?
A qui s'adresse-t-elle? Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien. Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté, par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une bête.
--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillasson de sa queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures, comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est bien égal que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.
Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle s'adresse à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à lui qu'elle demande une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord elle le regarde.
Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, puis, du bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et, sérieux, noir, il la jette à madame Lepic.
Farce ou drame? Qui le sait? Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac. --Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix qui galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise.
Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, l'oreille pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il se contient, mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant la table, parce qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière des dernières.
La Trompette
M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux, dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte et lui dit:
--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?
En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu'il faut.
--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner.
Il va même au peu loin et ajoute:
--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!
--Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as donc bien changé?
Tout de suite Poil de Carotte se reprend:
--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre comme ça m'amuse de souffler dedans.
Madame Lepic: --Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à la cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts.
Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme celle du jugement dernier.
La Mèche
Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur toilette, au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères.
C'est une rage qu'elle a. Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi elle triche:
--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès, et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.
Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.
--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.
Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur Ernestine ruse encore, il ne s'aperçoit de rien.
--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot fermé sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite. Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit.
--Je te remercie, dit grand frère Félix.
Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d'ordinaire, en passant sa main sur ses cheveux.
Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de filoselle blanche.
--Ça y est? dit grand frère Félix.
--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.
Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa tête, avec tranquillité.
--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivière.
Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé, il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça luit est égal.
--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut laisser croire que je ne déteste pas la pommade.
Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, ses cheveux le vengent à son insu.
Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.
On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse en l'air, droite, libre.
Le Bain
Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile, réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers du jardin.
--Partons-nous? dit-il.
Grand frère Félix: Allons-y, porte les caleçons?
Monsieur Lepic: Il doit faire encore trop chaud.
Grand frère Félix: Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.
Poil de Carotte: Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras sur l'herbe.
Monsieur Lepic: Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.
Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent des fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère et sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix:
--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!
--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux et fixé.
En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.
Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit mur de pierres sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant est passé de rire.
De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote comme des dents claquent et exhale une odeur fade.
Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, tandis que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires. Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, attirante de loin, le met en détresse.
Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. Il veut moins cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.
Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur l'herbe. Il noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend encore un peu.
Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et la saccage en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des vagues courroucées.
--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.
--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il s'assied par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être n'a pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines.
Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, comme autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil de Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant, suffoqué, aveuglé, étourdi.
--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.
--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête.
Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.
--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui ne font rien.
--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de Carotte.
Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange toujours.
--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie de te rejoindre en dix brassées.
--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau, immobile comme une vraie borne. De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix lui grimpe sur le dos, pique une tête et dit:
--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.
--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte.
--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.
-Déjà! dit Poil de Carotte.
Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec une sorte de vaillance frénétique, défiant le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu'un, et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter l'angoisse de ceux qui se noient.
--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère Félix boira tout le rhum.
Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:
--Je ne donne ma part à personne.
Et il boit comme un vieux soldat.
Monsieur Lepic: Tu t'es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles.
Poil de Carotte: C'est de la terre, papa.
Monsieur Lepic: Non, c'est de la crasse.
Poil de Carotte: Veux-tu que je retourne, papa?
Monsieur Lepic: Tu ôteras ça demain, nous reviendrons.
Poil de Carotte: Veine! Pourvu qu'il fasse beau!
Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que grand frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, la gorge raclée, il rie aux éclats, tant son frère et M. Lepic plaisantent drôlement ses orteils boudinés.
Honorine
Madame Lepic: Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine?
Honorine: Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.
Madame Lepic: Vous voilà vieille, ma pauvre vieille!
Honorine: Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été malade. Je crois les chevaux moins durs que moi.
Madame Lepic: Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs; vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé, et vous serez perdue. On vous relèvera morte.
Honrine: Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras vont encore.
Madame Lepic: Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.
Honorine: Oh! j'y vois clair comme à mon mariage.
Madame Lepic: Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée?
Honorine: Il y a de l'humidité dans le placard.
Madame Lepic: Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les assiettes? Regardez cette trace.
Honorine: Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien.
Madame Lepic: C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce de toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.
Honorine: Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si j'avais la tête dans un seau d'eau.
Madame Lepic: Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu le courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.
Honorine: Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait qu'à parler et je lui changeais son verre.
Madame Lepic: Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé moi-même. D'ailleurs la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque jour un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider...
Honorine: Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame Lepic.
Madame Lepic: J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?
Honorine: Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort.
Madame Lepic: Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous, comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?
Honorine: Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un coup de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?
Madame Lepic: Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous dites des bêtises plus grosses que l'église.
Honorine: Dame! est-ce que je sais, moi?