Poil de CarotteParte 2 de 11
Original em francês · tradução para inglês
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Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, le facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:
--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot, moi je ne sais plus. Arrangez vous.
Les Lapins
--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es comme moi, tu ne l'aimes pas.
--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte.
On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, il doit aimer seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage:
--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas.
Et Poil de Carotte pense:
--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer.
En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul? Au dessert, madame Lepic lui dit:
--Va porter ces tranches de melon à ces lapins.
Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien horizontale afin de ne rien renverser.
A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, les oreilles sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.
--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons.
S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de séneçon rongé jusqu'à la racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux.
Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches de jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux lapins en rond sur leur derrière.
La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les trous des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche.
La Pioche
Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à côte. Chacun a sa pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur mesure, chez le maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte reçoit un coup de pioche en plein front.
Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, sur le lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la vue du sang de son petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du pied, et soupire appréhensive:
--Où sont les sels?
--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les tempes.
Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules, entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà rouge, où le sang suinte et s'écarte.
M. Lepic lui a dit:
--Tu t'es joliment fait moucher!
Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure:
--C'est entré comme dans du beurre.
Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à rien.
Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore, l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs.
--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; tu ne pouvais pas faire attention, petit imbécile!
La Carabine
M. Lepic dit à ses fils:
--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment mettent tout en commun.
--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons la carabine. Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps.
Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie.
M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:
--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné.
Grand frère Félix: Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence!
Monsieur Lepic: Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.
M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte.
Monsieur Lepic: Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.
Poil de Carotte: Emmène-t-on le chien?
Monsieur Lepic: Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.
Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur costume simple est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. La culotte de vrai chasseur traîne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la consigne de respecter.
--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix.
--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.
Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule et se refuse d'y coller la crosse de son arme à feu.
--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton soûl!
--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte.
Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à l'autre. Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs. Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des insultes. Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait! Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.
Grand frère Félix: Ne tire pas, tu es trop loin.
Poil de Carotte: Crois-tu?
Grand frère Félix: Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en est très loin.
Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il a raison. Les moineaux, effrayés, repartent.
Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il hoche la queue, remue la tête, offre son ventre.
Poil de Carotte: Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr.
Grand frère Félix: Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine.
Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, bâille: à sa place, devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le moineau tombe.
C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, faisant le chien, court ramasser le moineau et dit:
--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu.
Poil de Carotte: Un peu beaucoup.
Grand frère Félix: Bon, tu boudes!
Poil de Carotte: Dame, veux-tu que je chante?
Grand frère Félix: Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que nous pouvions le manquer.
Poil de Carotte: Oh! moi...
Grand frère Félix: Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le tueras demain.
Poil de Carotte: Ah! demain.
Grand frère Félix: Je te le promets.
Poil de Carotte: Je sais? tu me le promets, la veille.
Grand frère Félix: Je te le jure; es-tu content?
Poil de Carotte: Enfin!... Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau; j'essaierais la carabine.
Grand frère Félix: Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer le bec.
Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un paysan qui les salue et dit:
--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins?
Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés, triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne:
--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc portée tout le temps?
--Presque, dit Poil de Carotte.
La Taupe
Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un ramonat (raifort). Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. Il la lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse retomber sur une pierre.
D'abord, tout va bien et rondement.
Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, cassé le dos, et elle semble n'avoir pas la vie dure.
Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête de mourir. Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça n'avance plus.
--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il.
En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son ventre plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne l'illusion de la vie.
--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas encore morte!
Il la ramasse, l'injurie et change de méthode.
Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe bouge toujours.
Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir.
La Luzerne
Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres et se hâtent d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures.
Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, et Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est pas gourmand. Il aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et, ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent avec curiosité.
Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir. Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.
--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.
Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite sur la lourde porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules.
Poil de Carotte: Décidément, ils n'y sont pas.
Grand frère Félix: Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.
Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux de la poitrine, ils en expriment toute la violence.
Grand frère Félix: S'ils s'imaginent que je les attendrai!
Poil de Carotte: C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire.
Grand frère Félix: Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.
Poil de Carotte: De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés.
Grand frère Félix: Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans l'huile et le vinaigre.
Poil de Carotte: On n'a pas besoin de la retourner.
Grand frère Félix: Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges pas, toi?
Poil de Carotte: Pourquoi toi et pas moi?
Grand frère Félix: Blague à part, veux-tu parier?
Poil de Carotte: Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain avec du lait caillé pour écarter dessus?
Grand frère Félix: Je préfère la luzerne.
Poil de Carotte: Partons!
Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de traîner les souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire:
--Quelle bête a passé par ici?
A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux mollets peu à peu engourdis.
Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat ventre.
--On est bien, dit grand frère Félix.
Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre voisine:
--Dormirez-vous, sales gars?
Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main, refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. Mortes, elles ne se referment plus.
--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frère Félix.
--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.
Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.
Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes dressées à la mode indienne.
--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. Je commence. Prends garde de toucher à ma portion.
Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.
--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.
Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait?
Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est parcouru de frissons.
Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en enveloppe la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d'un veau inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que les belles feuilles.
Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les mâche posément.
Pourquoi se presser? La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont.
Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il avale, se régale.
La Timbale
Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis. D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme d'ordinaire:
--Merci, maman, je n'ai pas soif.
Au repas du soir, il dit encore:
--Merci, maman, je n'ai pas soif.
--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.
Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce que la température est douce et que simplement il n'a pas soif.
Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:
--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte?
--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.
--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras la chercher dans le placard.
Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir soi-même?
On s'étonne déjà:
--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voilà une faculté de plus.
--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau.
Grand frère Félix et soeur Ernestine parient:
Soeur Ernestine: Il restera une semaine sans boire.
Grand frère Félix: Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau.
--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde, leur trouvez-vous du mérite?
-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix.
Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. Il accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments et les témoignages d'admiration sincère.
--Il est malade ou fou, disent les uns.
Les autres disent:
-Il boit en cachette.
Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu à peu.
Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent encore les bras au ciel, quand on les met au courant:
--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature.
Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en somme rien n'est impossible.
Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air.